Chine

Shenzhen, la ville qui aime le livre

Le pôle design et art de la Librairie centrale. - Photo fabrice piault

Shenzhen, la ville qui aime le livre

La municipalité qui organise en novembre pour la 14e fois son « Mois de la lecture » où elle fait converger l’édition, la librairie et la lecture publique juge illusoire la recherche d’un équilibre économique avec le seul produit livre.

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Par Fabrice Piault ,
Créé le 30.10.2013 à 11h39 ,
Mis à jour le 31.10.2013 à 12h22

Mobilisant chaque année des millions de participants, la plus importante opération de promotion du livre en Chine démarre ce 1er novembre à Shenzhen. Simple village de pêcheurs dans les années 1970, cette ville du sud, à environ 130 kilomètres de Guangzhou (Canton), a poussé comme un champignon à partir de 1979, quand Deng Xiaoping a décidé d’en faire, face à sa voisine Hongkong, une zone économique spéciale, laboratoire et vitrine du futur développement capitaliste du pays. L’armée a arasé les montagnes qui jalonnaient son territoire - la cité est désormais complètement plate. Des centaines de milliers de « mindongs », travailleurs pauvres venus des campagnes, sont venus les remplacer par des gratte-ciel peuplés de jeunes cadres (1). Désormais l’une des villes les plus riches de Chine, Shenzhen, où les dirigeants de la République populaire installent volontiers leur famille pour qu’elle bénéficie d’un cadre de vie plus agréable et d’un air moins pollué qu’à Pékin, compte quelque 15 millions d’habitants.

 

 

L’esprit de Pennac.

Organisé pour la quatorzième fois et très largement médiatisé, le Mois de la lecture a été lancé en 2000 pour « donner des chances égales à tous », dans une ville dont les habitants issus du monde rural ne fréquentaient guère les bibliothèques (voir encadré page suivante). Plusieurs auteurs français y ont participé, tel Patrick Grainville qui, invité en 2003 à fêter le centenaire du prix Goncourt, y a puisé une part de l’inspiration de son roman Le corps immense du Président Mao (Seuil, 2011). Aujourd’hui, à Shenzhen, « même les enfants de maternelle savent que novembre est le mois de la lecture », assure Yin Changlong, grand ordonnateur de l’événement en tant que directeur général du Shenzhen Publication and Distribution Group, qui rassemble les activités d’édition (Sea-Sky Publishing) et de distribution (incluant trois grandes librairies) dépendant de la municipalité, dont il est aussi un représentant. Egalement président de l’association pour la lecture à Shenzhen, Yin Changlong revendique son admiration pour la production intellectuelle française (Bourdieu, Derrida, Baudrillard), pour la politique française du livre (« Je suis pour les mesures de protection des librairies »), et plus encore pour Comme un roman de Daniel Pennac (Gallimard), « l’un des livres les plus intelligents sur la lecture ». Selon Yin Changlong, avec « le plus fort taux de lecture en Chine », Shenzhen est « une ville dont les habitants aiment la lecture ».

 

Cette politique volontariste s’inscrit dans la géographie de la cité. Edifié au milieu des années 2000, le monumental siège de la municipalité est flanqué d’un côté par l’impressionnant bâtiment (50 000 m2) de la Bibliothèque centrale de Shenzhen, inauguré en 2006, et de l’autre par la Librairie centrale, en fait un centre commercial ouvert la même année sur 80 000 m2, dont un quart consacré aux livres, son noyau.

L’éditeur Sea-Sky produit 500 titres par an en littérature générale et scolaire, le secteur le plus rentable. Mais Yin Changlong ambitionne de propulser sa maison « parmi les dix premiers éditeurs de Chine » en s’imposant en jeunesse, marketing, sciences humaines, littérature française et livres sur la lecture. Responsable du département de littérature étrangère de Sea-Sky, Hu Xiaoyue annonce pour l’an prochain une quinzaine de titres traduits du français, dont cinq d’Erik Orsenna et quatre romans de Boris Vian. « Il nous faut créer nos spécialités », plaide Yin Changlong, sans espérer de véritable retour sur investissement. « En Chine, le prix de vente des livres est très bas, rappelle-t-il. Les métiers du livre sont des métiers d’image qui, parce qu’ils contribuent à la vie des quartiers et à l’animation de la cité, doivent bénéficier d’un financement par d’autres activités », assume-t-il, indiquant que les profits de Sea-Sky ne proviennent pas du livre, mais de la formation, des outils éducatifs ou encore de l’immobilier - la maison n’occupe que deux niveaux de son immeuble de plus de vingt étages loués à diverses entreprises et à un hôtel.

