Concentration

Antoine Gallimard : « La fusion entre Editis et Hachette est inenvisageable »

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Antoine Gallimard : « La fusion entre Editis et Hachette est inenvisageable »

Antoine Gallimard, à la tête du groupe Madrigall, Guillaume Husson, délégué général du Syndicat de la librairie française (SLF) et Christophe Hardy président de la Société des gens de lettres (SGDL), ont été auditionnés par le Sénat, mercredi 16 février, dans le cadre du projet de fusion entre Editis et Hachette.

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Par Pierre Georges ,
Créé le 16.02.2022 à 21h04

Le Sénat s’empare du feuilleton Vivendi / Lagardère. Sa commission d’enquête sur la concentration dans les médias a reçu, mercredi 16 février, trois représentants du monde du livre : Antoine Gallimard président de Madrigall et membre du Syndicat national de l'édition(SNE), Guillaume Husson délégué général du Syndicat de la librairie française (SLF) et Christophe Hardy président de la Société des gens de lettres (SGDL). Le but : recueillir leurs perceptions du projet de fusion entre Editis et Hachette alors qu’une OPA de Vivendi (détenu par Vincent Bolloré) sur Lagardère est imminente. Avant d’être longuement questionnés par les sénateurs, les trois hommes se sont tour à tour exprimés devant le rapporteur de la commission d’enquête, David Assouline. 

Comme en 2003 / 2004, c'est Antoine Gallimard qui mène la fronde. Au nom du SNE, il est revenu sur la menace de la création d’un mastodonte de l’édition. « Mettre entre les mains d’un seul homme de nombreux catalogues d’éditeurs assècherait la diversité éditoriale. On tend vers un univers médiatique fermé et exclusif », a-t-il rappelé, évoquant une fusion « inenvisageable ». Trois chiffres ont été cités pour convaincre les sénateurs. 33 : celui du pourcentage des livres français qui seraient vendus pas une entité regroupant Vivendi et Hachette. 50 : le pourcentage des livres que diffuserait cette entité. 60 : le pourcentage des livres qu’elle distribuerait.

« Quel serait le mérite d’un champion français dont le rayonnement international se ferait à terme aux dépends de la diversité culturelle française ? », a demandé le président de Madrigall, évoquant un risque de déstabilisation durable de la filière.

Libraires et auteurs, même combat 

De son côté, Guillaume Husson, qui représentait le SLF, a alerté une nouvelle fois sur les risques « très sérieux » encourus par les libraires : risques économiques, culturels ainsi qu’en termes de « conception du livre et de la liberté de création ». La fusion serait pour lui « un rouleau compresseur financier, commercial et marketing qui bloquerait l’accès au marché pour les éditeurs indépendants ». « La diversité, c’est la raison d’être des libraires », a-t-il ajouté. 

Du point de vue des auteurs, « cette fusion aboutirait à la création d’un mastodonte, et si le terme de nain mérite d’être introduit dans le débat, c’est plutôt à nous, auteurs, placés devant ce mastodonte, qu’il doit être appliqué », a pour sa part lancé Christophe Hardy, président de la SGDL, faisant référence à la volonté affichée de Vincent Bolloré de transformer le « nain » Vivendi en géant capable de rivaliser avec les Gafam à échelle mondiale. 

Droits d’auteurs, cession de droits, outil de diffusion et de distribution, relation entre auteurs et éditeurs déjà très déséquilibrées… : le représentant des auteurs a détaillé ses griefs. « L’apparition d’un acteur surpuissant ne manquera pas d’affaiblir notre capacité à négocier à la fois individuellement et collectivement », a-t-il estimé. Avant de se lancer dans une fiction brève et éclairante. Christophe Hardy y imagine un livre aux théories loufoques, mais diffusé massivement par un même empire regroupant journaux, télévisions, agences de communications, éditeurs, distributeurs… « La logique de la fusion est contraire à tout ce qui est mis en place depuis des décennies dans les politiques culturelles », a-t-il conclu. 

Phase de « pré-notification » 

La semaine dernière, Antoine Gallimard s’était déjà dit « très inquiet » au micro de France Inter. « Je pense que c’est un véritable tsunami cette histoire. On touche à des terrains extrêmement sensibles: le scolaire, le parascolaire. Ce serait des présences des deux grands groupes de l'ordre de 80%: (...) 84% parascolaire, 74% scolaire... En littérature poche, ça serait autour de 65%. Donc c'est énorme », détaillait-il. « J'ai très peur. Notre grande force en France, c'est la diversité. La grande force c'est d'avoir des libraires indépendants, d'avoir aussi des petits éditeurs, d'avoir des auteurs de toutes sortes. (...) On fait un métier d'artisan. On ne fait pas un métier de grand industriel. Donc la démarche économique et industrielle portée par Vincent Bolloré n'a pas de sens », ajoutait-il. « Il y a une sorte d'illusion, en disant qu'il va créer une sorte de grand système de divertissement à la Disney, et que le livre servira de ressource. Moi je n'y crois pas du tout ».

L’OPA de Vivendi sur le groupe Lagardère devrait survenir dans les jours à venir. Il faudra ensuite que cette opération soit validée par les autorités de la concurrence de la Commission européenne, dirigée par le Français Olivier Guersent. Pour l’instant, l’heure est encore à une phase de « pré-notification » : des échanges informels se tiennent entre Bruxelles et les « tiers intéressés » que sont les libraires, les éditeurs et les auteurs. La notification officielle, et donc le début du travail d’enquête de la Commission, est attendue pour les prochaines semaines.

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