Une libraire me lance le défi de venir faire un stage d'une journée, pour me faire une idée plus juste de son métier. Trois mois plus tard, je pousse la porte de La Nuit des temps, sans avoir rien à vendre et tout à apprendre.
La journée sera dense. Un transporteur va arriver avec une palette de 173 kilos de livres. Elles me rassurent : ce n'est pas tant que cela avant Noël, il y a des journées à 700 kilos. Nul ne sait quand les colis vont être livrés. Chacune espère que ce ne sera pas à un moment d'affluence : les livraisons passent par la même entrée que lectrices et lecteurs. On est d'emblée dans le concret : l'endroit est à la fois un entrepôt et un espace d'accueil.
Solveig Touzé et Ayla Saura.- Photo DAVID MEULEMANSPour télécharger ce document, vous devez d'abord acheter l'article correspondant.
Solveig me fait faire le tour du lieu. Elle me décrit où il faudra placer un à un les livres reçus. Toute libraire doit avoir une très bonne connaissance de son fonds. Des sections ont été créées par la librairie dans son logiciel : ce n'est pas un code universel. C'est une manifestation précise d'une contrainte du métier : un livre a le même prix partout, il faut donc se distinguer par autre chose, le soin apporté à chaque étape du travail.
Soin artisanal et transmission
Par exemple, quand un ancien coup de cœur migre d'une table vers un rayon, sa distinction reste matérialisée par une marque de couleur. Ayla me dit qu'elles n'ont nullement inventé cette pratique mais l'a apprise dans une autre librairie. Toute la journée sera émaillée de ces moments de gratitude, où les libraires louent l'enseignement et la formation qu'elles ont reçus ailleurs. Pas de compagnons du devoir dans le monde de la librairie : et pourtant, un soin artisanal et une transmission.
Le transporteur arrive enfin, dépose sa palette. Je découvre le décartonnage et ses risques : bien que prévenu par Solveig des dangers du métier, je m'entaille rapidement le doigt d'un coup de cutter. J'ouvre les cartons, Ayla les identifie à la douchette. On distingue deux flux : les livres qui vont être sur table ou en rayon et ceux qui sont des commandes clients. Ayla me dit que le conseil au client n'est pas si fréquent. Les lecteurs savent ce qu'ils veulent, ou passent commande, sinon l'organisation, les choix, leurs mises en valeur suffisent. La Nuit des temps est une librairie de destination (féministe) et de quartier. Deux publics s'y croisent, et s'y sentent mêmement bien.
Livraison du jour, bonjour.- Photo DAVID MEULEMANSPour télécharger ce document, vous devez d'abord acheter l'article correspondant.
À chaque fois qu'on réceptionne un livre, un message est envoyé au lecteur, et, peu à peu, je vois se dessiner comme des portraits : un monsieur commande des livres de cinéma, une dame aime les auteurs américains contemporains. L'esprit des libraires contient deux immenses dictionnaires : un dictionnaire des livres et un dictionnaire des lecteurs et lectrices. « L'ordinateur sert pour vérifier, pas pour savoir » : la journée est égayée de plusieurs maximes d'actions qui règlent les gestes et les habitudes.
Exercice physique
Après trois heures, on arrive au terme de cet exercice physique. Le plus étonnant est l'agilité d'esprit que demande la journée : à chaque instant, un lecteur arrive, formule un besoin. La libraire s'interrompt, répond, vérifie, accompagne, et reprend son labeur. L'esprit doit veiller à ne pas se disperser, à être à chaque fois entièrement à une seule tâche en étant sans cesse interrompu.
Je sors éreinté de cette entrée en stock. Je sens poindre en moi la ferme conviction qu'il faut diviser par deux la production de livres. Les libraires me taquinent en me rappelant que leur librairie participe à la grève des nouveautés, cette opération qui vise à endiguer la surproduction : mon expérience est donc trompeuse. Ayla me propose une mission qui me permet de mieux m'approprier la librairie : des clients ont acheté des livres car il y avait dessus des « petits mots de libraires ». Il faut remettre ces mots en rayon ou sur table.
Les clients viennent me demander un conseil. Je les dirige toujours vers les libraires. Je ne m'essaye qu'une fois au conseil, quand une dame me demande quelle est la meilleure édition de Vingt mille lieues sous les mers. Elle part finalement avec l'édition que j'ai recommandée : je brille de l'éclat que j'emprunte à l'équipe entière de la Nuit des temps, qui a gagné la confiance de ses lectrices et lecteurs. Une confiance qui rend aussi plus facile de dire, gentiment mais fermement « non » quand la librairie ferme et qu'une lectrice veut rentrer. Non, madame, c'est fini pour aujourd'hui. Mais les libraires, les livres, la littérature seront de nouveau là demain.