De même, dans la distribution, « une librairie ne peut pas vivre en ne proposant que des livres, juge Yin Changlong. Elle doit agréger des conférences, débats et spectacles, mais aussi des cafés et d’autres commerces qui renforcent sa fonction syncrétique en drainant de nouveaux flux de clients. » Nommé il y a quatre mois, le directeur de la Librairie principale, installée sur trois niveaux et 6 500 m2 au siège du SPDG dans le quartier de Luohu depuis 1996, enfonce le clou : « L’important est de rentabiliser les visites des clients en leur vendant d’autres produits avec les livres », dit-il. Ouverte en 2004, la librairie Nanshan commercialise des produits connexes, outils pédagogiques ou lunettes. Quant à la Librairie centrale proche de l’hôtel de ville, elle est conçue comme un centre commercial global avec, selon son directeur adjoint Lei Xianxiang, une centaine de boutiques, dont cinq librairies (300 000 titres), plus une annexe dans l’université du Parti communiste.

 

 

24 heures sur 24.

Au cœur de l’édifice, la principale librairie occupe 13 000 m2, avec des rayons particulièrement achalandés en universitaire et en jeunesse. « Le week-end, le rayon jeunesse sert de jardin d’enfants, d’autant que la librairie est climatisée », s’amuse Fang Qing, directrice du marketing et de la communication. A proximité, des gradins accueillent le public pour des animations. Des points de vente satellites sont dédiés au design et à l’art, à la musique et aux partitions, ainsi qu’aux magazines et livres importés (10 000 titres). Surtout, inspiré d’exemples à Taiwan, un « book bar », librairie au design élégant de 7 000 à 8 000 titres intégrant un café, reste ouvert 24 heures sur 24. « C’est une première en Chine, souligne Fang Qing. Nous visons les jeunes, avec une offre populaire et branchée en littérature générale. »

 

A l’ombre des mastodontes publics, des librairies privées trouvent tout de même leur place. Weng Bei Xiong a créé en 2006 la librairie Shangshu. Prix national 2012 de la Librairie de spécialité, ouverte 7 jours sur 7 de 10 heures à 2 heures du matin, elle associe une offre de livres anciens et rares (10 000 titres) à un bar à vins et alcools. « Un concept quasi unique en son genre. Nous jouons aussi le rôle d’un centre culturel accueillant écrivains et intellectuels, et des conférences sur la conception des livres », revendique Weng Bei Xiong.

Sur le flanc opposé de l’hôtel de ville, la Bibliothèque centrale est la principale concrétisation du concept municipal « Shenzhen, ville des bibliothèques », lancé en 2003 avec force investissements. 250 salariés, 6 millions de documents imprimés et numériques, 1 500 places, 12 000 visiteurs par jour en moyenne : elle figure parmi les plus importantes de Chine. « La plupart des usagers sont des jeunes », se réjouit sa directrice, Zhang Yan, qui a assisté pour la première fois en 2013 au congrès de l’Ifla (Fédération internationale des associations de bibliothécaires). L’établissement ultramoderne, ouvert de 9 heures à 21 heures tous les jours sauf le lundi, a organisé 370 animations en 2012. Il propose de nombreux services comme la consultation sur smartphone, et organise tel un tour-operateur des visites dans les autres bibliothèques de la ville. 200 grosses armoires automatiques réparties dans la cité permettent, 24 heures sur 24, de réaliser diverses opérations (inscriptions, réservations…) et proposent un petit choix de livres accessibles immédiatement.

A la municipalité, on se prend à rêver que Shenzhen puisse ainsi obtenir un jour le titre de « capitale mondiale du livre », jamais attribué à une ville chinoise. Encore faudrait-il lever les préventions de l’Unesco devant un pays maintenant la censure et le contrôle public sur l’édition.
Fabrice Piault

(1) Voir notamment Shenzhen, par Guy Delisle, L’Association, « Ciboulette », 2000.


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