Anne Martelle : "soyons des soignants de l'âme" | Livres Hebdo

Par Fabrice Piault, le 27.04.2020 à 18h00 (mis à jour le 28.04.2020 à 23h21) Le jour d'après

Anne Martelle : "soyons des soignants de l'âme"

Anne Martelle, directrice de la librairie Martelle, à Amiens, dans l'attente de l'après-confinement. - Photo D.R.

Premier épisode du feuilleton de Livres Hebdo « Le jour d'après »rédigé à tour de rôle par différents professionnels du livre. Aujourd'hui Anne Martelle, directrice de la librairie Martelle, à Amiens, et membre du directoire du Syndicat de la librairie française (SLF) et de la Commission de liaison interprofessionnelle du livre (Clil).

« Le 11 mai 2020, après 56 jours de confinement nous aurons à nouveau le droit de sortir de chez nous. J’imagine les titres des journaux : « La France libérée », « Tous à l’école! », « Tous au travail!», « Tous dans les librairies! ». Vraiment? Tous en librairie? En dépit de la crainte d’une nouvelle contagion possible?

Le 11 mai, pour moi, c’est aussi l’anniversaire d’une de mes filles, infirmière aux urgences de l’hôpital de Cayenne. Elle fait partie des soignants qui, jour après jour, œuvrent pour nous rassurer, nous soigner, nous guérir. Quand nous nous appelons, je lui dis souvent qu’ils sont formidables de courage et de dévouement, elle et ses collègues du CHAR de Cayenne, et elle me répond : « Vous, les libraires, vous êtes des soignants de l’âme ».

Le livre qui vous sauve

Elle aime sa mère cette petite! Comme dirait Boris Cyrulnik, je ne l’ai pas trop mal tricotée. De sa lointaine Guyane, elle sait l’importance du livre qui ouvre les cœurs et les réunit dans le partage d’une œuvre, dans les échanges entre lecteur et auteurs. Le livre qui vous emporte vers d’autres horizons, qui fait de vous une aventurière, un assassin, un pirate, un réfugié, un rêveur, une romantique. Le livre qui vous console de bien des chagrins, qui vous sauve de la mélancolie et du désespoir. Le livre qui, en dépit de tous les géants du commerce, ne se résout pas à devenir un simple « bien culturel ».
 
Depuis 56 jours, les écoles, les librairies, les théâtres, les salles de concert, les cinémas ont fermé, les festivals sont annulés. On étouffe. Comment échapper à l’angoisse qui nous étreint? Comment rêver à nouveau? Comment respirer? J’ai la faiblesse de croire que, plus que jamais, le livre répond à ces questions. Que, comme le pense ma Guyanaise de fille, nous tous, auteurs, imprimeurs, éditeurs, diffuseurs, distributeurs, bibliothécaires et libraires, sommes des « soignants de l’âme » quand nous œuvrons pour que le livre soit au plus près des lecteurs.
 
Ma vision du « Jour d’après » est nourrie de ce que je vis actuellement au sein du directoire du SLF. Après le moment de sidération suite au confinement du 16 mars, nous avons commencé à échanger entre libraires puis, très vite, avec les diffuseurs et les distributeurs pour que chacun puisse dire ses contraintes, ses craintes, ses besoins et qu’enfin nous puissions sortir, ensemble, le mieux possible, de cette situation sans précédent.

Des paramètres que personne ne maîtrise

Entre peinture – je suis une peintre du dimanche – et réunions à distance avec l’interprofession, les collègues ou l’équipe réduite de la librairie, les jours s’écoulent avec leur lot d’incertitudes. Nous travaillons au quotidien sur des scénarios de reprise avec des paramètres que personne ne maîtrise et des informations gouvernementales données au compte-gouttes. Nous sommes devenus des geeks de la visioconférence au travers de différents sujets qui se sont imposés.
 
La trésorerie des librairies a été le premier à émerger car le plus urgent. L’économie de notre métier est fragile, il faut évaluer la perte d’exploitation, négocier avec sa banque, reporter les échéances qui peuvent l’être, anticiper celles à venir et dialoguer avec les diffuseurs qui, dans leur grande majorité, ont accepté des reports. Toute la profession pressent une reprise lente et incertaine.
 
Et puis sont venues d’autres questions : quid des commandes de réassort passées dans la semaine du confinement?  où sont-elles? chez le distributeur? sur la plate-forme Prisme? chez le transporteur? comment faire vivre les livres parus fin mars? Et pour les nouveaux programmes, comment faire avec les titres déjà travaillés sur avril et mai, voire sur juin pour certains? Les quantités travaillées seront-elles modifiables? Comment va communiquer la diffusion auprès des libraires? Et pour les programme de juillet ? Et la rentrée littéraire? Comment avoir les informations les plus pertinentes pour donner aux livres leur chance?

Du plexiglass à la caisse

Mon quotidien et celui de mes collègues du SLF en liaison avec les associations régionales de libraires, les diffuseurs et les distributeurs (au sein de la Clil) est de tenter de trouver les meilleures réponses possibles pour que « Le jour d’après » soit plus facile.
 
« Le jour d’après », il est tôt, je rentre dans la librairie, elle porte les stigmates du Covid-19. Il y a du plexiglass à la caisse et aux points d’accueil, du gel hydroalcoolique à l’entrée pour les clients. Et puis des masques, des visières, des gants (si on en trouve) pour rassurer les libraires et les clients et se dire que, même si la reprise sera timide et compliquée, nous allons y arriver, que l’on va pouvoir à nouveau librement se parler, flâner, se perdre dans nos librairies et faire ce que nous savons faire de mieux : être des passeurs de textes, des « soignants de l’âme ». »

Et vous ? Racontez-nous comment vous voyez le jour d’après, comment vous imaginez la relance de votre activité en nous écrivant à l'adresse  confinement@livreshebdo.fr
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