Disparition

Claude Durand après coup

Claude Durand lisant Livres Hebdo, 1993. - Photo JOHN FOLEY/OLYMPE/FAYARD

Claude Durand après coup

Huit jours après la disparition de l’ancien P-DG de Fayard, retour sur la carrière d’un "monstre sacré" de l’édition des quarante dernières années, qui a marqué le secteur par ses investissements à long terme autant que par ses "coups", et suscité chez ses pairs une indéniable fascination, qu’elle soit teintée d’admiration, d’amertume ou, parfois, d’hostilité.

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Par Daniel Garcia,
Créé le 15.05.2015 à 00h00,
Mis à jour le 19.05.2015 à 12h55

"Claude est parti…" Ces trois mots, soufflés dans le téléphone par Olivier Bétourné, aujourd’hui président du Seuil, longtemps dauphin putatif de Claude Durand chez Fayard, avant de rompre finalement avec lui en 2006, étaient plus chargés en émotion que les qualificatifs grandiloquents déversés sur Internet sitôt la mort de l’éditeur connue, jeudi 7 mai au matin, à 76 ans. Disparition d’un "grand seigneur" de l’édition, pour Le Journaldudimanche, tandis que les sites du Monde, de L’Express, du Point et de Télérama évoquaient d’une même voix "l’empereur Claude" et que Le Figaro, plus proche du goupillon que du sabre, titrait sur "la mort du pape de l’édition". En fait de "pape", c’est, un mois après François Maspero, le dernier "monstre sacré" de cette génération d’éditeurs, nés avant la guerre et qui ont "fait" les "Quarante Glorieuses" de l’édition d’après-guerre, qui s’en est allé. Il laisse derrière lui une belle œuvre : "Sur les 7 600 titres actifs du catalogue, une part majeure lui revient", souligne Sophie de Closets, l’actuelle P-DG de Fayard, entrée dans la maison en 2004.

Claude Durand l’écrivain, en 1979, quand il reçoit le prix Médicis pour La nuit zoologique. - Photo GRASSET

Instituteur de formation

Né en 1938, instituteur de formation, Claude Durand avait appris le métier d’éditeur auprès de Jean Cayrol, l’un des piliers des éditions du Seuil des années 1950 et 1960. Les deux hommes s’étaient connus par le biais du cinéma. Le père de Claude Durand travaillait chez Kodak, au département des pellicules de films, et c’est sans doute ainsi que son fils s’était retrouvé assistant de Jean Cayrol quand celui-ci tâtait du septième art (il fut, notamment, le scénariste de Nuitetbrouillard d’Alain Resnais). Ensemble, Jean Cayrol et Claude Durand vont réaliser plusieurs courts-métrages, et même un long-métrage en 1964, Le coup de grâce, avec Danielle Darrieux et Michel Piccoli. C’est à cette époque que Claude Durand fait la connaissance de Bernard Pivot, alors chroniqueur au Figarolittéraire, et dont il deviendra l’un des plus fidèles clients de la fameuse émission "Apostrophes" : "C’est parce que je m’intéressais au travail de Cayrol pour l’écran que j’ai été amené à rencontrer Claude Durand, se souvient le journaliste. Nous avons donc sympathisé bien avant qu’il ne devienne éditeur." La collaboration avec Cayrol va se prolonger dans le livre : Claude Durand, entré comme lecteur au Seuil, montera les échelons pour devenir éditeur à part entière. Sa voie est trouvée. Mais, "monomaniaque du livre", comme il aimait se définir dans un entretien accordé à notre journal (1), il restera aussi un "cinéphile acharné" et, en 2005, il sera d’ailleurs nommé président de la Commission d’avance sur recettes.

Claude Durand avec Alexandre Soljenitsyne et sa femme, 1993. - Photo MERILLON-REGLAIN/GAMMA

C’est au Seuil que Claude Durand réalise ses premiers faits d’armes qui vont le rendre célèbre dans le métier. D’abord, en 1967, il traduit en avant-première mondiale, avec son épouse, Carmen, Cent ans de solitude, le chef-d’œuvre de Gabriel García Márquez. Puis, en 1974, ayant gagné la confiance d’Alexandre Soljenitsyne, il obtient que le Seuil gère les droits mondiaux de l’écrivain russe dissident. Soljenitsyne le "suivra" ensuite chez Fayard.

