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Sociologie du primo-romancier

Sociologie du primo-romancier

A quatre mois de la rentrée littéraire où les auteurs de premiers romans seront sous les feux de la rampe, Bertrand Legendre et Corinne Abensour leur consacrent une vaste enquête, qu'ils publient le 15 mai chez Arkhê.

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Par Catherine Andreucci
Créé le 09.12.2014 à 20h32 ,
Mis à jour le 09.02.2015 à 16h00

Tout en préparant sa thèse de philosophie sur le rapport entre perception et imagination dans la réalité virtuelle, Elsa Boyer, 27 ans, s'est mise à traduire et à écrire. Premier texte : refusé. Le second, Holly Louis, vient de paraître chez P.O.L. "Je ne me voyais pas autre part. Paul Otchakovsky-Laurens lit vraiment. Il permet une grande liberté d'écriture et n'hésite pas à prendre des risques. Ça donne envie de s'inscrire dans cette démarche littéraire." Il était la première personne à la lire. Elle avait déjà traduit pour lui Le règlement d'Heather Lewis. Il faut dire aussi qu'elle est la fille de Frédéric Boyer, auteur P.O.L et éditeur. Elle travaille à un second livre, mais, dit-elle "cela ne fait pas de moi un écrivain ou un auteur".- Photo O. DION

Sont-ils jeunes ou vieux ? Enseignants ou journalistes, ingénieurs ou ouvriers ? Avaient-ils déjà écrit ou sont-ils de complets néophytes ? Le manuscrit envoyé par la poste est-il un mythe ? Le réseau, la voie royale ? Comment voient-ils leur éditeur ? Pendant deux ans, les universitaires Bertrand Legendre et Corinne Abensour, spécialistes de l'édition contemporaine, se sont plongés dans les profils d'auteurs d'un premier roman, ont étudié leur parcours professionnel, leur rapport à l'écriture, la façon dont ils sont parvenus à se faire éditer... Responsables des masters Politiques éditoriales et Commercialisation du livre de l'université Paris-13 Villetaneuse, ils publient le 15 mai chez Arkhê Entrer en littérature : premiers romans et primo-romanciers dans les limbes (155 pages, 18,50 euros). Leur enquête fouillée, la première de cette ampleur, a été réalisée avec le soutien du Centre national du livre et de la Sofia. Ils ont travaillé à partir de la base bibliographique Electre et, surtout, à partir de questionnaires auxquels ont répondu 278 auteurs. Dans leur sillage, ils ont entraîné des chercheurs britanniques et québécois sur le même sujet. "La posture de l'auteur romantique prévaut chez les primo-romanciers français. On la retrouve beaucoup moins en Angleterre, où leur approche est beaucoup plus pragmatique", analyse Bertrand Legendre. En France, Gallimard est l'éditeur le plus sollicité par les auteurs, mais c'est L'Harmattan qui, entre 1988 et 2008, a publié le plus grand nombre de premiers romans (132), suivi par Flammarion (99), Gallimard (79), Seuil (73) et Grasset (54).

Etranger au milieu littéraire, Sébastien Amiel, 37 ans, ne s'est mis à lire qu'à 29 ans, quand il quitte Carcassonne pour Toulouse et l'Ecole nationale d'aviation civile. "Je me suis retrouvé seul dans un appartement. J'ai lu et l'écriture est venue rapidement." Avant d'envoyer ses nouvelles par la poste au Dilettante et à L'Olivier, il s'était renseigné sur des forums car il voulait avoir un retour. A L'Olivier, Alix Penent d'Izarn l'appelle : "C'était inespéré ! Je lui dois tout et je garde une relation très forte avec elle." Son premier roman, L'homme arrêté, paraît le 10 mai, trois ans après son recueil de nouvelles, Presque rouge. "J'ai acquis une technique, une forme de confiance en moi, une endurance."- Photo DR

Avant toute chose, si le "premier" roman est forcément le passage obligé de tout écrivain en devenir, c'est aussi une catégorie artificielle. "C'est un phénomène construit par les médias dans les années 1990, et dont les éditeurs se sont emparés. Aujourd'hui, les éditeurs ont un regard un peu plus distancié, relève Bertrand Legendre. On peut le mettre en relation avec le phénomène du jeunisme, du renouvellement des figures dans l'ensemble des activités culturelles et médiatiques."

