Le 23 décembre 2025, comme chaque année depuis bientôt dix ans, c'est le moment où on croit en Dieu, au père Noël, au commerce de gros et non plus de détail : tout doit disparaître, et les achats de dernière minute gonfler le chiffre annuel. Et Dieu apparaît dans la boutique, c'est Art Spiegelman à la caisse pour payer son exemplaire de La mort dans tous ses états. Modernité et esthétique des danses macabres de Vincent Wackenheim (L'Atelier contemporain, 2025).
La librairie est en rupture de Maus. Un survivant raconte (Flammarion, le « premier chef-d'œuvre de l'histoire de la bande dessinée » selon le New Yorker), et donc je lui demande de nous faire un dessin sur le mur dans l'entrée, à côté du plan du quartier, dont le tracé des rues est réalisé par la mention manuscrite des différentes activités qu'on trouve dans le Sentier au vingtième siècle, et aujourd'hui dans le témoignage résiduel du voisinage et des enseignes : bonneterie, confection, bijouterie, fourrure, etc. Art Spiegelman dessine au feutre noir son personnage de souris (à tête de souris pour être précis), double de l'artiste, Artie, qui raconte comment son père, Vladek, raconte la Shoah.
Dissociation primaire
Notre Artie sur le mur tient un livre sans le lire, cigarette à la main : il nous regarde. Vérification faite, Artie dans Maus ne regarde qu'une seule fois son lectorat, c'est dans une et une seule case de la page 201, début du chapitre II, qui raconte le présent. Artie, assis à sa table de travail, en état manifeste de dissociation primaire (qui isole l'expérience), Artie évoque la réception critique et commerciale de la première partie de son livre au-dessus d'une montagne de cadavres, et entouré de mouches. Artie en ammonitore donc, ce personnage témoin dans la peinture italienne puis classique occidentale qui fait le lien entre le public et la scène représentée, par un regard, un geste.
Une semaine avant ce 23 décembre le journal Libération fait sa une avec Art Spiegelman et son collègue Joe Sacco ; on peut lire, en chapeau de leur entretien croisé : « Art Spiegelman et Joe Sacco ont deux parcours différents mais ils se retrouvent pour exprimer une même colère face à l'anéantissement de Gaza et au sort réservé aux Palestiniens. » Et aussi le titre de leur ouvrage commun : Plus jamais ça ! Plus jamais… Plus jamais...