Son mentor, Jean Cayrol, quitte le Seuil en 1977. Paul Flamand, le fondateur, s’apprête à son tour à passer la main. Tout le monde, et Claude Durand le premier, s’attend à ce que ce soit lui qui prenne les rênes de la maison. Mais c’est Michel Chodkiewicz qui lui sera préféré. Après un bref passage chez Grasset (la greffe ne prend pas : la maison est trop riche en ego), Claude Durand se voit confier en 1980 la direction de Fayard. Cette fois, le défi est à sa mesure : tout, ou presque, est à refaire dans cette maison qui ne vit plus que sur la mémoire, à présent lointaine, de son fondateur, Arthème Fayard.

Gros fumeur

La suite est connue, la réussite éclatante. Les grandes biographies historiques, la collection de musicologie, la littérature populaire (avec des best-sellers comme La bicyclette bleue de Régine Deforges) et, bien sûr, les coups éditoriaux dans le secteur des documents, dont le fameux La face cachée du "Monde" de Pierre Péan et Philippe Cohen. Après de nombreuses fausses rumeurs, dont il s’amusait beaucoup, sur son départ supposé, Claude Durand quitte finalement la direction de Fayard en 2009. Se confiant à LivresHebdo, il évoque alors des problèmes de santé qui l’empêcheraient de "représenter la maison à l’extérieur et de courir après les auteurs" (2).

Il est vrai que cet ancien gros fumeur a connu une première alerte en 1995. C’est d’ailleurs de ses difficultés respiratoires qu’il finira par décéder, dans la nuit du 6 au 7 mai, après trois semaines de séjour à l’hôpital. N’empêche : Claude Durand aurait volontiers tenu le gouvernail plus longtemps, mais le groupe Hachette n’a pas voulu déroger à la règle des 70 ans pour l’âge du départ en retraite de ses dirigeants. Ce départ un peu forcé ajoutera à son amertume d’avoir manqué le Goncourt en 2005 avec La possibilité d’une île, le roman de Michel Houellebecq qu’il avait réussi à arracher à Flammarion avec la complicité de Raphaël Sorin. Une amertume qui lui inspirera l’année suivante de faux Mémoires, parus chez Albin Michel (J’aurais voulu être éditeur), où il réglera quelques comptes sans grande finesse. Le personnage nous avait habitués à mieux : sa disparition sonne l’heure du vrai bilan.

L’homme ? Pas mondain pour deux sous, pudique et, surtout, acharné de travail : "A Francfort, il s’enfermait dans un réduit pour corriger des épreuves !" se souvient Olivier Bétourné, pour qui "c’était quelqu’un d’ambivalent. Il y avait, chez lui, un côté putschiste et, en même temps, il a terminé sa vie par une révérence aux académies : le Goncourt, qu’il espérait décrocher en tant qu’éditeur et l’Académie française, à laquelle il s’est présenté".

L’éditeur ? Il était d’abord au service de ses auteurs, qu’il défendait souvent bec et ongles. "Il était littéralement adoré de certains de ses auteurs, qui exigeaient de ne travailler qu’avec lui", rappelle Bernard Pivot. Ses collaborateurs retiennent une façon de faire peu commune. "Tout allait incroyablement vite, se souvient Sophie de Closets. C’était un bonheur d’avoir un patron qui décide aussi rapidement. On poussait sa porte, on lui exposait notre problème depuis le seuil et, le temps de marcher jusqu’à son bureau, on avait la solution. En cinq ans, je me suis assise une seule fois face à lui, et c’était pour un problème très technique." Corollaire - inévitable ? -, une propension à l’autoritarisme. "Il n’était pas le dictateur implacable que certains se plaisaient à décrire, mais c’est vrai qu’il imposait son autorité", résume Olivier Cohen, l’un des nombreux éditeurs à avoir "fait ses classes" chez Durand. "J’essaie de décider aussi vite que lui, mais j’écoute également mes collaborateurs", précise Sophie de Closets.

"Il savait attendre des manuscrits."

Cette "surdité" de Claude Durand aboutira au divorce d’avec Olivier Bétourné, son numéro deux. "Avec l’affaire Renaud Camus d’abord, puis avec La Face cachée du "Monde", que je trouvais injuste, nous nous sommes retrouvés des deux côtés de la barrière, explique l’actuel P-DG du Seuil. Même si ce n’était pas de gaieté de cœur, nous avons bien dû admettre que nous ne nous placions plus dans la même perspective."