HÉRITAGE

Charles Gancel avait publié un essai chez Textuel et deux recueils de nouvelles chez Buchet-Chastel quand son éditrice, Pascale Gautier, l'a incité à faire d'une nouvelle un roman : Scène de plage paraît le 15 mai. "C'est plus court qu'un roman, on le lit rapidement. Passer de la nouvelle au roman, c'est comme être en face d'une montagne." Mais son métier lui laisse peu de temps pour l'alpinisme littéraire : à 59 ans, il dirige son cabinet de conseil en intégration culturelle des entreprises internationales. Ses premiers textes avaient été refusés. "Une amie m'a conseillé de les envoyer à Pascale [Gautier], qu'elle connaissait et qui m'a reçu. J'ai eu six mois pour retravailler." Il a de nouveaux écrits en route. - Photo O. DION

Le tableau de famille de ces primo-romanciers comporte bien des nuances, mais de grands traits se dessinent. Le portrait-robot d'un auteur de premier roman montre qu'il a entre 30 et 50 ans et qu'il travaille dans un domaine culturel, du moins en lien avec l'écrit. 60 % de ceux qui ont été interrogés exercent soit dans l'enseignement et la recherche (19 %, 23 % avec les étudiants), soit dans l'art et le spectacle (14 %), soit dans le milieu du livre (13 %) ou dans la communication (12,5 %). La fonction d'héritage, au sens bourdieusien du terme, joue donc à plein. Un tiers ont d'ailleurs déjà publié des articles, des nouvelles, des essais, des livres dont ils étaient les nègres... avant de passer au roman.

A bientôt 54 ans, Dora Breitman, institutrice, a le sentiment d'être venue tard à l'écriture. C'est une interview de Bob Dylan qui l'a inspirée. Elle le détestait mais, soudain conquise, elle a tout lu de lui et publie le 14 juin Demain, j'ai rendez-vous avec Bob Dylan. En janvier, elle envoie son texte à trois éditeurs. Son mari, Patrick Sultan, collaborateur à La Quinzaine littéraire, adresse un mail à Maurice Nadeau pour lui demander conseil. Lequel répond qu'il est prêt à le publier. "Je suis restée scotchée pendant une demi-heure sur mon fauteuil !" Impressionnée par la stature de l'éditeur, elle ne l'a rencontré que deux mois plus tard. A présent, elle ne s'arrête plus et écrit un roman policier et des nouvelles.

En zoomant sur la photo, les chercheurs ont remarqué que les profs savaient mieux repérer les maisons qui pourraient leur correspondre - et ce en dehors des "Galligrasseuil" -, et qu'ils faisaient davantage carrière d'auteur que les autres. Moins sensibles au prestige éditorial, les journalistes, eux, s'adressent en priorité à des éditeurs capables de leur assurer visibilité médiatique et succès commercial (Stock, Seuil, dans les années 2000). Ils font preuve d'un "certain opportunisme" et se tiennent plus informés des ventes.

Chez les auteurs professionnels du livre, "l'importance des réseaux de recommandation ou de transmission" est marquée. Ils ont d'ailleurs le plus d'écho médiatique, et 69 % d'entre eux publient au moins un second roman (70 % pour les auteurs qui exercent un métier dans les arts et le spectacle).

Bertrand Legendre et Corinne Abensour- Photo O. DION

Mais ils ont beau évoluer dans ces sphères professionnelles - ce qui peut faciliter les contacts -, la plupart ignore tout du monde éditorial. Contrats, processus d'édition, chiffres de vente, de mise en place, droits dérivés... Ils découvrent chaque étape. "On a rencontré des auteurs convaincus de toucher 50 % de droits d'auteur », souligne Bertrand Legendre. Et, parfois, "la durée d'exposition de leurs livres leur procure un sentiment de frustration, relève Corinne Abensour qui ajoute : toutes les connaissances acquises avec cette première expérience d'édition vont faire d'eux des acteurs totalement différents sur le livre suivant." Désormais déniaisés, ils s'impliquent davantage dans la promotion, mobilisent leurs réseaux (surtout les enseignants), et se préoccupent de la capacité de diffusion de leur éditeur.

HUMILITÉ

Mais cela n'arrive pas à tous. Près d'un tiers des auteurs, en effet, ne publient pas de second roman. "Une part des auteurs se sont épuisés après leur premier livre : l'écriture est trop accaparante, ou bien ils ont tout dit. D'autres font le rapport entre l'énergie, la mobilisation exigée et le retour économique...", détaille Bertrand Legendre. Certains continuent, mais écrivent plutôt des articles, des scénarios, des nouvelles... "Ils découvrent la faible audience du roman, qui est aussi fragilisant sur le plan narcissique, et se tournent vers d'autres genres beaucoup plus rémunérateurs", explique Corinne Abensour. Le roman reste pourtant très attirant. "C'est le genre le plus légitimant, qui requiert le plus d'investissement personnel, rappelle Bertrand Legendre. C'est donc très tentant et extrêmement périlleux. Quand ça ne marche pas, le retour de balancier est beaucoup plus dur. Pour autant, l'échec est assez peu avoué. Les auteurs ont tendance à l'intérioriser et à se l'attribuer à eux-mêmes. Nous n'avons pas tellement entendu d'accusations portées contre le système éditorial." Voilà un cliché mis à mal. Les auteurs admettent leurs pannes, pointent leurs insuffisances, leur manque d'énergie... Au fond, complète Corinne Abensour, "ils se considèrent peu comme écrivains, et font preuve d'une humilité qui peut aller jusqu'à la fragilité". Humilité qui se lit aussi dans la relation qu'ils entretiennent avec leur éditeur. Les primo-romanciers ne refusent pas les remarques et les suggestions, au contraire. "J'ai été très étonnée de leur degré d'attente d'intervention de l'éditeur, dit Corinne Abensour. Très peu la perçoivent comme une intrusion, un geste frustrant et dérangeant. Pour la quasi-totalité, l'éditeur est celui qui prend en compte les attentes du public et possède une expertise. » L'éditeur n'apparaît donc pas comme l'ennemi de l'auteur, pour le premier roman en tout cas. "Il est honni seulement quand il fait défaut, pointe Bertrand Legendre. Il est idéalisé, et quand il ne donne pas de retour de lecture, n'accompagne pas la vie du livre, entretient un brouillard complet sur les chiffres... la figure se fendille. »

