Dossier

Dossier Lectures d’été : place aux outsiders ?

Dossier Lectures d’été : place aux outsiders ?

Olivier Dion

Dossier Lectures d’été : place aux outsiders ?

Publiés traditionnellement dès avril, les romans de l’été doivent batailler pour se faire une place à côté des livres politiques encore très présents dans les médias et sur les tables des libraires. Aussi les éditeurs ont-ils joué la prudence, allégeant leurs programmes, laissant place aux surprises ou poussant des ouvrages du début de l’année.

J’achète l’article 4.5 €

Par Cécile Charonnat,
Créé le 02.06.2017 à 01h32 ,
Mis à jour le 02.06.2017 à 06h58

Jamais l’été n’aura été autant attendu dans l’édition. Avec son lot de romans populaires, de sagas familiales, de fresques historiques et de feel-good books fabriqués pour sortir les lecteurs de leur quotidien et les faire rêver, la période estivale de 2017 est chargée d’inciter les lecteurs à revenir en librairie et de leur faire retrouver le goût du romanesque. Du moins, c’est ce qu’espèrent les éditeurs, et plus particulièrement ceux de fiction, confrontés à un "premier semestre très marqué par la politique et globalement très mou", pointe Carine Fannius. La directrice éditoriale du pôle poche d’Univers Poche veut donc croire que "la trêve estivale va permettre aux gens de passer à autre chose et de revenir à la littérature", même s’il reste difficile de "déterminer quand le déclic se fera", tempère Hélène Fiamma, directrice de Payot & Rivages.

"La trêve estivale va permettre aux gens de passer à autre chose et de revenir à la littérature." Carine Fannius, Univers poche- Photo OLIVIER DION

Des poids lourds retardés

L’attente aura été d’autant plus longue que les éditeurs, habituellement prompts à tirer leurs grosses cartouches estivales dès avril voire fin mars, ont globalement choisi cette année, élection présidentielle oblige, de retarder la publication de leurs poids lourds, "retenant leur souffle jusque début mai", constate Catherine Troller, directrice commerciale du Cherche Midi. Et même d’alléger leur programme du premier semestre, au risque de renforcer l’engorgement de la rentrée. Chez Fleuve éditions, Valérie Miguel-Kraak, directrice éditoriale, a ainsi décalé en octobre Islanova de Jérôme Camut et Nathalie Hug, un policier "pourtant idéal pour l’été".

Une prudence générale qui, selon Véronique Cardi, "peut laisser la place à quelques outsiders estivaux". La directrice du Livre de poche a ainsi vu émerger très vite dans les meilleures ventes La ferme du bout du monde, deuxième roman de Sarah Vaughan (Préludes) envoyé dans les librairies début avril et qu’elle va continuer de porter grâce à une opération commerciale. Paru entre les deux tours de l’élection présidentielle, La tresse, premier roman de Laetitia Colombani publié par Grasset et qui a fait sensation à la Foire de Londres, pourrait aussi se révéler la bonne surprise de l’été, tout comme Le secret d’Adèle, premier roman de Valérie Trierweiler commercialisé par Les Arènes le 17 mai. "Le livre était prêt et cela aurait été trop long de le faire patienter jusqu’en octobre ou novembre, plaide Laurent Beccaria, directeur de la maison. L’été reste de toute façon une belle période pour sortir ce livre, qui signe une normalisation pour Valérie Trierweiler." En poche, l’événement pourrait venir de chez Pocket, qui reprend Le gang des rêves, signé de l’Italien Luca Di Fulvio. Découvert l’année dernière par Slatkine, qui en a vendu quelque 10 000 exemplaires, cette saga "ultra romantique d’un jeune garçon évoluant dans le New York des années 1910 et 1920 est impossible à lâcher", assure Carine Fannius, qui espère en faire son phénomène de l’été.

"Aujourd’hui, le roman de l’été ne se décrète plus par sa simple date de programmation, les lecteurs choisissent eux-mêmes. Le marché s’est complexifié." Anna Pavlowitch, Flammarion- Photo OLIVIER DION

Si les éditeurs jouent encore majoritairement la carte de ce genre de romans typiquement conçus pour la plage par leur ton, leur thématique et leur date de publication, à l’image de Nil qui propose en juin Miss you de Kate Eberlen, ou Autrement qui mise sur Les filles de Roanoke d’Amy Engel, certains d’entre eux préfèrent toutefois s’éloigner de ce schéma. Partie du constat que "depuis trois ou quatre ans, le succès de ce genre de livres n’est plus systématique", Anna Pavlowitch, directrice de la littérature générale chez Flammarion, préfère rester attentive à "ce qui se vend avant" et "faire en sorte que ces ventes ne s’étiolent pas durant l’été grâce à des dispositifs promotionnels originaux. Aujourd’hui, le roman de l’été ne se décrète plus par sa simple date de programmation, les lecteurs choisissent eux-mêmes. Le marché s’est complexifié", détaille Anna Pavlowitch, qui cite en exemple Le grand marin de Catherine Poulain et En attendant Bojangles d’Olivier Bourdeaut, succès de l’été 2016 pourtant publiés en début d’année et dont les versions poche viennent de paraître ce printemps, respectivement chez Points et chez Folio.

