Science-fiction, polar, autobiographie… Si la bande dessinée franco-belge s’est appropriée avec aisance la majorité des genres littéraires, il en reste un qui continue de lui échapper : la romance. Œuvre par excellence feel good, souvent dénigrée par la critique, la comédie romantique, soit l'union des deux amants malgré des obstacles en apparence impossibles à surmonter, reste encore aux marges du 9e art, malgré un succès naissant en librairie.
Évolution naturelle du marché
« On note une attente croissante des lecteurs, confirme Sophie Chedru, responsable éditoriale de Marabulles. Il y a un lectorat qui se développe et qui achète tout livre qui va parler d’amitié et d’amour. » Ce succès témoigne de l'évolution naturelle du marché, analyse de son côté Anne-Charlotte Velge, directrice éditoriale de Steinkis. « Aujourd’hui le lecteur est une lectrice. Comme il y a de plus en plus de lectrices, il est logique que les genres qu’elles aiment prennent une part plus importante dans le marché. »
Les albums de bande dessinée ayant pour thématique une fiction en romance sont rares. Ici « Ce qui séduit » de Juliette Boutant (Bayard Graphic) et « Un Noël à Paris » de Jim-Giuseppe Liotti (Le Lombard)- Photo BAYARD GRAPHIC / LE LOMBARDPour télécharger ce document, vous devez d'abord acheter l'article correspondant.
Depuis le carton de Malgré tout de Jordi Lafebre en 2020 (plus de 100 000 exemplaires vendus), plusieurs romcoms se sont écoulées entre 10 et 30 000 exemplaires : Un Noël à Paris de Jim et Giuseppe Liotti (Le Lombard), L'Amourante de Pierre Alexandrine (Glénat), Amours croisées de Laura Nsafou et Camélia Blandeau (Marabout), La Fille dans l’écran de Lou Lubie et Manon Desveaux (Marabout) ou encore Rebis d'Irene Marchesini et Carlotta Dicataldo (Le Lombard). Sorti fin mars, Lyndon, le nouveau récit de ce duo d’autrices italiennes, a bien démarré, approchant les 5 000 exemplaires selon les données NielsenIQ BookData de la base Electre.
Mais ces titres restent minoritaires dans le marché global, tant la romance, genre à mi-chemin entre le rire et l'émotion, est avant tout un défi d’écriture. « Surtout, c’est une écriture qui demande de connaître les codes du genre pour ne pas répéter ce qui a déjà été fait, voire très bien fait », complète Félix Pirovano, éditeur au Lombard d'Un Noël à Paris et de Lyndon.
Attentes décuplées
Deux courants s’opposent, théorise l’éditeur. « D’un côté, il y a les héritiers de Richard Curtis, le scénariste de Notting Hill. Ils jouent avec les codes de la romcom en mettant l’accent sur la comédie, comme Un Noël à Paris. De l’autre se trouvent les héritiers de la romance manga ou webtoon. Ils sont davantage premier degré et mêlent la romance à un autre genre, comme Lyndon, qui met en scène un mystère et l’introspection d’un personnage mal dans sa peau. »
Face au flot de romances disponibles sous forme de films, de séries et de romans, les attentes du public se sont aussi décuplées. Un défi d’écriture dont le 9e art peut tirer profit, comme l'a prouvé Les Nébuleuses d'Anaïs Félix et Camille Pagni, romance sur fond d'asexualité parue en 2025 chez Jungle. « Les autrices ont une affection pour la romance. Elles ont envie de jouer avec les attentes des lecteurs pour renouveler le genre », prévient Anne-Charlotte Velge.
Difficile de ne pas voir aussi dans ce goût soudain pour la romance une conséquence du mouvement #MeToo, lancé en 2017. « Les relations amoureuses, c'est le sujet des dix dernières années », insiste David Groison, directeur éditorial de Bayard Graphic, consacré aux BD du réel. Mais dans cette société où l'intime est devenu politique, la romance s’épanouit davantage en non-fiction qu’en fiction. « Ce qui nous intéresse est d’aller nourrir le questionnement des lecteurs », complète l’éditeur.
De plus en plus de propositions
Il en va aussi de la crédibilité de ces récits. « La romance en fiction peut sembler désormais déconnectée du réel, abonde Anne-Charlotte Velge. La fiction a parfois rendu ces récits trop simplistes. Dans une BD du réel, le lecteur a plus envie de croire à la romance. » En témoigne l’explosion récente des récits documentaires et d'autofiction explorant l’amour moderne, du dating aux applications de rencontre en passant par les relations toxiques, comme Ce qui séduit de Juliette Boutant (Bayard).
« Beaucoup d'histoires racontées par Juliette ne seraient pas crédibles dans une fiction, assure David Groison. Dans une fiction, j’aurais trouvé caricaturale sa rencontre avec un type qui parle uniquement comme dans Le Seigneur des Anneaux et n’arrive pas à sortir de son personnage. Ce rapport au réel permet un pacte qui rend les choses bien plus savoureuses, bien plus croustillantes, bien plus édifiantes, bien plus choquantes que dans une fiction. Le personnage devient réel. On le regarde différemment. Il nous interroge différemment. »
Dans un marché saturé par des œuvres souvent similaires, les bédéastes découvrent progressivement le terrain de jeu que leur offre la romcom. Les Oranges amères de Javi Rey, inspiré par le mythe de l’androgyne de Platon dans Le Banquet, comptera ainsi parmi les titres de lancement de la nouvelle collection de Dargaud, « Intermezzo », en août. Et chez les éditeurs, les propositions abreuvent, confirme Félix Pirovano : « J’en reçois de plus en plus, surtout de jeunes auteurices de moins de 25 ans. »

