Décryptage

BD québécoise : le nouveau souffle

Projet Shiatsung, page 66. - Photo MÉCANIQUE GÉNÉRALE

BD québécoise : le nouveau souffle

Au Québec, auteurs et éditeurs de bande dessinée surfent sur l'engouement encore récent du public québécois pour le 9e art. La production bouillonne, se forgent une identité régionale propre et commence à s'exporter vers l'Europe. Enquête sur un renouveau.

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Par Souen Léger,
Créé le 09.11.2020 à 15h30,
Mis à jour le 22.12.2020 à 19h04

Et si la relève de la bande dessinée francophone venait de l'Ouest ? Au Québec, la bulle BD grossit et tente l'envolée vers les territoires européens. Elle a pour elle la légèreté des débuts puisque, vingt ans plus tôt, le 9e art était encore réservé aux cercles d'avertis, sans véritable réseau professionnel pour le soutenir. Depuis, les ventes ont décollé, largement portées par le rayon jeunesse avec L'agentJean d'Alex A., publié depuis 2011 par Presses Aventure, qui place 12 titres dans le Top 30 BD en 2018. Autre phénomène, les Paul de Michel Rabagliati, qui fut le premier Québécois à remporter le Prix du public au Festival d'Angoulême en 2010.

La Petite Russie, page 50. - Photo POW POW

« Il y a eu un âge d'or avec le magazine "Croc" dans les années 1980-1990 mais quand il a fermé, il n'y avait pas de structures pour absorber la production », résume Martin Brault, cofondateur de La Pastèque en 1998 aux côtés de Frédéric Gauthier. Un nouvel acteur qui change alors la donne. « La création de La Pastèque a amené une stabilité dans le monde de l'édition, ils ont développé un catalogue, puis d'autres ont suivi », analyse François Mayeux dont la librairie Planète BD, ouverte en 2008, a enregistré des ventes record en 2019.

Une reconnaissance désormais acquise

Les chiffres témoignent en effet d'un engouement croissant pour le médium qui représente 6,6% des parts de marché de l'industrie du livre en 2018, contre 4,1% en 2014, selon le Bilan Gaspard du marché du livre au Québec. « Quelque 70% des ventes de BD sont encore réalisées par des éditeurs étrangers mais les Canadiens prennent de plus en plus de place », affirme Patrick Joly, directeur général de Société de gestion de la BTLF qui produit ce bilan annuel.

Les premiers grands succès, comme celui d'Alex A., « se sont bâtis sur le bouche-à-oreille », se souvient François Mayeux, également fondateur du Festival BD de Montréal en 2012. La reconnaissance du genre dans la Belle Province tient précisément à l'implication des bédéphiles au niveau local. « Nous avons fait entrer la BD là où elle n'était pas : toutes les écoles en achètent, les fonds de bibliothèques se sont enrichis, les librairies généralistes ont des sections dédiées », liste l'expert.

La création des prix Bédélys (1999) puis d'autres récompenses comme le prix de la critique ACBD de la bande dessinée québécoise (2015) a par ailleurs stimulé le milieu. « Aujourd'hui, nous pouvons avoir 15 à 20 albums vraiment bons chaque année », se réjouit François Mayeux.

Naissance d'un patrimoine diversifié

Si l'autofiction a longtemps été, et reste aujourd'hui, un genre très prisé des auteurs québécois, la production s'est depuis largement diversifiée. « A nos débuts en 2007, il n'y avait qu'un seul éditeur de BD au Québec qui publiait, à l'occasion, de la science-fiction , cite en exemple Gautier Langevin, directeur général de Front Froid, une entreprise d'économie sociale éditant de la bande dessinée.

De son côté, Mécanique Générale se recentre sur la BD d'auteurs en valorisant une approche multi-disciplinaire. Ainsi, Brigitte Archambault, auteure du Projet Shiatsung (2019), a d'abord évolué dans le milieu de l'art contemporain, tandis que Mélanie Leclerc, qui signe Contacts (2019), a étudié le cinéma. Très présentes dans la production actuelle, les femmes jouent d'ailleurs un grand rôle dans la diversification des genres comme du lectorat. « Il n'y a pas encore d'éditrice de BD au Québec qui favoriserait davantage encore la parole féminine », regrette cependant Sandrine Bourget-Lapointe de la librairie montréalaise L'Euguélionne.

Autre changement, les récits s'ancrent dorénavant dans un environnement québécois. « à une époque, on imitait ce qui se faisait en France, tandis que maintenant, un album comme Traverser l'autoroute de Julie Rocheleau se passe dans nos banlieues, avec nos autos et nos panneaux », souligne Frédéric Gauthier, cofondateur de La Pastèque. « Un patrimoine se constitue autour de la BD », assure-t-il.

à la recherche de lecteurs outre-Atlantique. Si la série Paul de Michel Rabagliati a permis d'atteindre une nouvelle audience, les éditeurs peinent encore à élargir le lectorat adulte. « Nous avons beau en vendre 40 000 exemplaires, ce qui est exceptionnel ici, le public qui lit les Paul ne consomme pas facilement un autre type de BD », juge Martin Brault de La Pastèque dont les tirages moyens se situent entre 3000 et 4000 exemplaires. « Le marché québécois n'est pas illimité et il est difficile d'être viable en publiant 3 ou 4 livres par an », poursuit l'éditeur. En 2019, La mauvaise tête cessait d'ailleurs ses activités après avoir publié 20 titres en huit ans. De fait, la démocratisation du médium ne doit pas faire oublier la précarité du secteur, qui ne pourrait croître comme il le fait sans les subventions publiques.

