Cuba

Reinaldo Arenas, «Le portier» (Rivages) : Lost in traslación

Reinaldo Arenas - Photo © Jorge Camacho

Reinaldo Arenas, «Le portier» (Rivages) : Lost in traslación

Dernier roman de Reinaldo Arenas, mort en 1990, dont le héros, exilé cubain, portier d'un immeuble à New York, s'immisce dans les vies de ses occupants. Tirage à 3000 exemplaires.

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Par Sean Rose ,
Créé le 27.10.2021 à 19h18

Repéré comme l'un des jeunes auteurs cubains les plus prometteurs de sa génération, Reinaldo Arenas publie son premier roman en 1967, Celestino avant l'aube, récit du réel transfiguré par le regard onirique d'un jeune garçon. Ce sera son unique ouvrage paru dans son île natale.

D'origine rurale modeste, il s'enrôle à quinze ans chez les guérilleros avant l'avènement de la révolution ; il déchante vite lorsque son leader Fidel Castro bride la liberté d'expression et opprime les homosexuels. Arenas, qui n'a pas la langue dans sa poche et assume sa sexualité, est emprisonné et ne verra plus aucun de ses livres paraître à Cuba. Le palais des très blanches mouffettes, Encore une fois la mer, La couleur de l'été, L'assaut, qui, avec la première fiction susmentionnée, constituent sa « Pentagonie », sortiront d'abord à l'étranger. En 1980, le líder máximo décide de laisser partir les « indésirables ». Arenas embarque du port de Mariel, direction la Floride... puis New York, où, dix ans plus tard, atteint du sida, il se suicide.

Si, aux États-Unis, Arenas demeure un farouche opposant au régime castriste, l'exilé n'est dupe de rien ni de personne. Il sait l'indécent contraste dans la société capitaliste entre « la richesse incommensurable et la misère la plus sordide » : l'écrivain se doit selon lui d'être « critique de toute idéologie répressive ». Son dernier roman Le portier que republient les éditions Rivages traduit de manière picaresque la vision qu'avait le Cubain en exil de l'american way of life. Le portier d'un immeuble new-yorkais vit les péripéties de ses occupants.

Campant avec gourmandise ses personnages, le narrateur omniscient qui tire les ficelles de cette mise en scène de carnaval nous déballe une espèce de jeu des sept familles. Il y a le vieux bellâtre pervers, la nymphomane un brin alcoolique, le millionnaire et sa chienne bien plus racée que le maître, l'évangéliste zélateur de l'Église du « Contact Amical Ininterrompu », le couple de clones gays, la prof de fac gauchiste, la soubrette cubaine fiancée putative de Juan et suicidaire multirécidiviste... Ils composent tous en vérité une seule et même famille, celle des névrosés made in USA. Entre le dehors et le dedans, tout à la fois à la marge et au plus près de ceux à qui il tient la porte, Juan le doorman s'acquitte de sa tâche avec diligence et courtoisie, déployant des trésors d'affabilité. Son but : sympathiser afin de s'immiscer dans la vie de chacun des habitants du building et d'en changer le cours.

Après des épisodes cocasses - comme celui où un orang-outang, vêtu des habits d'Arthur Makadam, se substitue au vieux beau et fait l'amour à Mlle Hill afin que ledit don Juan sénescent puisse se masturber en catimini -, voilà que les protagonistes sont en quête d'auteur. Pourquoi pas confier l'histoire à Reinaldo Arenas, suggère le narrateur. « Son homosexualité avouée, délirante et répréhensible, contaminerait » le texte. Non, continuons sans lui et à nos risques et périls, tranche le narrateur. Depuis Le portier, la littérature a fait sans lui. Grâce à cette réédition, quel bonheur d'être à nouveau avec.

Reinaldo Arenas
Le portier Traduit de l'espagnol par (Cuba) par Jean-Marie Saint-Lu
Rivages
Tirage: 3 000 ex.
Prix: 21 € (prov) ; 320 p.
ISBN: 9782743654597

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