Benoît Virot : « Que devient l’édition sans librairie ? » | Livres Hebdo

Par Mathieu Deslandes, le 18.03.2020 à 18h51 (mis à jour le 19.03.2020 à 10h13) Journal du confinement

Benoît Virot : « Que devient l’édition sans librairie ? »

Benoît Virot

Livres Hebdo inaugure un « Journal du confinement ». Chaque jour, différents professionnels du livre se succéderont pour le tenir. Nous avons confié le premier épisode à l’éditeur Benoît Virot, créateur et dirigeant du Nouvel Attila.

« Première journée de vrai travail après la tétanie d'hier, où je ne parvenais plus à quitter mon lit-bibliothèque et me suis cru près de m'évanouir. Le défaut de la vie en ville, c'est qu'on a l'impression que "hors commerces, point de salut". Ferme ma librairie, le monde perd ses repères. Je serais au Mont-Dore ou à Coubisou, à Montpazier ou à Dieulefit, je me fierais plus aisément à cet univers parallèle : les plus grands moments de sérénité récents, je les ai de fait passés sinon à la campagne, du moins loin de tout, dans une sorte d'îlot de solitude propice aux lectures, comme une résidence, non plus d’écriture mais de lecture.

Aucune visibilité

L'emploi du temps des éditeurs, quel est-il ? (ll faut bien justifier auprès des auteurs le fait qu'on ne passe pas ses journées à rattraper ses retards de lecture hélas...) Hier matin, la plupart ont écrit ou appelé leur diffuseur, pour savoir comment pouvait se passer le travail des prochaines semaines. La fermeture des librairies entraîne une série de réactions en chaîne auxquelles ne pense sans doute pas le grand public (ni peut-être tous les auteurs concernés) : pas de nouveautés, du moins des nouveautés pas livrées pour plusieurs semaines ; gros étranglement au niveau des livres tout juste imprimés ou en cours d'impression... car les imprimeries ont déjà annoncé qu’elles fermaient leurs portes incessamment sous peu ; et dans la foulée, quid des livres de mai-juin que les représ commençaient à peine à défendre en librairie ? Les libraires seront ils d'humeur à télé-noter & télé-commander des livres à paraître dans deux mois alors qu'ils ne peuvent même pas vendre ceux qu'ils rêvaient de pousser aujourd'hui ? Et comment s'organisera la sortie de 6, 7, 8 offices simultanés si l'on sort de la crise aux alentours, disons, du 1er mai, alors qu’un simple office ordinaire est déjà prétexte à se marcher sur la tête ?

Enfin, encore plus angoissant vu l'enjeu, avec quel impact sur les livres « prioritaires » de la rentrée, auxquels on a fixé des objectifs de mise en place il y a une semaine et dont on pensait, grands naïfs ou grands optimistes, envoyer les premières épreuves d’ici moins de quinze jours…? Je n'espère pas trahir un secret en révélant que le 1er mai est considéré par mon propre diffuseur, Média Diffusion, comme l'hypothèse la plus optimiste de reprise des affaires !

L'annonce aux auteurs

Bref, hier, ç'a d'abord été dans la tête des éditeurs : comment aménager, remodeler, sauver les titres des prochains mois sans surcharger le printemps, sans obérer l'automne, et sans sacrifier personne (Et aujourd'hui, j'imagine : comment l'annoncer aux auteurs ! Notre premier titre affecté, Alpha Bêta Sarah, devait sortir le 10 mai, et ce n’est pas parce que son auteure, Constance Chlore, se confine à seulement 19kms de moi qu’elle comprendra plus aisément le nouveau calendrier : je l’appelle longuement pour rassurer, prendre des nouvelles et prévenir qu’on rebat les cartes. C’est d’autant plus sensible que c’est un texte rare, précieux, d’une exceptionnelle inventivité linguistique, qui rappelle Combet ou Michon… Assurément un texte qu’on ne balancera pas au milieu de quatre tas d’offices).

C’est un des constats qui nous a inspiré au bureau l’idée des lectures-partages du Grand Confinement, postées deux fois par jour sur Facebook. Chaque jour, l’un d’entre nous lit un extrait d’un titre du fonds tandis que je présente, « dans un décor domestique » différent à chaque fois, le texte d’un ami auteur ou éditeur empêché de paraître : Pleines de Grâce, de Gabriela Cabezon (L'Ogre), Le Chien noir de Lucie Baratte (Le Typhon), La Sauvagerie de Pierre Vinclair (Corti), Les 700 aveugles de Bafia de Mutt Lon (Emmanuelle Collas) et Croc fendu de Tanya Tagaq (Christian Bourgois) sont prévus cette semaine… La seule contrainte : 1mn, 1mn30 maximum.

Aujourd'hui donc, après la télé-réunion d'équipe de 10h consacrée aux mille projets Instagram réalisables pour égayer nos lecteurs, après après avoir sollicité les amis et auteurs pour ces petites pastilles video, nous avons commencé à imaginer les différents moyens possibles pour continuer à diffuser notre travail. Sujet intéressant - auquel hélas il faudra peut-être se préparer un jour dans un scénario catastrophe : que devient l’édition sans librairie ? Nous facebookons, nous valorisons le catalogue numérique, nous incitons des auteurs à tenir leur journal… Nous aspirons aussi à recevoir de nouvelles formes d’"écriture confinée", l’idée d’une mutation de la maison à cette économie réputée « de guerre » fait son chemin chez les barbares de la Horde.

« On navigue dans les brumes de la ville »

Plus classiquement, cet après midi, travail de relecture de la version longue du Contre Amazon de Jorge Carrion (traduction de Mikaël Gomez Guthart), qu'on devait publier début mai justement pour ne pas laisser complètement s'émousser le souvenir de notre petit manifeste vendu à 13000 exemplaires cet automne. Quelque chose me dit que le souvenir d'Amazon mettra du temps à s'émousser et qu'on a le temps de reporter la sortie. Le texte est un panorama des acteurs du livre à travers le monde, cernant le futur des librairies et des bibliothèques... Pardonnez l'ironie du sort, le relire tombe au mieux en ce moment. Plus d'une fois je retombe sur une expérience digne du confinement (Ian Sinclair créant une librairie dans son grenier, Borges confiné dans sa cécité, etc) Les textes me touchent tellement que j'ai envie d'en dédier à quelques libraires de connaissance… et j’ai tout loisir avec Clara et Louis, qui travaillent à mes côtés au Nouvel Attila, d’affiner le plan de lancement pour quand tout sera fini.

Avant de conclure, une phrase de Ian Sinclair au vol : "Pour London Overground, j'ai marché 56 km le long des différents arrêts de la ligne orange du métro avec le cinéaste John Rogers. Mais nous avons dû refaire le chemin inverse plus tard à la suite d'un accident de moto qu'il voulait exorciser par une balade nocturne. Marcher de nuit s'est avéré une expérience totalement différente. Le jour tu t'arrêtes dans un café, tu rentres dans une librairie, tu achètes un livre, tu t'assois sur un banc, il y a toujours des gens à portée de main... De nuit, tout est calme, c'est comme naviguer à travers les rêves de la ville..."

Voilà, c'est ce que j'ai l'impression de vivre en ce moment : on navigue dans les brumes de la ville et dans ses propres songes latents. »
 

Et vous ? Racontez-nous comment vous vous adaptez, les difficultés que vous rencontrez et les solutions que vous inventez en écrivant à confinement@livreshebdo.fr

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