Confirmation du feel-good book

L’éditrice a adopté cette stratégie pour Un clafoutis aux tomates cerises de Véronique de Bure. Publié en février avec une mise en place "relativement modeste de 4 000 exemplaires mais dont les libraires se sont emparés", le livre bénéficiera ainsi d’un concours de vitrines avec, à la clé pour le lauréat, un séjour à Saint-Malo agrémenté d’un cours de cuisine. Entré dès février dans les meilleures ventes, Foutez-vous la paix ! de Fabrice Midal, coédité avec Versilio, sera également porté cet été par un dispositif de communication spécial (marque-pages, badges, dîners de lecteurs et d’internautes) qui devrait permettre "d’ajouter 20 000 exemplaires aux 50 000 écoulés depuis janvier", espère Anna Pavlowitch.

S’appuyant sur une analyse identique, Béatrice Duval, directrice de Denoël, remet en avant, notamment auprès des libraires, Les mille talents d’Eurídice Gusmão de Martha Batalha, commercialisé en janvier, et Les larmes noires sur la terre de Sandrine Collette, proposé en février. Même opération pour "Fleuve noir" où Valérie Miguel-Kraak espère doper les ventes de La veuve de Fiona Barton, Elastique nègre de Stéphane Pair, Zanzara de Paul Colize et Underground de S. L. Grey, tous publiés au premier trimestre et qui ont connu "des démarrages parfois timides".Autre levier actionné par les maisons pour faire revenir les lecteurs vers la fiction cet été, le livre qui fait du bien dont "l’attrait va se confirmer, assure Véronique Cardi. Les gens ont besoin d’une cure d’évasion et de bonne humeur." Aux côtés d’Aurélie Valognes et de Virginie Grimaldi, la directrice du Livre de poche promeut ainsi quelques nouvelles plumes, parmi lesquelles Julie de Lestrange (Hier encore, c’était l’été) ou Sarah Maeght (C’est où, le nord ?). Chez J’ai lu, Jocelyn Rigaud, directeur de la maison, mise sur un mariage entre les feel-good books, avec l’extension d’une opération dédiée de mars à octobre, centrée sur une dizaine de titres dont, notamment, L’homme idéal existe : il est québécois de Diane Ducret et le second livre de Katarina Bivald, Le jour où Anita envoya tout balader, et des romans populaires teintés de bons sentiments qui ont fait leurs preuves en grand format, tel Repose-toi sur moi de Serge Joncour, ou le court mais tendre Mémé de Philippe Torreton.

Biographies

Pronostiquant l’essoufflement des livres politiques et autres quick-books, les éditeurs d’essais et de documents ne comptent pas pour autant abandonner la période estivale à la fiction. Sans lancer des ouvrages à gros enjeux, pointus et exigeants, qu’ils réservent pour la rentrée où l’exposition médiatique, nécessaire pour ce genre de livre, leur est plus favorable, ils entendent s’appuyer sur des essais accessibles à vocation plus large ou sur des auteurs déjà établis. Dans une Lettre ouverte aux animaux (et à ceux qui les aiment), publiée chez Fayard le 24 mai, Frédéric Lenoir explore ainsi la relation entre les hommes et les bêtes, un thème dans l’air du temps. Aux Liens qui libèrent, le sociologue Jean-Claude Kaufmann décrypte une autre question de société, le burkini : Burkini, autopsie d’un fait divers. Plébiscité depuis ses chroniques sur France Inter l’année dernière, le physicien Christophe Galfard signe le 7 juin chez Flammarion E = mc2, l’équation de tous les possibles, un livre certes scientifique mais "rapide et accessible, soutient Sophie Berlin, la directrice du département Savoir de la maison. En mai et juin, il y a de la place pour des livres différents qui n’ont pas besoin d’un lancement costaud ni institutionnel, ni de la légitimité de leur milieu", confirme l’éditrice, qui joue aussi le jeu de l’alliance de l’humour et de la connaissance pour séduire les lecteurs avec La tortue qui respirait par les fesses, un répertoire de caractéristiques animales insolites. Elle n’hésite pas non plus à travailler la forme et rhabille ses livres plus savants pour leur donner un aspect "attractif".

Sans doute plus facile d’accès, le documentaire est également plébiscité par les éditeurs pour l’été. Catherine Troller lance ainsi en juin une nouvelle collection sur une thématique porteuse bien qu’encombrée, la santé au quotidien. "Agir pour guérir" s’éloigne "du pratique pour se concentrer sur le patient face au médecin et à lui-même", promet la directrice commerciale du Cherche Midi. Inaugurée avec Libérez le médecin qui est en vous de Sauveur Boukris, la série devrait se poursuivre en 2018 avec trois titres. Catherine Troller replonge aussi dans l’enfance et l’adolescence de François Mitterrand, explorées par son neveu Frédéric.

