Suisse

Salon du livre de Genève : la crise cantonnée aux frontières

Palexpo, le Salon du livre et de la presse de Genève 2014. - Photo Pierre Albouy/Salon du livre de Genève

Salon du livre de Genève : la crise cantonnée aux frontières

Le succès du Salon du livre et de la presse de Genève symbolise la bonne tenue du marché local du livre, stabilisé à un meilleur niveau qu’en France. Malgré le rejet il y a deux ans du projet de prix unique des livres, la situation des librairies s’améliore. Mais les filiales de diffusion des groupes français restent sous la menace de l’amende de la Comco.

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Par Hervé Hugueny
Créé le 08.05.2014 à 19h32 ,
Mis à jour le 12.05.2014 à 11h11

Même sans La vérité sur l’affaire Harry Quebert, le best-seller de l’écrivain genevois Joël Dicker qui avait regonflé leurs ventes et leur moral l’an dernier, les libraires suisses conservent une certaine sérénité, à entendre ceux qui étaient présents au Salon du livre et de la presse de Genève (30 avril-4 mai). "Tout ce débat à propos de la loi sur le prix du livre a finalement sensibilisé les lecteurs au rôle de la librairie : ils ont pris conscience qu’il fallait la préserver", analyse Françoise Berclaz. Rencontrée sur le stand de La Place suisse, une des onze librairies thématiques du salon, la gérante de La Liseuse (Sion, canton du Valais) et présidente du comité des libraires de l’Association suisse des diffuseurs, éditeurs et libraires (Asdel) insiste toutefois sur la "fragilité de cette situation, qui n’est que stabilisée".

"Les clients sont plus sensibles au service qu’au prix. Ce qui compte, c’est le délai de livraison." Françoise Berclaz, comité des libraires de l’Asdel- Photo DR

Faute de best-sellers, les premiers mois de l’année ne sont pas au niveau de 2013, mais "ce n’est qu’un phénomène d’offre décalée", estime Olivier Reaut, directeur produits éditoriaux des quatre magasins de la Fnac Suisse. L’intrigue d’Adultère, le prochain roman de Paulo Coelho à paraître le 15 mai, se passe à Genève, souligne-t-il, comptant bien sur une vive curiosité locale. Et la version semi-poche du best-seller de Joël Dicker, toujours édité chez De Fallois, est à venir quinze jours plus tard, relève Pascal Vandenberghe, directeur général de Payot.

 

Dépendants de la France

 

Du côté des éditeurs la situation est paradoxale : les Suisses, qui dépendent fortement du marché français, ont connu des années plus enthousiasmantes : "Les ventes du fonds sont en forte baisse", s’inquiète Gabriel de Montmollin, directeur de Labor et Fides (religion, sciences humaines), qui publie environ une trentaine de titres par an. Paradoxalement, L’Age d’homme, coéditeur de Joël Dicker, et éditeur romand très actif avec 50 à 60 nouveautés annuelles, n’était pas présent sur le salon.

En revanche, les filiales des groupes français bénéficient d’un marché local bien plus dynamique : à 93,2 millions d’euros, les exportations de livres vers la Suisse ont progressé l’an dernier de 3,3 %, à rebours de la tendance générale (- 3,3 %) des ventes de livres français à l’étranger (1). Il faut aussi tenir compte des achats directs des Suisses sur Internet, difficiles à mesurer. En 2012, les ventes d’Amazon.fr dans la Confédération helvétique auraient atteint 32 millions de francs suisses (26 millions d’euros) selon l’enquête annuelle d’iBusiness, et celles d’Amazon.com seraient à 42 millions de CHF (34 millions d’euros), pour une population romande estimée à 1,5 million d’habitants.

Certes, cette tendance globale est inégalement répartie et a surtout profité au groupe Hachette qui a collectionné les best-sellers l’an dernier (Cinquante nuances de Grey, Inferno, Astérix). Luc Feugère, ancien de la Fnac Suisse et de Payot, créateur en 2011 de Heidiffusion, se dit aussi plutôt satisfait, porté par les succès du Dilettante (Anna Gavalda, Romain Puértolas) et d’Auzou (jeunesse), "les deux premiers éditeurs qui m’ont fait confiance".

