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Dix ans après le plan Filippetti, les libraires seniors veulent céder sans concéder

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Dix ans après le plan Filippetti, les libraires seniors veulent céder sans concéder

Il y a dix ans, Aurélie Filippetti, alors ministre de la Culture, annonçait un plan d’aide à la librairie indépendante de neuf millions d’euros. Un fonds qui avait notamment pour but de favoriser la transmission et la reprise de ces enseignes, et permettre de passer la main à la génération de libraires qui avait émergé à la faveur de la loi Lang. Une décennie plus tard, le Covid est passé par là et le secteur attire toujours plus de jeunes. Transmettre sa librairie reste pourtant une épreuve pour des seniors qui tardent parfois à passer le flambeau.

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Par Antoine Ginésy,
Créé le 23.06.2023 à 18h08 ,
Mis à jour le 27.06.2023 à 12h08

En 2013, Aurélie Filippetti avait affiché sa volonté de « protéger les libraires ». Il s’agissait de maintenir la remarquable densité du réseau de librairies hexagonal, alors menacé par le dumping d’Amazon. Singularité française, la loi du prix unique avait permis à une génération entière de libraires de s’installer sur tout le territoire au cours des années 1980.

Les commerçants sexagénaires, qui devaient leur raison d’être à cette victoire originelle sur les grandes enseignes, ont vu, au cours des années 2000, leur héritage compromis par l’émergence des sociétés de e-commerce, ultimes avatars d’un Goliath qu’ils avaient déjà vaincu. La protection des librairies impliquait de rendre un legs générationnel possible. Afin de « renforcer le dispositif d’aide à la transmission des fonds de librairies », 4 millions d’euros, sur les 9 millions que comportait le plan Filippetti, furent alloués à l’Association pour le développement de la librairie de création (ADELC) ; une association créée en 1988 à l'initiative d'éditeurs qui, à ce jour, a permis à 201 rachats d'enseignes de se réaliser.

Les créations de librairies augmentent, le nombre de reprises stagne

En 2023, la rivalité avec Amazon et ses émules reste vivace, mais les derniers chiffres publiés par le CNL attestent d’une vitalité retrouvée de la profession. L’année 2022 a vu 142 créations de librairies pour seulement 27 fermetures, soit un solde net de 115 nouvelles enseignes. Cette dynamique occulte pourtant une réalité plus paradoxale. Alors que les créations de librairies augmentent, le nombre de reprises stagne : une cinquantaine environ chaque année, d’après le CNL.

Pour les nouveaux libraires, la reprise est toutefois un moyen rassurant de s’aventurer dans un espace déjà balisé. Laurent Garin, président de l’École de la librairie, qui a lui-même repris Le Pavé du canal en 2014, confirme d’ailleurs que la transmission est généralement le modèle recommandé aux apprenants par l’établissement.

Lire : Laurent Garin, (l'École de la librairie) : "Nous favorisons les reprises et créations centrées sur le livre"

De nombreux propriétaires de librairie ne revendent cependant leur fonds de commerce qu’à un âge avancé, et les membres de la « génération Lang » sont loin d’avoir disparu des étals. Pour ces septuagénaires dont la vie et le parcours sont souvent intriqués avec le destin de leur enseigne, la perspective de s’en séparer peut paraître vertigineuse.

Monèle Mandagot, qui a tenu la librairie Le Parefeuille durant quarante ans avec son époux, n’est parvenue à vendre sa boutique, située à Uzès (Gard), qu’à l’âge de 72 ans. Pourtant, après les annonces de la ministre en 2013, le couple pensait pouvoir vendre plus aisément à de jeunes repreneurs sans financements propres. Les aides, auxquelles pouvaient prétendre ceux-ci, étaient cependant conditionnées à un prix de rachat décidé par l'ADELC. Un acheteur leur a finalement proposé un juste prix, leur permettant de quitter la profession... en 2020.

D’après l'ex-libraire, les dispositifs d’aide à la librairie, étant aux mains des éditeurs au travers de l'ADELC, sont dévolus entièrement aux acquéreurs. Le Parefeuille, en indépendant, a toujours travaillé en bonne intelligence avec le CNL, les éditeurs et l'ADELC, et le couple regrette de ne pas avoir été accompagné par l'interprofession au moment d'une possible transmission.

Un commerce dont la valeur ne se laisse pas compter

La vente d’une enseigne demeure donc une question complexe dont les institutions commencent néanmoins à s’emparer : l’École de la librairie propose ainsi une formation intitulée Transmettre sa librairie, tandis que l’Agence régionale du livre PACA a édité en 2019 la brochure Créer, reprendre, transmettre une librairie.

Mais au-delà de ces aspects techniques, franchir le pas d’une mise en vente implique de mettre un chiffre sur un commerce dont la valeur ne se laisse pas compter. Les marges faibles du secteur n’entament d’ailleurs pas son attractivité.

Toujours à la tête de La Terrasse de Gutenberg (Paris 12e) à l’âge de 76 ans, Michelle Ferradou reconnaît dans le livre un sacerdoce dont, même à la retraite, elle ne pourra prendre congé. À ce titre, brader son commerce serait, selon elle, faire injure à ce qu’elle a bâti pendant plus de quarante ans. Et l’endurante libraire de mettre en garde les jeunes générations : « Estimer à leur juste valeur nos commerces devrait être le souci de toute la profession. Ceux qui se lancent aujourd’hui sont, après tout, les libraires retraités de demain. »

Droit de réponse de l'Association pour le développement de la librairie de création (ADELC)

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