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Economie-Gestion: Le nouveau sens du business

L'économie en marche. - Photo Olivier Dion

Economie-Gestion: Le nouveau sens du business

Les livres d'économie et de gestion ont souffert de la crise sanitaire. Mais le Covid-19, en modifiant durablement les habitudes de travail, a aussi ouvert  de nouvelles opportunités éditoriales.   

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Par Par Charles Knappek ,
Créé le 12.03.2021 à 15h49

Face au Covid-19, le marché des livres d'économie et de gestion a bouclé l'année 2020 en recul de 10,6 % selon nos données GfK, avec de fortes disparités entre les sciences économiques (-4,8 %) et la gestion d'entreprise (-10,2 %). Ces mauvais résultats s'expliquent en partie par le report d'une partie de la production initialement prévue en 2020. En moyenne, les éditeurs ont décalé 10 à 20 % de leurs titres afin de ne pas encombrer les librairies lors des sorties de confinement. La mauvaise tenue des livres de fonds - pourtant considérés comme la bouée de sauvetage du secteur au printemps dernier, offre aussi une partie de l'explication. « Le fonds professionnel a davantage souffert, indique Delphine Levêque, directrice éditoriale entreprise et économie chez Dunod. Nous avons néanmoins connu plusieurs bonnes surprises en essais business, un segment que nous développons depuis près de deux ans. » « Pour la première fois cette année, le fonds professionnel n'est pas en croissance chez nous, abonde Florence Young, directrice du pôle éducation chez Pearson. La crise sanitaire a bien sûr joué un rôle, mais il y a aussi sans doute une certaine lassitude des lecteurs autour de l'entrepreneuriat et des start-up. On observe une forte demande autour de sujets innovants. »

Prime aux long-sellers

A contrario plusieurs éditeurs challengers ont vu leur part de marché progresser en 2020, souvent portés par le succès de long-sellers comme les livres de Robert Green et Olivier Roland chez Alisio, la marque business de Leduc.s (groupe Albin Michel) ou les livres d'enrichissement personnel de Robert Kiyosaki (Un monde différent) et de la collection « Les Nuls » (First) consacrés à la bourse et à la finance.

Cependant, cette prime aux long-sellers empêche parfois l'émergence de nouveaux titres, selon Laurent du Mesnil, codirecteur des éditions Maxima. « Les libraires ont tendance à privilégier les valeurs sûres lors de leurs mises en place, estime-t-il. Certains livres d'actualité ont pourtant besoin d'être vus en librairie pour trouver leur public. » L'éditeur, qui réalise l'essentiel de ses ventes grâce au fonds, continue donc en parallèle d'alimenter son catalogue de thématiques business, finances/bourse et immobilier. Il propose notamment en mars Guide complet du trading avec Ichimoku, un indicateur graphique permettant de visualiser les tendances d'un marché.

L'enrichissement personnel continue d'ailleurs de figurer parmi les segments les plus porteurs. C'est en partie grâce au succès de livres comme L'art du trading de Thami Kabbaj - qui voit ses ventes progresser chaque année depuis sa parution en 2007 - qu'Eyrolles sort de 2020 en légère croissance. Vuibert a aussi investi le territoire avec Devenir rentier immobilier en partant de rien, paru en octobre dernier et qui a dépassé les 15 000 exemplaires vendus.

 

