Ornés d'une couverture sombre, ils s'appellent Captive, Toxic ou Credence... Et se glissent dans les sacs des adolescentes avant de partir à l'école. Leur particularité ? Ils appartiennent tous au genre de la dark romance, une sous-catégorie dépeignant des relations sensuelles et violentes dans des milieux ténébreux, tels que la mafia. Ils sont dégainés dans la cour des collèges et des lycées, passés sous le manteau dans les couloirs ou téléchargés sur des tablettes, illégalement parfois.
En surplomb, les professeurs ne sont pas dupes. En tout cas, pas Vanessa Moreau, qui enseigne le français dans un collège de Charente-Maritime. « Nous avons constaté, ma collègue documentaliste Marie-Laure Peroy- Macky et moi, que nos élèves allaient au CDI pour s'échanger des livres qui n'y sont pas disponibles, explique-t-elle. Ça n'avait pas de sens de les empêcher de les apporter ou de leur dire que ce n'était pas de leur âge, puisqu'elles les lisent déjà. »
Vanessa Moreau- Photo DRPour télécharger ce document, vous devez d'abord acheter l'article correspondant.
Le CDI comme agora
En mars 2025, les deux femmes ont fondé un club de lecture trimestriel dédié à la romance dans sa globalité. Les affiches, où figurent les romans qu'elles voient circuler demandent : « T'as la ref ? » « Nous avons été agréablement surprises, confie Vanessa Moreau. Une quarantaine d'élèves de treize à quatorze ans sont venus, dont quelques garçons qui étaient curieux, ou voulaient accompagner leurs copines. » Au fil des éditions, elles proposent différentes activités ; en plus des moments où les élèves peuvent présenter des livres et demander des recommandations, Vanessa Moreau et Marie-Laure Peroy-Mackey concoctent des activités : « On tire au sort des petits papiers qui contiennent des clichés comme "La romance, ce n'est que pour les filles", et nous modérons la discussion. »
Cette expérience leur a permis de réaliser que, malgré leur jeune âge, les collégiennes ont un esprit critique. « Beaucoup d'entre elles apprécient les livres de Sarah Rivens, mais quand on leur a demandé quel personnage de fiction elles ne voudraient pas connaître dans la vraie vie, elles ont cité les protagonistes masculins de ces bouquins. » Surtout Kai, le dangereux mercenaire héros de Lakestone, dont le premier tome s'est écoulé à plus de 300 000 exemplaires.
Alexandre Touze- Photo ALEXIS HARNICHARDPour télécharger ce document, vous devez d'abord acheter l'article correspondant.
Une position résonnant avec celle d'Anne-Sophie Domenc, qui instaure le dialogue dès qu'on lui demande une romance dans son CDI. « Je suis en étroite collaboration avec Flore Gautron, qui gère la librairie Florilège à Fontenay-le-Comte, où j'enseignais avant. Elle me briefe sur les romans que je n'ai pas encore pu lire. Après m'être renseignée, je discute avec les lycéennes des titres que je ne veux pas commander, pour leur expliquer ce choix. Je les avertis aussi avant qu'elles se lancent dans une lecture difficile, y compris pour des classiques comme Les hauts de Hurlevent. »
C'est une forme d'éducation populaire à laquelle la professeure-documentaliste et sa complice aspirent, qui s'étend à tous les âges ; elles ont ainsi organisé une soirée en partenariat avec Amnesty International qui a eu beaucoup de succès. « Il y avait surtout des filles accompagnées de leurs mères, qui s'inquiètent à propos des lectures de leurs enfants », indique-t-elle. Pour elles, il est important que de jeunes lectrices s'approprient le sujet : « J'ai fait écrire de la new romance à mes élèves pour qu'elles se rendent compte que ce type de récits est très codifié. »
Lire plutôt qu'interdire
Ce n'est pas Camille Emmanuelle, autrice de la comédie romantique parodique Cucul, parue aux éditions Verso, qui dira le contraire. Conviée par plusieurs lycées pour des interventions sur le sujet, elle a dévoilé aux participants les arcanes de l'édition romance, qu'elle maîtrise bien en raison de son passé d'autrice d'histoires à l'eau de rose écrites sous pseudo.
Elle salue les professeurs avec lesquels elle a travaillé - dont Anne-Sophie Domenc -, qui ont mis un point d'honneur à inclure les garçons dans la discussion. « J'ai eu une classe de lycée technique où il n'y avait que des adolescents en face de moi, raconte-t-elle. Le prof de français leur avait fait créer des fausses couvertures de livres de dark romance, avec des titres et des synopsis. J'examinais leurs contributions en jouant l'éditrice, et j'ai vu qu'ils avaient compris. Car les pastiches nécessitent de bien identifier les codes. »
Camille Emmanuelle- Photo MARIE ROUGEPour télécharger ce document, vous devez d'abord acheter l'article correspondant.
Sollicitée par le conseil départemental de l'Essonne pour une intervention le 25 novembre, journée internationale pour l'élimination des violences à l'égard des femmes, Lucie Kosmala, journaliste et autrice jeunesse, a privilégié l'étude de texte : « On lisait des extraits de romans pour identifier les red flags qu'ils contenaient, façon Où est Charlie ? » rit-elle.
Un exercice qu'approuve Alexandre Touzet, vice-président chargé de la citoyenneté, de la prévention, de la sécurité et du monde combattant du département de l'Essonne : « Quand j'étais plus jeune, notre professeur de français nous faisait analyser les discours de dictateurs pour décrypter leur rhétorique, se souvient-il. Je trouve que la dark romance devrait être étudiée en cours de français pour souligner ses éléments les plus problématiques. Nous y œuvrons, en soutien avec l'Éducation nationale. » La dark romance, nouveau chapitre au programme de français ?
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