Entretien

Sorj Chalandon : "Tout comme les libraires, je suis un passeur de livres"

Sorj Chalendon - Photo OLIVIER DION

Sorj Chalandon : "Tout comme les libraires, je suis un passeur de livres"

Habitué du palmarès des libraires, Sorj Chalandon en prend la tête pour cette rentrée 2021 dans la catégorie Littérature française. Son roman puissant Enfant de salaud (Grasset) mêle un chapitre essentiel de son histoire personnelle aux blessures de l’Histoire. Honoré, il se livre sans fards.
 

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Par Kerenn Elkaim,
Créé le 27.09.2021 à 19h25,
Mis à jour le 28.09.2021 à 10h00

Les libraires couronnent votre roman parmi les 521 parutions de la rentrée, qu’est-ce que ça signifie pour vous ?
A mes yeux, ils incarnent ceux qui se sont battus pour exister, pendant le confinement. Dire qu’ils devaient justifier à quel point ils étaient de première nécessité. Comme ils m’ont toujours soutenu, je sais ce que je leur dois. Ça me bouleverse qu’ils récompensent ce grand livre du père et la fin d’un cycle. Entre le premier et le dixième, la boucle est bouclée, puisque j’en ai fini avec mon père d’un point de vue littéraire. Ce prix consacre aussi les enfants d’Izieu, soit 44 prénoms qui figurent entre ces pages. Au-delà de ma propre histoire, les libraires mettent à l’honneur la grande Histoire. Cela me semble essentiel à l’heure où les anti-vaccins portent l’étoile jaune… Tant qu’on niera la Shoah, il faudra continuer à en parler.

Dix ans de classement de suite, comment expliquer cette fidèlité des libraires ?
Ils font partie de mes premiers lecteurs, ceux qui me lisent dans le creux de l’été depuis mes débuts. Ces prescripteurs sont susceptibles d’avoir un effet boule de neige fondamental. Peut-être que ma petite musique les touche constamment. Celle d’un enfant blessé, tentant de partager et de comprendre ses souffrances. Issu d’une enfance des ténèbres, j’essaie d’approcher la lumière. Grâce à mes lecteurs, je me découvre des frères et sœurs de douleur. Je ne raconte pas des histoires, mais une histoire commune. Même si ce prix me ravit, j’ai parfois l’impression d’avoir usurpé ma place. Il y a tant de bons livres, or celui-ci a été compliqué à écrire et à vivre. Bien que je reste un garçon simple, émerveillé et en colère, cette consécration m’apaise.

Vous souvenez-vous de votre première fois en librairie ?
Il n’y avait ni livres ni musique à la maison. J’ai plutôt des souvenirs de bibliothèque, où j’aimais me réfugier. Il a fallu que mon ami d’enfance, Jacques Roman – un nom prémonitoire – me fasse entrer dans une librairie lyonnaise pour me faire voir les livres autrement. Ils m’aidaient à fuir ma famille toxique et mon père bourreau. Une fenêtre s’est ouverte en moi lorsque j’ai compris que les livres pouvaient être mes compagnons de misère. L’enfant de Jules Vallès est dédié à tous les enfants malheureux. Grâce à cette armée de gamins, à la "Gavroche" ou "Poil de carotte", je me suis fabriqué un lance-pierres, à savoir les mots pour me défendre. C’est pourquoi, j’ai voulu qu’on retrouve les mots et les noms des 44 enfants d’Izieu (déportés à Auschwitz) dans ce roman-ci. Je pense à l’ardoise sur laquelle l’un d’entre eux à écrit "pomme".

Vous soulignez que « l’Histoire a été écrite par les vainqueurs », pourquoi est-ce important qu’elle le soit aussi par les oubliés ?
Ce sont les seuls qui comptent et nous rappellent que l’Histoire existe. Journaliste, j’ai été témoin de ses soubresauts, mais le procès Barbie (ndlr. qui lui a valu le Prix Albert Londres) a été la plus grande expérience de ma vie de correspondant et d’homme. Face à ces voix des survivants, portant la vérité avant de s’éteindre, tout est remis en question. Ce qui m’intéresse, ce sont les sans-voix, les sans-visages qui n’ont pas pu prendre la lumière. Alors moi, enfant de l’obscurité, je leur offre cette dernière, non pas pour briller mais pour vivre. Ce roman nous montre la complexité de l’Histoire, aussi se situe-t-il "entre gris clair et gris foncé ", comme le chante Jean-Jacques Goldman. Ainsi, mon père ressemble à un gamin qui s’est perdu dans la Seconde Guerre mondiale. Etant devenu père à mon tour, je peux écrire sur les errances de "ce fils perdu". Or qui suis-je face à ces moments flous ?

Pourquoi la figure du père est-elle omniprésente dans votre œuvre ?
Parce que j’avais peur de lui ressembler. Lorsque je me regarde dans la glace, à 69 ans, je vois son visage. C’est épouvantable ! Mon père était d’une violence extrême, mais les guerres m’ont apaisé. Sans elles, je n’aurais pas pu devenir père. Il m’a fallu peu à peu perdre les lambeaux du mien et mettre un point final à ses mensonges. Le traître n’est pas tant celui qui trahit son pays, que celui qui trahit son enfant.

L’écriture est-elle une résistance, qui permet de se ré-enfanter ?
Quelle belle formule. C’est le seul endroit qui me permette de raconter mes guerres intimes et d’écrire ma propre histoire. Chaque roman est né d’une blessure… La lecture m’a aidé à résister quand j’étais un enfant bègue, l’écriture journalistique et romanesque, quand j’étais adulte. Je suis un gamin qui est devenu un homme ou plutôt un homme qui est resté un gamin (rires). Malgré mon héritage, terriblement lourd, je chemine vers la lumière.
 

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