La production du secteur Economie Gestion en 2020- Photo LH

Les éditeurs s'efforcent néanmoins de renouveler leur offre. Le contexte s'y prête : en bouleversant l'organisation du travail, le Covid-19 a généré une foule de nouveaux questionnements, tant théoriques que pratiques où s'immiscent de plus en plus des considérations d'ordre personnel. Le mélange des genres entre vie personnelle et professionnelle est certes un thème récurrent des publications d'économie-gestion. Mais la crise sanitaire, en massifiant le télétravail, n'a fait que brouiller un peu plus les frontières. Les éditeurs s'emparent du sujet, sans d'ailleurs toujours rencontrer le succès escompté. Les titres consacrés au télétravail, en particulier, se sont peu vendus. « Les collaborateurs ont vécu l'expérience du home office de manière forcée, cela ne les a pas incités à rechercher des outils particuliers », analyse Marie-Anne Jost-Kotik, directrice éditoriale du pôle référence chez First, qui avait pourtant opportunément publié Le télétravail pour les Nuls le 12 mars 2020, au début du premier confinement. De la même manière, Mettre en place et manager le télétravail (Eyrolles) a connu des ventes décevantes. « Les lecteurs sont à la recherche d'angles plus pratiques, estime Florian Migairou, responsable de secteur éditorial. Ainsi notre livre Animer à distance, paru en septembre, a bien mieux trouvé son public. » Dans la même veine, Diateino annonce pour mars Équipes virtuelles, missions réelles.

Vie personnelle et professionnelle

Le bonheur au travail semble davantage répondre au besoin de composer entre vie personnelle et professionnelle. Les collections comprenant le mot-clé « happy » ont fleuri dernièrement : « My Happy Job » chez Vuibert, lancée en mai 2020 avec des titres consacrés au slow working, au job crafting ou aux working mums et la collection « Happiness@Work » inaugurée dès 2018 chez De Boeck à partir de best-sellers anglo-saxons témoignent de l'intérêt pour le sujet. Vuibert propose en outre de nombreux titres hors collection sur le sujet et Alisio a réalisé l'une de ses meilleures ventes avec The One Thing, méthode de Gary Keller pour mieux concilier ses vies personnelle et professionnelle. First de son côté annonce un nouveau titre pour la rentrée autour du management bienveillant 2.0, signé Gaël Châtelain-Berry, créateur du podcast Happy Work, qui publie également en mars un roman d'entreprise chez Dunod, Sois un homme ma fille. Après avoir lancé en septembre 2020 une série feel good avec deux titres, dont Apprenez à jongler entre vie pro et vie perso, De Boeck publie pour sa part Manager Sapiens, guide pratique illustré proposant une approche innovante du management. « C'est un livre essentiel dans ce contexte de crise sanitaire qui nous oblige à réinventer notre quotidien professionnel et à apporter un nouvel éclairage à nos pratiques », explique Elocia Vermeulin, directrice des éditions De Boeck.

 

Les ventes du secteur Economie Gestion en 2020- Photo LH

Une autre tendance de cette année concerne plutôt les soft skills, qu'on peut traduire par compétences douces, ou comportementales. « Au-delà des compétences métier, le relationnel occupe une place de plus en plus importante au travail », confirme Florian Migairou, chez Eyrolles. L'éditeur adapte en juin le livre du québécois Benoît Chalifoux, L'incroyable pouvoir des habiletés relationnelles. De la même manière, et après avoir publié Boîte à outils des soft skills en septembre dernier, Dunod annonce le lancement à la rentrée prochaine d'une collection dédiée aux à la thématique, sans plus de détails.

Approche combative

De son côté Alisio inaugure la collection « Travailler autrement », initialement prévue en 2020 et repoussée à cause de la crise sanitaire. Les deux premiers titres, consacrés à l'hypersensibilité et à l'intelligence collective, ont paru début février. « Ces ouvrages prennent en compte les mutations du travail et la recherche de sens des collaborateurs en entreprise, explique Danaé Tourrand-Viciana, directrice éditoriale littérature, essais et documents chez Leduc.s. Ce sont des angles nouveaux dans la vie professionnelle. » Dans un positionnement voisin, Pearson a publié en octobre dernier Nudge, consacré aux sciences comportementales. « Les ventes sont encore modestes, mais le sujet est dans l'air du temps et nous y croyons beaucoup », indique Florence Young. A contrario, Maxima opte pour une approche combative avec Le management est un sport de combat. « À l'heure où l'on parle beaucoup de bien-être et d'épanouissement des salariés, ce titre rappelle que la conduite d'une entreprise demande avant tout un mental de combattant et une attitude de vainqueur », souligne Laurent du Mesnil.

