Editeurs/Libraires

Surdiffusion : le chaînon qui manquait

Virginie Migeotte, attachée de librairie free-lance (à droite), avec Karine Henry, libraire de Comme un roman, Paris. - Photo OLIVIER DION

Surdiffusion : le chaînon qui manquait

En quelques années seulement, de nombreux éditeurs se sont dotés de "chargés des relations libraires" en interne ou en externe. Un nouveau métier qui leur permet d’établir avec les détaillants un lien direct complétant le travail de leur diffuseur et maximisant l’impact de leurs livres et de leurs auteurs.

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Par Clarisse Normand, Cécile Charonnat,
Créé le 24.11.2017 à 00h00,
Mis à jour le 24.11.2017 à 08h21

Il s’est répandu en quelques années dans l’édition comme une traînée de poudre, même s’il peine encore à trouver sa dénomination : le métier émergent des relations libraires, de chargé de librairies, de responsable de la surdiffusion, parfois simplement de responsable commercial traduit la volonté des éditeurs de retrouver, en complément du travail de leur diffuseur, un lien direct et personnalisé avec le libraire. "Dans la maison, on parle d’attaché de librairie, car c’est un décalque du travail, plus connu, d’attaché de presse mais mené auprès des libraires", indique Benoît Virot, le fondateur du Nouvel Attila. Il ne récuse pas pour autant le terme de surdiffusion, couramment employé mais jugé par beaucoup dévalorisant pour la diffusion, "comme si on venait marcher sur ses plates-bandes, alors qu’elle fait son travail sans démériter", estime-t-il.

Compléter les informations

Avec l’augmentation de la production et les différentes fusions et acquisitions survenues dans le secteur, les catalogues sont devenus si importants que les représentants ne peuvent plus s’attarder sur un titre ni même sur une ligne de produits. "D’où la nécessité de venir compléter et affiner les informations", justifie Liana Levi, qui fut, en 2004, parmi les premières éditrices à créer un poste de ce type, occupé depuis par Elodie Pajot. "Il faut accompagner la diffusion pour aider les libraires à se repérer dans le flot de livres", confirme Oliver Gallmeister, fondateur de la maison du même nom. Etre "visibles", "identifiés", "compris" pour pouvoir "être défendus auprès des lecteurs" sont autant de motivations qui ont conduit les éditeurs à renforcer leurs liens avec les libraires.

Mais le phénomène relève aussi d’une prise de conscience. "Face à la disparition de Virgin, aux évolutions de la Fnac et aux difficultés des hypermarchés, les éditeurs ont redécouvert l’importance des librairies indépendantes", observe Béatrice Duval, directrice de Denoël. Evoquant "le rôle prescripteur des libraires qui font désormais valoir leurs coups de cœur dans leur magasin mais aussi à la radio et à la télévision", Julie Duquesne, chargée de relations libraires en free-lance, pointe également la multiplication des rencontres en librairie et donc la nécessité de gérer les tournées d’auteurs.

"A la fin des années 1980, lorsque j’étais libraire, note Pierre Hild, responsable commercial de L’Olivier, très peu de mes confrères avaient des liens directs avec les maisons d’édition, sans doute parce que ceux-ci étaient assurés par le directeur commercial ou l’éditeur lui-même." Aujourd’hui, si certains continuent de remplir cette fonction, comme Henri Causse chez Minuit ou Jean-Paul Hirsch chez P.O.L, la plupart des éditeurs ont soit créé, en interne, un poste partiellement voire entièrement dédié aux relations libraires, soit externalisé la fonction auprès d’un professionnel spécialisé.

Dans la foulée d’Anne-Marie Métailié, de Liana Levi ou encore de L’Olivier, qui ont ouvert la voie au début des années 2000, Gallmeister a créé un poste en 2009, "dès que la maison en a eu les moyens", explique son fondateur, et Payot & Rivages en 2013. Aux Forges de Vulcain, David Meulemans, qui souhaitait "passer un cap", recourt aux services du bureau Virginie Migeotte. De même que Benoît Virot qui, après avoir assuré lui-même la fonction jusqu’à y consacrer un tiers de son temps, a décidé de la déléguer en externe.

Les maisons à forte personnalité, de petite et moyenne taille, ne sont pas les seules à avoir recours aux relations libraires. Belfond dispose d’un poste depuis dix ans, Univers Poche depuis sept ans, Folio depuis quatre ans. Et tout récemment, Fayard a découplé les fonctions d’attaché de presse et de relations libraires pour confier cette dernière partie à une nouvelle recrue, Laurent Bertail, ex-responsable de l’événementiel chez Virgin avant de passer chez Albin Michel.