Véronique Bourlon : "Moins de livres autocentrés"

 

La directrice du Festival du premier roman de Chambéry (31 mai-3 juin) a un poste d'observation privilégié.

 

Comment un festival dédié aux premiers romans s'est-il imposé en vingt-cinq ans ?

Photo DR

Il faut revenir au début, quand Jacques Charmatz, professeur de français en lycée technique et professionnel à Chambéry, s'est heurté à la difficulté d'intéresser ses classes à Montaigne ou Voltaire. Pour les faire lire, il leur a proposé des premiers romans : on ne connaît pas les auteurs, la lecture n'est pas polluée par la médiatisation, et cela lui permettait de casser le rapport professeur-élèves. En fin d'année, ce sont les élèves eux-mêmes qui ont demandé à rencontrer un auteur. Des clubs de lecture ont ensuite été créés à la bibliothèque et au lycée. Le festival est né de ça. Vingt-cinq ans plus tard, la dynamique est la même : 3 000 lecteurs choisissent les 15 auteurs invités. Présente dans tout le pays et à l'international, c'est la communauté de lecteurs la plus importante rattachée à un festival en France. L'essor de la production nous a conduits à mettre en place une présélection : une quinzaine de personnes lisent 200 à 250 romans francophones parus dans l'année et en retiennent environ 70 qui sont donnés en lecture à l'ensemble du réseau. Et le festival s'est ouvert à la littérature étrangère.

A quoi est dû le succès ?

Il vient du fait que les lecteurs sont acteurs du festival : ce n'est pas moi qui choisis, mais 3 000 coprogrammateurs ! On croise le phénomène des réseaux sociaux : l'envie de découvrir de nouveaux auteurs est partagée dans une communauté, et les lecteurs sont acteurs-citoyens. Sans cela, il n'y aurait pas de festival du premier roman, car il n'y aurait pas de public ! Qui viendrait voir des auteurs inconnus s'il n'y avait pas ces lecteurs qui travaillent en amont et s'impliquent ? Du coup, c'est très chaleureux et bienveillant. Pour le 25e anniversaire, je fais revenir 15 auteurs passés par Chambéry et qui ont fait un beau parcours. Sur les 400 qui sont venus au festival en vingt-cinq ans, 80 % font la littérature française contemporaine. Les lecteurs ne choisissent pas comme les critiques ou les professionnels du livre mais ils ont du flair !

Les auteurs ont-ils changé en vingt-cinq ans ?

Le geste romanesque pour un premier roman reste très chargé émotionnellement, le passage à l'écriture répond toujours à un besoin impérieux, souvent déclenché par une histoire personnelle. Mais aujourd'hui, les auteurs s'emparent davantage d'enjeux de société. On trouve moins de récits de deuils, d'anorexie, de divorces, moins de livres autocentrés. C'est plus agréable d'ailleurs, car on ne lit pas que des chefs-d'oeuvre ! Cette année, les premiers romans parlent de la société, de violences, de la guerre d'Algérie, du Kosovo, de l'Afrique, du Japon... On y retrouve la mondialisation.

Les éditeurs se montrent aussi plus sélectifs. Peut-on parler d'une qualité en hausse ?

Je ne sais pas répondre à cette question. Mais si l'on ne retient que 70 livres, c'est parce qu'au-delà ça ne tient pas la route. On se demande parfois comment des éditeurs ont pu publier certains textes... Bien sûr, nos choix sont subjectifs, mais nous avons une grille de critères. Il nous arrive d'avoir des réserves, de dire que l'éditeur n'a pas joué tout son rôle pour faire aboutir le texte. Mais tous les ans, il y a de superbes livres.

Rentrée 2011 : les 10 meilleures ventes de premiers romans*

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