 

La Fnac échappe à la tabelle

 

Chez Servidis, diffuseur-distributeur, entre autres éditeurs, de La Martinière-Le Seuil, de L’Ecole des loisirs et d’Actes Sud, Raymond Filliastre constate "un maintien de l’activité à périmètre comparable", la Fnac ayant mis à exécution l’an dernier son plan d’approvisionnement direct depuis son centre de Massy en France. Le circuit s’en trouve plus compliqué, mais la filiale suisse paie ses livres en euros, profitant du taux de change avantageux, et elle échappe à la tabelle, surcharge de 20 à 35 % sur le prix d’origine que les filiales romandes des groupes français imposent en paiement de leurs services.

La décision de la Fnac, prise dans le contexte de l’enquête de la Commission de la concurrence (Comco) sur les diffuseurs français, a soulevé de fortes tensions. Elle a aussi entraîné un manque à gagner à hauteur des ventes de la Fnac qui transitaient jusqu’alors par ces filiales, soit environ 14 % du marché local selon l’universitaire François Vallotton. Ce qui a aussi provoqué quelques licenciements, s’ajoutant à l’amende de la Comco de plusieurs millions de francs suisses pour entrave à la concurrence, qui pèse toujours sur neuf diffuseurs. L’affaire est en appel devant le tribunal administratif fédéral, qui n’indique pas de date de décision. Sans attendre, Glénat a fermé en février dernier sa filiale et a confié sa diffusion à Diffulivre (groupe Hachette) dans une organisation identique à celle de la France et de la Belgique. La distribution était déjà réalisée par l’OLF.

 

Coûteux mais très efficace

 

Passée au second plan des préoccupations dans l’attente de la décision d’appel, cette condamnation de la Comco porte la menace du démantèlement de l’organisation du circuit du livre en Suisse, coûteux mais très efficace : s’ils sont en stock, les livres commandés sont livrés en vingt-quatre heures. "Les clients sont plus sensibles au service qu’au prix. Ce qui compte, c’est le délai de livraison", assure Françoise Berclaz. "Si on se bat sur le prix, on est mort, on n’y arrivera jamais face à Amazon. Et les clients qui cherchent le moins cher sont déjà perdus", tranche Pascal Vandenberghe. Ce plaidoyer pour le service est une critique de l’idéologie de la Comco, qui se tromperait de combat et méconnaîtrait la réalité de la demande dont les libraires seraient mieux avertis que ces obsédés de la concurrence.

Les libraires se plaignent aujourd’hui plutôt de la baisse des prix, qui réduit leur chiffre d’affaires et leur marge. "Il faut travailler plus pour gagner autant", constate Céline Besson, cogérante de la libraire L’Etage, à Yverdon (canton de Vaud). L’enquête réalisée au début de l’année par Jacques Scherrer, secrétaire général de l’Asdel, démontre certes une amélioration, mais qui est à confirmer. "55 % des répondants déclarent une activité en hausse ou stable, mais 38 % ont constaté une baisse de leur chiffre d’affaires. La rentabilité s’améliore aussi, avec 45 % des librairies bénéficiaires, contre 28 % seulement en 2011, mais il en reste encore 30 % en déficit. Et dans ce cas, la variable d’ajustement, c’est la réduction du salaire du libraire, juste après la réduction d’effectif", insiste-t-il.

 

"Le libéralisme l’a emporté"

 

Les libraires espèrent donc un soutien nouveau du gouvernement fédéral dans le prochain "Message sur la culture" qui tracera la politique culturelle de la Confédération pour les années 2016-2019. Pour le moment, les subventions aux activités culturelles viennent surtout des villes et des cantons, et concernent avant tout la création. Patrice Fehlmann, président de l’OLF, souhaite que la Suisse "s’inspire de ce que vous avez de mieux en France, concernant, entre autres choses, ce consensus à propos de la défense de la librairie indépendante au nom du maintien de la diversité culturelle. Ici c’est le libéralisme sans nuance qui l’a emporté, soutenu par les Alémaniques et la campagne de la Migros. Le peuple a rejeté la loi sur le prix du livre, mais elle avait été votée au préalable par les élus : il y a donc une réserve de sympathie et de conviction à relancer dans la classe politique."