"Vu l’inertie de ce qui se vend à cette période, si on parvient à hisser des ouvrages dans les tops, on les tient tout l’été." Sophie de Closets, Fayard- Photo OLIVIER DION

Plus globalement, "le livre à caractère historique marche bien pendant l’été, parce qu’on se pose et qu’on prend le temps de réfléchir", relève Muriel Beyer, des éditions de l’Observatoire. Sous le parasol, les lecteurs pourront donc méditer sur Odessa de Charles King (Payot), "une histoire très narrative de la ville qui se lit comme un roman", affirme Hélène Fiamma, ou se pencher sur la biographie fictive de Joe Kennedy, imaginée par Danièle Georget chez Fayard, avec lequel Sophie de Closets, directrice de la maison, espère accrocher les meilleures ventes. "Vu l’inertie de ce qui se vend à cette période, si on parvient à hisser des ouvrages dans les tops, on les tient tout l’été", plaide Sophie de Closets.

Sous le sable, des bibliothèques

La Bibliothèque des sables de Dunkerque

Déployés depuis une dizaine d’années par quelques pionnières afin "d’amener la lecture là où sont les gens l’été", explique Constance Bird, chargée de communication du département de la Seine-Maritime qui pilote depuis 2006 l’opération Lire à la plage, les dispositifs de bibliothèques estivales déportées connaissent, depuis quatre à cinq ans, une croissance exponentielle. Initiées par un établissement municipal ou par un département, ces antennes de bibliothèques sont plus ou moins élaborées, de la cabane en bois au bâtiment en dur, mais reçoivent partout l’adhésion du public. En 2016, pour sa troisième édition, la Cabane à la plage d’Angoulins, petite station balnéaire de 3 800 habitants en Charente-Maritime, a ainsi reçu la visite de 458 vacanciers venus simplement "bavarder, boire un café, lire la presse du jour ou emprunter un document", se réjouit Ambre Drillaud, bibliothécaire. Tenue par une vingtaine de bénévoles et ouverte tous les jours du 7 juillet au 27 août, la cabane proposera, cette année encore, 900 documents environ répartis entre des romans contemporains, de la littérature régionale, des policiers, des albums jeunesse et de la BD. Elle recevra aussi la visite du Camion qui bulle les 23 et 24 juillet, tout comme son aînée de Dunkerque, la Bibliothèque des sables. Fondée en 1991 pour amplifier le passage d’un bibliobus "qui fonctionnait déjà très bien", raconte Amaël Dumoulin, directrice du réseau des bibliothèques de Dunkerque, le dispositif est sans doute le plus élaboré de France. Ouvert quatre mois dans l’année dans un rez-de-chaussée d’immeuble, le lieu possède "la plus belle terrasse de la digue", assure Amaël Dumoulin, et reçoit environ 250 visites par jour. Un succès qui tient, pour la directrice, à une "attention particulière portée à l’équipement et à une animation constante qui rend l’endroit très attractif". Une série d’ateliers - tricot, numérique ou café livre - s’y succèdent, parfois en toute autonomie et "qui sont devenus des points de rendez-vous entre les gens. Ainsi, nous cultivons la proximité et la connivence avec eux", se réjouit Amaël Dumoulin.

Sortir des murs

Plus globalement, les programmations estivales de bibliothèques connaissent depuis quelques années une accélération, grâce notamment à l’opération nationale pilotée par le Centre national du livre, Partir en livre, qui a permis de "fédérer des actions éparpillées et de communiquer de manière collective", signale Claire Valgres, chargée de communication à l’Alpha à Angoulême, mais qui a aussi apporté des subsides bienvenus. "Avant, nous sortions peu de nos murs, même si nous collaborions avec des partenaires locaux", témoigne Claire Aeberhardt, chargée de l’action culturelle et de la communication du réseau des médiathèques de Montpellier. Aujourd’hui, les bibliothécaires montpelliérains dressent leur tente sur des marchés, au zoo, à la piscine, sur une plage à Villeneuve-lès-Maguelone et au lac du Crès, et accueillent une roulotte à histoire menée par deux conteurs qui visitera cette année six lieux en trois jours. Une effervescence qui a certes "bousculé les habitudes de travail mais nous a permis de nous renouveler, et dont nous aurions aujourd’hui du mal à nous passer", reconnaît Claire Aeberhardt. Pour mieux investir ces lieux tiers, les bibliothèques n’hésitent plus à se doter de nouveaux équipements, parfois insolites, comme le Bibliambule de Saint-Médard-en-Jalles (Gironde). Sortie pour la première fois en 2016, cette bibliothèque ambulante, qui transporte entre 500 et 800 livres, et une demi-douzaine de transats, s’est enrichie cette année de jouets en bois et de jeux de société ainsi que d’instruments de musique. Objet de curiosité lors de tous ses déplacements, selon Evelyne Guiraud, directrice du réseau des médiathèques de Saint-Médard-en-Jalles, elle sera notamment présente au sein du festival Jalles House Rock les 7 et 8 juillet.

(1) Voir Livreshebdo.fr, "Six bibliothèques à l’heure d’été".

Les dernières
actualités