Marie-Rose Guarnieri : "plus de santé, mais pas moins de liberté !" | Livres Hebdo

Par Fabrice Piault, le 23.04.2020 à 18h00 Journal du confinement

Marie-Rose Guarnieri : "plus de santé, mais pas moins de liberté !"

Marie-Rose Guarniéri, directrice de la Librairie des Abbesses, à Paris (18e) - Photo DR.

Trente-quatrième  épisode du « Journal du confinement » de Livres Hebdo, rédigé à tour de rôle par différents professionnels du livre. Aujourd'hui Marie-Rose Guarniéri, directrice de la Librairie des Abbesses, à Paris (18e).

« Je vous adresse ces quelques instantanés qui ont bizarrement enchanté cette expérience inédite, cette traversée de la vie cernée par la pandémie, assiégée par des nouvelles morbides. L'arrachement à ma librairie m'a offert quelques embellies, quelques  sursauts de vie, quelques éclats de bonheur au milieux de ces fâcheux auspices. C'est de cela que je voudrais vous rendre compte.

Afin de rendre service à un ami écrivain, j ai été obligée de traverser Paris pour remettre en mains propres à son avocat des documents précieux. Et donc, rendez-vous à 10 heures sur le Pont-Neuf ! Rue Blanche, je grimpe dans le bus 74, dans lequel je suis seule comme dans un grand taxi affrété pour moi seule. Cette première sortie m’enivre d'une folle joie.

Rendez-vous au Pont-Neuf

Il fait beau et j’ai l'impression d être dans le Paris endormi photographié à l'aube par Eugène Atget. Empruntant les  yeux de ce regardeur, c'est toute l’architecture des immeubles qui m'apparaît comme par enchantement. Les portes, les façades, les cours, les ateliers, les enseignes, les quais, les monuments, la place du Palais Royal, la cour carrée du Louvre. J'ai une pensée pour cet artiste à la vocation contrariée : il rêvait d'être comédien, il s’est détourné de son premier rêve en comprenant qu'il serait plus utile aux peintres et décorateurs de plateaux pour leurs archives documentaires. C'est là que commence son entreprise prodigieuse, folle, exhaustive, d'immortaliser Paris en le photographiant. C'est seulement quelques années avant sa mort, appauvri, que Bérénice Abbott, puis Man Ray, consacrent la portée artistique de son œuvre considérable : plus de 10000 plaques de verre.

Au loin sur le Pont-Neuf, j'aperçois, en attendant mon rendez-vous, le square du Vert-Galant, ce petit paradis de verdure situé à l'extrémité de l'île de la Cité. Je repense à une nouvelle de Julio Cortázar, situés dans ce lieu. Mon rendez-vous arrive, nous marchons ensemble en respectant, je vous rassure, les consignes sanitairement correctes de 1,50 m de distance, gantés, masqués ! Tous deux, nous marchons machinalement vers le Pont des Arts. Lorsque je le quitte, mes yeux tombent sur une plaque commémorative qui me bouleverse, car elle se fait l'écho d'une autre épreuve de notre histoire de France : je vous transmet ce texte :
Plaque commémorative en hommage à Vercors, co-fondateur des éditions de Minuit, sur le Pont des arts (Paris). - Photo D.R.
« À la mémoire de
VERCORS 
(JEAN BRULLER )
CO-FONDATEUR en 1942 des
ÉDITIONS DE MINUIT 
avec LE SILENCE DE LA MER 
et des OUVRIERS DU LIVRE 
qui par leur dévouement, au péril de leur vie sous l'occupation nazie,
ont permis à la pensée française de maintenir sa permanence et son honneur
1942 -1992 »

Ce lieu du monde, unique et prestigieux, qui hantait ses pensées, nourrissaient ses rêves, exaltait son âme : le Pont des arts. Vercors, La Marche à l Etoile.