Ex-libraires

Comme en témoignent leurs parcours, les chargés de relations libraires sont souvent d’ex-libraires. Ainsi de Julie Duquesne (qui avait fondé Les Gourmands lisent, à Besançon), de Virginie Migeotte, Marie Moscoso, Thierry Corvoisier (voir les articles suivants), mais aussi de Pierre Hild (ex-L’Arbre à lettres) ou encore Camille Deforges (ex-Fnac et ex-représentante chez Interforum) aujourd’hui chez Belfond. Leur expérience et leur carnet d’adresses font leur force. "Mon rôle consiste à créer du lien avec les libraires, explique Marie Moscoso chez Gallmeister. Il faut les connaître pour pouvoir les alerter sur certaines parutions ou leur proposer la venue d’un auteur qu’ils apprécient. Mais il faut aussi être à l’écoute de leurs besoins afin de leur envoyer des réponses personnalisées." Pour Cécile Gateff chez Denoël et Lise Detrigne chez Anne-Marie Métailié, "c’est un travail de fourmi", à la frontière "entre la communication et le commercial".

Une fonction pivot

S’il "continue à s’inventer", estime Julien Delorme (voir articles suivants), le métier inclut déjà un certain nombre de tâches parmi lesquelles l’envoi de services de presse, l’organisation de moments d’échanges avec les libraires, de réunions pour présenter une rentrée littéraire, de tournées d’auteurs, mais aussi l’envoi régulier de newsletters et surtout des réponses aux besoins exprimés. "C’est une fonction pivot quand il n’y a pas de directeur commercial", note Lise Detrigne, qui parle volontiers de "courroie de transmission". Gérant un fichier de 600 à 800 libraires, Camille Deforges explique "travailler aussi bien avec le premier que le deuxième niveau, car ce n’est pas la taille mais l’appétence du libraire pour notre production qui compte".

Si tous ces professionnels mettent l’accent sur les échanges autour des textes, ils reconnaissent que leur mission est surtout d’aider le libraire à mieux vendre et, à ce titre, ils échangent volontiers avec les représentants. "Avec le libraire je ne parle pas de remises et je ne prends pas de commandes, explique Elodie Pajot, mais je parle chiffre d’affaires et retours si cela peut lui permettre de mieux gérer notre catalogue." Outre la connaissance du terrain, avec de nombreux déplacements, la fonction appelle un important travail de communication par téléphone, mail et réseaux sociaux, mais aussi un travail d’analyse et de préparation des rendez-vous. "On travaille sur des fichiers de libraires avec lesquels on peut construire des échanges dans la durée", note Virginie Migeotte, qui intervient en free-lance pour différentes maisons.

Preuve de l’importance prise aujourd’hui par la fonction, le Centre national du livre a créé en juin, parmi les nouvelles aides aux éditeurs, un volet spécifique pour la promotion des auteurs et les relations avec les libraires. Il a déjà reçu 44 dossiers. Cette initiative pourrait favoriser le développement du métier et susciter de nouvelles vocations. C. N.

Marie Moscoso : la dentellière de Gallmeister

Marie Moscoso - Photo DAMIEN LACOSTE

"Chargé des relations libraires est un travail de dentelle basé sur le relationnel", estime Marie Moscoso, qui exerce cette fonction chez Gallmeister depuis quatre ans. Cette passionnée de littérature américaine reconnaît que son expérience de libraire durant seize ans, d’abord à L’Atelier (Paris 20e) puis à La Manœuvre (Paris 11e), est un atout essentiel qui lui permet de "parler le même langage" que ses interlocuteurs. En contact avec près de mille libraires, elle échange aussi bien avec les patrons qu’avec les salariés, voire les apprentis, et s’efforce de connaître leurs goûts respectifs. "Dans les Fnac, où les achats sont centralisés, c’est important de connaître les libraires sur le terrain, ne serait-ce que pour cibler nos envois de services de presse. Et dans les librairies de second niveau, qui ne voient pas souvent les représentants, il faut pouvoir apporter des informations et offrir un accès à la maison." Mais Marie Moscoso sait aussi que, "pour les libraires, les moments d’échanges autour des textes, sans parler chiffres, sont précieux. Et quand on leur propose de recevoir un auteur qu’ils apprécient, on sait qu’on leur fait plaisir." C. N.

