Edition

"Balance ton éditeur" dénonce "un milieu souvent idéalisé et encore trop opaque"

Première publication du compte Instagram "Balance ton éditeur" - Photo "Balance ton éditeur"

"Balance ton éditeur" dénonce "un milieu souvent idéalisé et encore trop opaque"

Né le 5 avril, le compte Instagram "Balance ton éditeur" dénonce les problèmes rencontrés dans le monde de l'édition. Livres Hebdo a échangé avec l'équipe derrière ce compte qui souhaite "offrir une écoute à la parole énoncée qui est encore trop souvent minimisée".

Par Dahlia Girgis
Créé le 19.04.2021 à 21h16

Le compte Instagram "Balance ton éditeur" a été lancé il y a une dizaine de jours et dénonce les problèmes rencontrés dans le monde de l'édition. Né le 5 avril, le compte regroupe en quelques jours, près de 2000 abonnés. Livres Hebdo a échangé par courriel avec l'équipe derrière ce compte qui souhaite "offrir une écoute à la parole énoncée qui est encore trop souvent minimisée, et espérer une prise de conscience des maisons d’édition".

Pourquoi avez-vous décidé de créer ce compte ? Pourquoi maintenant ?

Depuis que nous travaillons dans l’édition, nous avons subi ou été témoins de mauvaises pratiques, de discriminations, de situations inappropriées, de comportements déplacés. L’édition étant un petit milieu, nous avions tendance à penser qu’il valait mieux ne pas faire de vagues, ce qui entraînait un profond sentiment d’impuissance mais aussi une grande solitude. Mais au fur et à mesure de nos expériences, nous avons pris conscience que nos collègues avaient subi des choses similaires, parfois par les mêmes personnes. La publication du Consentement de Vanessa Springora, et la création de nombreux comptes "balance ton/ta" sur les réseaux sociaux ces derniers mois nous ont montré combien il était important de lever le voile sur ce qu’il se passe dans le milieu de l’édition, un milieu souvent idéalisé et encore trop opaque. 
 


Banlancetonporc, balancetastartup, balancetonagence, balancetaredac… pourquoi le monde du livre arrive bien après  ? 

Il n’est jamais simple de prendre conscience de sa situation et de se rendre compte que ce n’est pas à nous d’avoir honte, et que nous ne sommes pas responsables des violences auxquelles nous sommes confrontés. Depuis la création du compte, plusieurs personnes nous ont confié avoir pensé à créer un compte dédié au milieu de l’édition, mais n’en ont pas trouvé le courage ou la force. L’édition est un petit milieu, on y entre (et reste) souvent par vocation. On finit par se dire que parler, c’est aussi prendre le risque d’en être exclu.

A qui s’adresse t-il ?

Ce compte s’adresse dans un premier temps aux personnes ayant été victimes ou témoins de mauvaises pratiques, de violences et de toutes formes de discrimination, d’agression et de harcèlement dans le milieu de l’édition. Nous tenons à ce que ces personnes sachent qu’elles ne sont pas seules, et que ce qu’elles ont vécu n’est pas normal. Dans un second temps, le compte s’adresse aux maisons d’édition, que nous souhaitons alerter par cette démarche afin qu’elles puissent prendre la mesure de la situation.

Comment sont recueillis/vérifiés les témoignages ? 

Nous avons reçu un très grand nombre de témoignages, mais aussi de messages nous confiant que les gens attendaient la création d’un compte dédié au milieu de l’édition depuis longtemps. Nous prenons le temps d’échanger avec chaque personne, d’être à l’écoute. Cela prend du temps mais c’est une démarche essentielle. Les témoignages que nous recevons recoupent ce que nous avons entendu par d’autres sources, ou vécu directement.

Pensez-vous que c’est un format efficace pour une prise de conscience dans le secteur ? 

Notre démarche n’est pas celle d’une vengeance ou d’une humiliation, mais d’un simple lever de rideau. Dans ce milieu, peut-être plus encore qu’ailleurs, on sait comme les mots ont un sens, un impact, et qu’ils ne s’emploient pas légèrement. En inscrivant noir sur blanc comme nous le faisons ces phrases entendues ou ces choses vues, il n’est plus possible de se cacher derrière des justifications visant à minimiser la situation : "cette personne est comme ça, on ne peut pas la changer", "il est comme ça avec tout le monde, il ne faut pas le prendre personnellement", etc.  Or il est justement temps que l’on y fasse attention. Le problème provient des mauvaises pratiques elles-mêmes, qui sont dénoncées anonymement, certes, mais avec courage, surtout dans un milieu où tout le monde connaît tout le monde.

Une tribune sur FranceInfo, signée par des éditrices telles que Caroline Laurent, a dénoncé en février certains problèmes évoqués dans vos témoignages, ne constatez-vous pas une certaine évolution depuis ? 

Comme le rappelait très justement et très clairement cette tribune, le milieu de l’édition est majoritairement féminin, mais il n’est pas pour autant épargné par le harcèlement et les agressions sexuelles. C’est également un milieu essentiellement blanc. Et comme dans n’importe quel milieu, on y retrouve toutes les formes de violences et de discriminations commises par des hommes comme par des femmes, de la misogynie, de l’homophobie, de la transphobie, du validisme, du mépris de classe… Depuis la publication de cette tribune, et de manière générale depuis la parution du Consentement, nous avons remarqué que les personnes parlaient davantage entre elles en interne de leurs expériences au sein de chaque maison. Mais il ne nous semble pas que la situation ait fondamentalement évolué. 

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