Pour autant, le marché reste enthousiaste comme en témoigne l'émergence de nouvelles structures telle que la collection « Nouvelle adresse » (Front Froid, 2019) dirigée par Renaud Plante, anciennement responsable de Mécanique Générale. Certains éditeurs généralistes se diversifient aussi par son biais, tandis que Glénat Québec a repris du service.

Plus modeste en taille, Pow Pow, créé par Luc Bossé en 2010, voit son chiffre d'affaires augmenter, a pu embaucher sa première collaboratrice en 2020, et multiplie les projets, notamment en direction de l'Europe francophone où ses livres sont disponibles depuis fin 2016 par l'entremise de Belles lettres diffusion. « Les auteurs veulent être lus en Europe, justifie Luc Bossé. Cela permet aussi d'augmenter les tirages et donc de diminuer le prix de la copie ». Toutefois, avec un marché français saturé, se faire une place relève du défi. Son plus grand succès en Europe, Moi aussi je voulais l'emporter de Julie Delporte, s'y est vendu à 1500 exemplaires, quand La petite Russie, de Francis Desharnais, écoulé à 7 000  exemplaires au Québec, a atteint les 500 ventes en France.

Depuis février 2020, Mécanique Générale diffuse aussi ses titres dans l'Hexagone. « Ici on lit le franchouillard depuis longtemps !, s'amuse Éric Bouchard. La perception en France par rapport à la variation linguistique est en train de changer, le public va finir par y découvrir une poésie », croit-il. D'autres maisons préfèrent les cessions de droits pour investir les marchés étrangers, viviers de ces lecteurs tant convoités. « Un éditeur français connaîtra toujours mieux son marché qu'un éditeur québécois », estime Gautier Langevin de Front Froid, distribué en Europe par Makassar.

Fidélité aux auteurs

Si les artistes québécois n'ont plus besoin d'aller en Europe pour se faire publier, ils restent nombreux à choisir les éditeurs bien installés du Vieux continent, à l'instar de Djief (Soleil, Glénat), Jacques Lamontagne (Soleil), ou encore Maryse Dubuc et Delaf, auteurs des Nombrils (Dupuis). « Ils ont tout intérêt à y aller, admet Luc Bossé des éditions Pow Pow. Mais l'un n'empêche pas l'autre : Zviane est publiée en France et au Québec », précise celui qui aimerait faire de ses auteurs rien moins que des rock stars. "Dans mon esprit, nous allons faire plusieurs livres et grandir ensemble", souligne l'éditeur.

Avec une force de frappe plus développée, La Pastèque, qui travaille aussi en création avec des artistes français, n'en reste pas moins soumise à la concurrence des maisons européennes. « Nous avons perdu un auteur, Benjamin Adam, parce que Dargaud lui a offert un pont d'or », raconte Martin Brault. « En termes de distribution, nous pouvons faire la même chose mais sur l'avance, nous ne pouvons pas aller sur les terres de Delcourt, Dargaud ou Dupuis », explique-t-il.

à la puissance financière de ces mastodontes, les éditeurs québécois opposent leur fidélité aux artistes et aux titres. « Si les ventes ne sont pas au rendez-vous, Dargaud va dire à l'auteur d'aller voir ailleurs. Il y a nombre d'exemples ! », assure Martin Brault. « Nous, c'est du long terme : il y a des œuvres que nous gardons car nous les jugeons indispensables », déclare l'éditeur, fier de maintenir les trois quarts de son catalogue de 300 titres bien vivants.

Pour les artistes québécois, la déception peut être grande. « Souvent, ils ont reçu une avance semi-intéressante en Europe mais ils se rendent compte que leur livre n'y a pas une vie merveilleuse. Quand celui-ci arrive au Québec, il n'est pas forcément bien placé en librairie et se vend très cher en raison du taux de change », remarque Frédéric Gauthier des éditions La Pastèque. « Les éditeurs européens ne vont faire aucun effort ou très peu pour prendre une marge moins forte et ainsi assurer la diffusion du livre », conclut Martin Brault.

La précarité des auteurs et illustrateurs, dont beaucoup ne peuvent vivre de leur art, est à l'image de celle des éditeurs indépendants. « Il est un peu moins stressant qu'avant de prendre des risques, mais le marché reste précaire », estime Gautier Langevin de Front Froid. Toutefois, comme ses confrères, il se réjouit du vent de liberté - « de formats, de styles, d'influences » - qui propulse actuellement la bulle BD. La jeunesse du marché, parfois problématique, est aussi la garante de cette audace comme le souligne l'éditeur : « Le public québécois n'a pas encore vraiment d'habitudes, et j'espère que ça restera ainsi le plus longtemps possible ! ».

ENCADRE CHIFFRE

731 511

exemplaires de BD vendus en 2018 au Québec (1)

44 millions

d'exemplaires écoulés en France en 2018

(1) Le panel ne représente que « 55 à 60 % du marché » de l'aveu même de Patrick Joly, directeur général de Société de gestion de la BTLF, car les

librairies Renaud-Bray et Archambault refusent de communiquer leurs données.


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