Rendez-vous avec Proust

Pour poursuivre ce journal, je voudrais vous parler de trois livres, trois auteurs qui inspirent aujourd'hui ma vie de recluse. Ma première pensée est allée bizarrement vers Jean-Paul Kauffmann, otage durant trois ans au Liban. Il disait qu'il n'avait pu survivre tout au long de sa détention que grâce à la lecture du tome deux de Guerre et paix, de Tolstoï. Il l'aura lu pas moins de trente fois...

Plus récemment, je me suis replongée dans le livre de Philippe LançonLe lambeau, qui résonne encore plus fort en moi aujourd'hui. Lorsque j ai découvert ce texte à sa sortie, je n'ai pas pu interrompre sa lecture tant il m'était impossible de quitter cette chambre. Cette expérience extrême, je l'ai inscrite en moi telle une carte du ciel m'indiquant avant l'heure, avant ce temps suspendu, combien les meilleures substances au monde pour survivre étaient ces écrivains prêts à vous escorter pour affronter le pire.

Je travaille aussi à la diffusion et à la création d'une lecture à l'occasion du centenaire de la mort de Marcel Proust, sur une idée d'Ivan Morane et Marianne Denicourt. Un recluse de l'histoire de la littérature, Céleste Albaret, gouvernante chez Proust durant presque huit années, se plia jour et nuit à ses désirs.  Ce témoin précieux, cette femme de l’ombre, prend sur elle toutes les contingences de la vie de son maître afin qu'il se consacre intégralement à l 'écriture de son œuvre, dont elle mesure immédiatement l'importance. Elle y contribue de toutes ses forces en étant sa confidente, en rassemblant, en collant les corrections sur des papillotes, en vérifiant des informations, en gérant ses relations extérieures, en lui inspirant certains traits de caractère du personnage de Francoise. Il est émouvant pour moi de contribuer à faire entendre la voix de cette femme unie jusqu'au bout à l'œuvre et à la vie de Marcel Proust.

Rendez-vous le 13 juin

Bien sûr, ce qui m'importe aussi dans ce Journal du confinement, c'est de parler de mon métier de libraire. Ce n'est pas à l’ordre du jour de distribuer les bons et les mauvais points. Il n'est pas de bon goût non plus de ne pas être solidaire de chaque prise de position, même divergente de mes confrères. N'est-il pas cependant sain et constructif de débattre ?

Je veux bien m'occuper de plus en plus de santé, c'est vital, mais pas de moins en moins de liberté ! Il ne faut pas non plus se tromper d'adversaire. Nous sommes nécessairement unis sur le fond et c'est tous ensemble, avec l’aide des pouvoirs publics, que nous devrons mutualiser nos talents pour tenter d'inventer une issue heureuse à cette terrible épreuve. J'aurais souhaité, car c'est pour moi la force de notre métier, que la diversité des points de vente, des situations géographiques et des économies, que toutes ces différences puissent jouer en notre faveur et permettent d'apprécier tout en nuances la façon de traverser cette crise. Et que l'on laisse à chacun le choix d’estimer ce que nous désirons mettre en place pour nos libraires et lecteurs.

Passons sur tout cela, et avançons déjà vers demain ! Lorsque nous rouvrirons nos librairies, nous souhaiterions, avec mon équipe et mes partenaires, booster nos points de ventes en réinscrivant dans nos agendas la grande fête de la librairie indépendante. A la date du samedi 13 juin, un mois après la réouverture de nos librairies, nous voudrions faire en sorte que ce soit un grand rendez vous avec nos lecteurs !

J'espère que nous pourrons témoigner déjà de notre ténacité et de notre énergie afin de remettre à flot nos lieux. Et la vie des livres. Notre publication, A plus d'un titre, éditée avec les éditions Gallimard et Thierry Magnier, est prête. »

Et vous ? Racontez-nous comment vous vous adaptez, les difficultés que vous rencontrez et les solutions que vous inventez en écrivant à: confinement@livreshebdo.fr
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