Ses échecs ? Un seul : celui de n’avoir pas su créer, au sein de Fayard, un secteur littéraire digne de ce nom. "C’était pourtant sa grande ambition, confie Olivier Cohen, mais nous étions en désaccord complet avec ce qu’il croyait être "la vraie littérature". Osons le dire : ses goûts, dans le domaine français, étaient assez vieillots. Il n’était plus vraiment dans le coup. §" Ce bémol n’enlève rien à sa stature. Durand possédait les deux qualités qui font un bon éditeur, rappelle Bernard Pivot : la rapidité, pour monter des coups, et la patience, celle de savoir miser sur des auteurs jusqu’à ce qu’ils s’imposent. Il savait attendre des manuscrits." N’est pas Claude Durand qui veut.

(1) LH 585, du 21 janvier 2005, p. 64-67. (2) LH 770, du 27 mars 2009, p. 40-41.

Le bon client d’"Apostrophes"

Photo O. DION

Quand la plupart des éditeurs déléguaient leurs attachées de presse pour accompagner leurs auteurs invités à "Apostrophes", la grand-messe du vendredi soir orchestrée par Bernard Pivot de 1975 à 1990, Claude Durand n’abandonnait jamais ce devoir qu’à lui-même. C’est ainsi que, pendant quinze ans, les initiés purent reconnaître d’innombrables fois son visage au premier rang du public.

"Non seulement il venait, mais il ne se cachait pas, c’était sa manière d’encourager ses auteurs pour qui passer à "Apostrophes" signifiait souvent trac et angoisse", raconte Bernard Pivot. Accessoirement, c’était peut-être aussi un moyen de racoler de nouveaux auteurs, avec ce message à peine subliminal : "Venez chez moi, et je vous décrocherai "Apostrophes"…"

Claude Durand entretenait-il un lien privilégié avec Bernard Pivot ? Ce dernier, qui a toujours farouchement veillé à son indépendance, se gardera bien de l’avouer. Quoique… "Nous n’étions pas intimes. Mais nous avions une confiance mutuelle. Et je n’oublierai jamais que c’est grâce à lui que j’ai pu avoir, avant tout le monde, Soljenitsyne sur mon plateau." (1)

(1) Le 11 avril 1975. L’émission avait connu un retentissement considérable. Et, le 9 décembre 1983, grâce à l’entremise de Claude Durand qui fera le voyage avec lui, Bernard Pivot sera reçu chez Soljenitsyne, dans le Vermont (Etats-Unis), pour une émission spéciale.

Pierre Péan : "Il faisait briller mes chaussures"

Photo RAMA/CC BY-SA 2.0 FR

Pierre Péan est l’un des auteurs les plus célèbres de l’écurie Durand : depuis leur première collaboration, en 1982 pour Les deux bombes, le journaliste d’investigation a publié 25 livres chez Fayard, dont plusieurs best-sellers tel le fameux La face cachée du "Monde", avec Philippe Cohen. "J’étais son aîné de quelques mois, mais, en trente-trois ans de collaboration, je l’ai toujours vouvoyé, raconte-t-il. J’éprouvais pour lui une amitié aussi affectueuse que très respectueuse. C’était un peu mon père spirituel. Sans lui, je ne serais jamais devenu ce que je suis."

Son travail d’auteur avec Claude Durand s’effectuait en trois temps. "D’abord, l’accord sur un projet, toujours incroyablement rapide. Cela durait rarement plus d’un quart d’heure. Le plus souvent, en dix minutes il m’avait dit oui ou non et nous avions convenu des modalités. Le surlendemain, je recevais mon contrat ! Même quand il lui arrivait de me refuser un projet, nous nous quittions en excellents termes. Il avait cette formule pour décliner une idée : "Ça, je ne le sens pas." Ou alors, il considérait que je m’écartais de mon cœur de métier et il me disait : "Ça, ça n’est pas dans ton genre de beauté."Mais il ne m’empêchait pas d’aller signer ailleurs."