L’économie de Palexpo, propriétaire du Salon du livre, montre que les accommodements sont possibles avec le dogme du libéralisme, pourtant bien ancré en Suisse. La société exploitante du parc des expositions appartient au canton de Genève, qui tient à cette vitrine culturelle. "Le salon fait partie de la mission publique de Palexpo, qui n’a pas d’exigence de rentabilité avec le livre : il nous est juste demandé de ne pas perdre d’argent", explique Adeline Beaux, directrice de la manifestation. Les riches salons de l’automobile ou de l’horlogerie permettent cette générosité, complétée par celle de la Fondation pour l’écrit, dont le rôle est de collecter des fonds pour monter les scènes, inviter des auteurs, financer les expositions. "Au total, la Fondation nous a accordé un million de francs suisses [820 000 euros] pour cette édition", précise Isabelle Falconnier, présidente du salon depuis trois ans et journaliste à L’Hebdo, et dont la disponibilité enjouée a séduit ses confrères et les professionnels du livre.

 

De grands acheteurs

 

L’édition 2014, qui a amplifié les initiatives de 2013 prises dans l’urgence de la défection d’une partie des groupes français, a confirmé la pertinence de la multiplication des animations et des librairies thématiques, dont le risque financier est pris par Palexpo. "Je craignais une fuite en avant tellement il y avait de débats, de rencontres d’auteurs, de signatures, mais le résultat est là", se réjouit la directrice de Zoé, Caroline Coutau, qui insiste tout particulièrement sur la programmation du salon africain, relancé aussi et "exceptionnelle cette année". "La Suisse romande reste une région de bons lecteurs. On s’en aperçoit aux échanges sur le salon où on sent une grande attention aux écritures et aux manières de raconter", ajoute la responsable d’une des maisons littéraires qui comptent en Suisse, au milieu d’un univers éditorial dynamique. Ce sont aussi de grands acheteurs : si le taux de lecture n’est que légèrement supérieur à celui de la France (72 %, contre 69 % selon le récent sondage de Livres Hebdo), la consommation de livres est vraiment plus forte : 82 % des Suisses romands interrogés lors d’un précédent salon disent avoir acheté un livre au cours de l’année écoulée, contre 51 % seulement des Français, selon l’enquête de Livres Hebdo.

(1) Voir LH 993, du 11.4.2014, p. 14.

Un salaire, des grenadiers et un robot

La vente de Payot relancée

La nouvelle librairie Payot de la gare de Genève.- Photo HERVÉ HUGUENY/LH

"Le projet de reprise de Payot est relancé, dans le cadre de la mise en vente des filiales suisse, belge, hongroise, espagnole et canadienne de la branche distribution de presse que Lagardère services a annoncée fin 2013", explique tranquillement Pascal Vandenberghe, directeur général du premier réseau de librairies de Suisse romande. Payot est filiale à 100 % de Naville, réseau de kiosques et distributeur de presse suisse, contrôlé à 65 % par le groupe Lagardère. Le solde appartient à Tamedia-Edipresse, le groupe de la famille Lamunière. Payot est atypique dans cet ensemble, étant la seule entité de vente de livres. Le directeur général a donc réactivé le projet de reprise qu’il avait déjà avancé en 2012, avec l’aide d’investisseurs. Dans une interview à L’Hebdo, il estimait alors la valeur du réseau à environ 25 millions de francs suisses (20 millions d’euros). L’actualité chargée, avec l’enquête de la Comco sur les filières d’importation de livres en Suisse romande, puis le référendum sur la réglementation du prix du livre, ont momentanément gelé cette ambition. L’opération pourrait être bouclée d’ici à l’été.

 

34 % du marché romand

 

Payot compte 12 librairies depuis l’ouverture en avril de celle de la gare de Cornavin à Genève, première étape d’une réorganisation plus importante de son implantation dans la ville. Le réseau exploite aussi quatre magasins Nature & découvertes. Il contrôle 34 % du marché en Suisse romande, selon une estimation avancée par François Vallotton (voir p. 15). "L’effectif est d’environ 250 emplois en équivalent temps plein, et le chiffre d’affaires a progressé de 1,5 % l’an dernier", indique Pascal Vandenberghe, qui ne souhaite pas communiquer son montant. Au début des années 2010, le chiffre d’affaires se situait dans une fourchette de 80 à 90 millions de CHF (66 à 74 millions d’euros), selon L’Hebdo. Le résultat n’est pas connu. "Nous n’aurions pas ouvert une librairie de 300 m2 si nous ne croyions pas au marché du livre", rappelle avec évidence Pascal Vandenberghe, confiant dans l’avenir du réseau qu’il dirige, quel que soit son actionnaire.