Charlotte Fagart, Folio : éclairer les oubliés

Charlotte Fagart - Photo OLIVIER DION

Parce qu’un "Folio sur trois se vend dans les librairies de premier niveau", Charlotte Fagart est chargée, depuis l’arrivée d’Anne Assous à la tête des collections de poche de Gallimard en 2014, "d’accompagner les libraires dans l’animation du catalogue en imaginant des opérations originales, bâties sur mesure et clés en main". Une définition du poste de relations libraires à laquelle celle qui fut assistante au service de presse chez Gallimard est restée fidèle. Appréciée pour sa réactivité et sa créativité débordante, Charlotte Fagart monte une cinquantaine d’opérations par an, souvent les "fruits de rencontres avec les libraires". Elle leur propose des sélections d’ouvrages et du matériel de promotion personnalisés, issu parfois du "système D". Mais ce que la trentenaire, qui a commencé comme rédactrice en chef adjointe du magazine féminin MademoiZelle.com, aime par-dessus tout, c’est "tirer les fils du catalogue pour alimenter une thématique et aller chercher des titres parfois oubliés pour les remettre en lumière". C. Ch.

Virginie Migeotte : la pionnière des free-lances

Virginie Migeotte - Photo OLIVIER DION

Après avoir travaillé pendant onze ans comme responsable commerciale, puis rédactrice en chef chez Page des libraires, Virginie Migeotte est la première à avoir proposé, en tant qu’indépendante, des services de relations libraires aux éditeurs. "Cette fonction commençait à exister dans certaines maisons, mais il était évident que tous les éditeurs ne pouvaient pas l’intégrer", explique l’entrepreneuse qui s’est lancée en 2010 et compte aujourd’hui trois collaboratrices. Forte d’une expérience de libraire chez Goulard, à Aix-en-Provence, et d’un beau réseau relationnel tissé chez Page, cette diplômée en biologie moléculaire s’est vite imposée avec, parmi ses clients, des éditeurs de littérature, dont Monsieur Toussaint-Louverture, La Table ronde, Anne Carrière et son groupement d’éditeurs, ou encore la maison suisse Zoé, mais aussi de bande dessinée (Futuropolis), de beaux livres ou encore de revues. Rémunérée à la prestation, qui peut être ponctuelle sur un titre ou à l’année sur le catalogue, Virginie Migeotte a ajouté d’autres cordes à son arc. Elle propose des animations de réseau, des conseils en stratégie, ou encore l’organisation d’événements culturels, dont Le Paris des libraires.
C. N.

Julien Delorme : chevalier blanc de la microédition

Julien Delorme - Photo CLARISSE NORMAND/LH

"Alors qu’avant le libraire se sentait gratifié en recevant un service de presse, il en est aujourd’hui submergé. Il faut donc lui donner envie de lire", estime Julien Delorme. Le jeune homme a développé en free-lance une activité de relations libraires. Sa mission est d’autant plus délicate que ce "lecteur professionnel", comme il se définit lui-même, intervient pour de toutes petites maisons d’édition indépendantes comme Rue des promenades, Belleville éditions, L’Œil d’or ou encore La Contre-allée, pour laquelle il collabore avec Julie Duquesne, une collègue avec laquelle il se partage le territoire : Paris et sa région pour lui, la province pour elle.

"Partant toujours du texte pour engager l’échange", cet ancien étudiant en histoire, titulaire d’un master métiers du livre à Dijon, avoue volontiers que son travail consiste à "chasser des tables un Gallimard au profit d’un petit éditeur indépendant". Une boutade, qui laisse toutefois pointer une interrogation sur la pertinence et l’adaptation de la diffusion actuelle face aux besoins de la microédition. C. N.

Thierry Corvoisier, Payot & Rivages : à 40% dans les librairies

Thierry Corvoisier - Photo CLARISSE NORMAND/LH

"40 % sur le terrain, 60 % au bureau". C’est à peu près la façon dont Thierry Corvoisier répartit aujourd’hui son temps de travail. Chargé depuis 2014 des relations libraires chez Payot & Rivages, il a d’abord été libraire chez Virgin au rayon polar avant de rejoindre la maison d’édition comme responsable logistique. Quand il n’est pas en déplacement avec les auteurs ou en visite le mardi matin dans les librairies parisiennes, Thierry Corvoisier débute sa journée "en prenant connaissance des sorties de livres enregistrées la veille". "Puis, enchaîne-t-il, je réponds aux libraires qui me demandent des services de presse, la venue d’un auteur, ou juste des informations sur la disponibilité d’un titre. En ce moment, je commence aussi à préparer les réunions pour la prochaine rentrée littéraire, en lien avec les directeurs de collection. Parfois, je retravaille des titres passés injustement inaperçus en envoyant spontanément à des libraires ciblés des services de presse accompagnés d’une lettre." Déjeunant une fois par semaine avec un libraire, l’homme clôt souvent tardivement ses journées en "échangeant sur les réseaux sociaux" ou en se rendant à des rencontres… en librairie. C. N.

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