Ensuite, l’enquête : "Il avait une totale confiance en moi et il me fichait une paix royale. Il m’invitait à déjeuner une fois pour prendre de mes nouvelles, mais pour le reste je disposais de tout le temps dont j’avais besoin." Enfin, la remise du texte : "Là, ça allait de nouveau très vite. Il s’emparait du manuscrit et, le soir, après sa journée de travail, il commençait à le lire pour l’annoter en détail. Il avait terminé en moins d’une semaine. Rien ne lui échappait. Je n’ai pas honte de dire qu’il retravaillait énormément mes textes. Pour prendre une image, je lui donnais les chaussures et le cirage et il se chargeait de les faire briller. Grâce à lui, elles reluisaient !"

Olivier Cohen : "Claude Durand m’a tout appris"

Le fondateur de L’Olivier a fait ses classes auprès du P-DG de Fayard, à l’instar de nombreux éditeurs qui occupent désormais dans le secteur des positions fortes et souvent singulières.

"Il m’autorisait à participer à ses rendez-vous et aux réunions qu’il dirigeait pour Fayard, avec un seul impératif : je ne devais qu’écouter et ne pas dire un mot." Olivier Cohen - Photo OLIVIER DION

Odile Jacob, Henri Trubert (Les Liens qui libèrent), Laurent Beccaria (Les Arènes), Eric Vigne (Gallimard), Olivier Cohen (L’Olivier)… la liste est longue des jeunes éditeurs passés entre les mains de Claude Durand, qu’il a su dénicher ou encourager et qui sont, depuis, devenus des pointures du secteur. Quitte à ce que, parfois, la séparation se fasse en termes orageux ! "Durand avait cette qualité de faire confiance aux gens, explique l’actuelle P-DG de Fayard, Sophie de Closets. Contrairement aux patrons qui vous disent "Vous savez, mon petit, vous avez certainement les capacités pour devenir éditeur, mais l’eau est encore un peu froide pour vous…", la philosophie de Durand c’était : "Vous voulez y aller ? Allez-y ! Montrez-moi de quoi vous êtes capable"."

L’exemple d’Olivier Cohen, le fondateur en 1991 des éditions de l’Olivier, est typique de ce management à la "just do it". A l’automne 1984, Olivier Cohen est alors jeune secrétaire d’édition chez Mazarine, petite maison filiale d’Hachette, fondée en 1979 par Jean-Etienne Cohen-Séat. Suite à un différend avec Jean-Claude Lattès, le patron de la branche livre du groupe Hachette, Jean-Etienne Cohen-Séat quitte brutalement ses fonctions. "La maison se retrouvait sans direction", résume Olivier Cohen. C’est alors que Claude Durand lui propose de prendre un café. Les deux hommes se sont croisés à l’occasion, mais se connaissent très peu. L’étonnement d’Olivier Cohen vire à la stupeur quand Durand lui demande : "Si tu dirigeais les éditions Mazarine, que publierais-tu ?""Je n’avais rien à perdre, je lui ai donc dit tout ce que j’avaisentête", raconte Olivier Cohen. Claude Durand le recontacte peu après pour lui proposer un pacte : "Je vais demander à la direction d’Hachette de rattacher Mazarine à Fayard et tu en prendras les rênes sous mon autorité."

Scepticisme d’Olivier Cohen : "Je n’y ai pas cru du tout", avoue-t-il aujourd’hui. C’est pourtant ce scénario qui va se réaliser. L’équipe de Mazarine, c’est-à-dire trois personnes, vient s’installer quelques mois plus tard rue des Saints-Pères, au siège de Fayard : "Nous sommes arrivés le jour où Odile Jacob claquait bruyamment la porte ! Avec Laurence Renouf, qui travaille toujours avec moi, nous étions logés au grenier, tandis qu’Elisabeth Franck, l’attachée de presse, occupait la loge du concierge." Commence alors deux années "d’une période fantastique", avant qu’Olivier Cohen ne soit appelé, en 1987, à réorganiser les éditions Payot.

"Claude Durand m’a tout appris du métier. Il m’autorisait à participer à ses rendez-vous et aux réunions qu’il dirigeait pour Fayard, avec un seul impératif : je ne devais qu’écouter et ne pas dire un mot. En fin de journée, je revenais parfois dans son bureau pour obtenir des éclaircissements sur ce qui s’était dit. Non seulement il m’a ouvert des horizons, mais c’est en le côtoyant que j’ai appris la stratégie. C’était quelqu’un qui avait une vision globale du métier. Il s’intéressait autant à la vie des idées qu’à l’actualité de l’édition internationale."



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