Au-delà des soft skills, les lecteurs sont aussi en recherche active d'idées de reconversion. Alors que Vuibert a publié en septembre La semaine prochaine je démissionne, l'éditeur annonce Pour quoi je suis fait ? qui invite le lecteur à identifier ses envies et choisir un métier en rapport avec sa personnalité et ses besoins profonds. Eyrolles de son côté propose ce mois de mars Pose ta dem' et a déjà fait paraître début février Comment trouver sa place quand on ne rentre dans aucune case. Diateino joue désormais des synergies avec le groupe Guy Trédaniel pour publier les coffrets Boostez votre carrière et (Re)devenez acteur de votre recherche d'emploi. Dunod s'intéresse aux parcours multiples avec le livre de Claire Sanchez, Je suis une slasheuse. En développement personnel, les éditions Jouvence ont publié début janvier Déchire ton CV et fais la différence et proposent une nouvelle édition de Changer de vie et devenir coach.

La crise sanitaire offre aussi l'occasion aux éditeurs de répondre à des problématiques business concrètes : Vuibert a ainsi publié en janvier Tout le monde peut trouver des clients avec Internet. « C'est un livre important car le Covid-19 change profondément les modes de consommation des Français, rappelle Émilie Lerebours. Beaucoup de petits commerces n'ont pas les moyens d'être visibles en ligne et cherchent des solutions pour le devenir. » Premier opus d'un nouveau label « Entreprendre », le titre sera suivi en avril d'Obtenez les meilleurs financements pour votre projet.

Pratiques innovantes

Eyrolles opte également pour une approche centrée sur l'efficacité avec sa nouvelle collection « Eyrolles Learning ». Les trois premiers titres, consacrés à la vente, à la formation et au management ont paru ce mois de février. Trois nouveaux opus abordant le travail en équipe, les achats et la gestion de projet sont annoncés pour avril. « Nous avons voulu construire la collection à partir des besoins des lecteurs, pour leur permettre d'être immédiatement opérationnels, explique Florian Migairou. Ces livres ont aussi vocation à constituer une offre de base, solide et efficace, pour les libraires qui n'ont pas un rayon entreprise très large. » Structurés en double-page, les ouvrages proposent les techniques essentielles, mais aussi des pratiques innovantes et des sources d'inspiration. La maquette est organisée autour de dix points clés qui sont ensuite abordés dans plusieurs double-pages outils enrichies d'exemples marquants et d'histoires de réussite. Les conseils d'un professionnel expérimenté viennent clore chaque partie.

 

Les principaux éditeurs Economie Gestion en 2020- Photo LH

À plus moyen terme, First prépare pour la rentrée 2021 le lancement d'une nouvelle collection « Le meilleur des conférences TED », avec trois premiers titres consacrés à la créativité, au leadership et à l'innovation. Côté innovation, Dunod va pour la première fois proposer une version audio de l'un de ses « Livres en Or », le Communicator, et publiera prochainement une édition anglaise du Negociator à destination des marchés anglo-saxons. Tirant les leçons du fléchissement de son fonds professionnel en 2020, l'éditeur se prépare à un « renouvellement important des collections existantes, avec révision des principes de couverture ou de maquette intérieure », annonce Delphine Levêque.

Les 50 ans d'Economica

Quant au marché universitaire, il se distingue par de fortes disparités selon les éditeurs. Chez Pearson, surtout présent en écoles, le manuel de cours « s'est bien comporté, soutenu par les demandes des établissements », constate Florence Young. « Les étudiants ont davantage utilisé les manuels dans le cadre des cours à distance », ajoute-t-elle, signalant une croissance des ventes de 7 % sur un segment habitué à stagner. Dunod et De Boeck observent également une meilleure tenue du fonds universitaire que professionnel. A contrario pour d'autres éditeurs le confinement n'a pas eu d'impact favorable sur les usages. « On avait imaginé que le livre servirait de valeur refuge aux étudiants, mais ça n'a pas été le cas », indique Émilie Lerebours, chez Vuibert.