Patrice Fehlmann : "Sans librairies, pas de distributeur"

 

L’OLF, présidé par Patrice Fehlmann, distribue les trois premiers groupes français : Hachette Livre, Editis et Madrigall.

 

"Nous rétrocédons nos gains de productivité, et nous réduisons aussi nos marges : mon statut d’indépendant me permet d’envisager le résultat de l’entreprise autrement que dans un grand groupe." Patrice Fehlmann- Photo HERVÉ HUGUENY/LH

Je ne suis qu’un humble distributeur qui n’a rien à dire", prévient Patrice Fehlmann, président de l’Office du livre de Fribourg (OLF), plus adepte de l’autodérision que de la fausse modestie. Son entreprise, qu’il a rachetée au groupe Hachette en 2012 à un âge où d’autres penseraient à leur retraite, expédie une dizaine de millions de volumes par an dans les librairies de Suisse romande, pour l’essentiel, représentant un total de facturation éditeurs d’environ 80 millions de francs suisses (66 millions d’euros). Distributeur d’Editis, Madrigall (Gallimard et Flammarion) et des livres en anglais, l’OLF a aussi repris l’an dernier la logistique de Diffulivre, le diffuseur-distributeur d’Hachette dans la Confédération helvétique. Seuls Médias-Participations et La Martinière disposent encore de leur propre distribution en Suisse. Le prochain chantier sera le regroupement des stocks et des salariés de Diffulivre à Fribourg, où les effectifs atteindront 150 personnes.

Au cœur de la logistique du livre en Suisse romande, l’OLF gère aussi les rayons librairie des supermarchés Coop, de la poste et des maisons de la presse Naville, soit 500 à 600 points de vente. Il vient de remporter l’appel d’offres des hypermarchés Migros, ce qui ajoute une centaine de rayons livres en gestion. "Il s’agit d’une offre complémentaire de celle de la librairie, qui répond à de l’achat d’impulsion, et il est possible d’y diffuser des titres qui ne trouveraient pas forcément leur place ailleurs", assure-t-il.

Côté librairies indépendantes, il a donné une preuve tangible de la volonté de défendre leur présence, en réduisant les frais de port de 1,1 % depuis le 1er janvier dernier. "Nous rétrocédons nos gains de productivité, et nous réduisons aussi nos marges : mon statut d’indépendant me permet d’envisager le résultat de l’entreprise autrement que dans un grand groupe", considère-t-il, ajoutant qu’il y va de toute façon de son intérêt : "sans librairie, il n’y aurait pas de distributeur".

 

Gain de productivité

 

Avec Payot, l’OLF a aussi organisé un regroupement de commandes de tous les éditeurs, y compris ceux qui sont chez ses rares concurrents, à la manière de la Clil mais en allant plus loin dans le service : les livres sont triés dans des caisses étiquetées par rayonnages des librairies où elles sont livrées. Le prix du service (non détaillé) est compensé par un meilleur taux de remise côté éditeurs, qui reçoivent une commande groupée de Payot, et par un gain de productivité dans le réseau : "Ce système s’applique à 90 % de nos flux, il nous a permis de gagner environ huit postes affectés ailleurs dans l’entreprise", explique Pascal Vandenberghe, DG de Payot.

Patrice Fehlmann a tenté de convaincre les indépendants de se regrouper et de s’organiser de la même manière, sans succès. Sa plateforme de vente de livres numériques fonctionne en revanche aussi avec les librairies… presque sans intervention : le client peut affecter son achat à celle qu’il souhaite. Le chiffre d’affaires devient important, à 3 millions de francs suisses (2,5 millions d’euros) l’an dernier, surtout en allemand et en anglais. En français, les tarifs des ebooks restent en effet fermement dissuasifs.


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