Chez Economica, qui célèbre son cinquantième anniversaire en 2021, le fondateur Jean Pavlevski pointe le recul des librairies universitaires, symbolisé à l'extrême par la fermeture de Gibert Jeune à Paris. « En tant qu'éditeur de référence, nous avons assez peu subi les confinements car nos lecteurs ont continué de commander nos ouvrages, explique-t-il. En revanche le marché souffre de ne pas avoir, comme c'est le cas dans les pays anglo-saxons, de grandes librairies au sein des campus universitaires. » Economica n'en poursuit pas moins sa politique de publications d'ouvrages de haut niveau avec Économie & management, de Christophe Tavéra, et Négoce et négociants de matières premières, d'Yves Simon, tous deux parus début janvier. De son côté, Vuibert continuera d'alimenter en 2021 sa collection « Les spécialités du sup », destinée aux étudiants avancés, qui a connu un démarrage timide dans le contexte sanitaire particulier de la dernière rentrée.

 

« Performez ! », nouvelle collection de Vuibert

Destinée aux professionnels en activité avec quelques années d'expérience, la nouvelle collection « Performez ! » de Vuibert s'est ouverte le 23 février avec deux titres consacrés à la vente et au marketing digital. À noter que Marketing digital propose un chapitre additionnel consacré au luxe accessible uniquement au format numérique. Ces ouvrages à la pagination importante (entre 320 et 350 pages) sont conçus pour renforcer sa pratique professionnelle et s'organisent autour d'exemples concrets, de mises en situation et d'une « bonne équation entre théorie et pratique. » « Nous abordons des domaines de la vie active où les collaborateurs sont beaucoup challengés, explique Émilie Lerebours, responsable éditoriale chez Vuibert. Ils ont besoin de se poser les bonnes questions pour savoir s'ils sont toujours performants par rapport aux attentes de leur entreprise, ou du marché s'ils veulent changer d'entreprise. » L'éditeur annonce un rythme de deux parutions par an, les prochains opus arriveront en 2022.

De l'humour et de l'illustré

Plusieurs éditeurs proposent des titres optant pour une veine humoristique et/ou illustrée. Après avoir publié en octobre 2020 Décider c'est pas sorcier de l'américain Dan Ariely, Alisio confirme son ouverture à la bande dessinée : l'éditeur annonce pour l'automne prochain la déclinaison BD du best-seller d'Olivier Roland Tout le monde n'a pas eu la chance de rater ses études, illustré par Vaïnui de Castelbajac. Dunod de son côté prépare pour avril Dessine-moi la compta tandis qu'en fin d'année De Boeck publiera Captain Economics, premier titre d'une petite série ludique pour aborder l'économie de manière décomplexée. Chez Pearson, le livre illustré Gafamus, paru le 22 janvier, se présente comme une fable atypique pour parler de l'impact des Gafam (Google, Apple, Facebook, Amazon, Microsoft) sur la démocratie dans le monde.

Meilleures ventes Quoi qu'il en coûte

Des essais, des livres sur l'enrichissement personnel et quelques plans comptables. Notre classement GfK/Livres Hebdo des meilleures ventes de livres d'économie et de gestion sur l'année 2020 se distingue par sa grande stabilité. Les long-sellers de Robert Kiyosaki, Thami Kabbaj, Olivier Roland, David Graeber et Thomas Piketty ont tous répondu présents en librairie, laissant bien peu de place aux nouveaux auteurs. Le succès de Votre empire dans un sac à dos, de Stanislas Leloup (Eyrolles, 17e), paru début 2020, fait ainsi figure de rare exception. Autre fait remarquable, la présence sur le podium de Quoi qu'il en coûte, de François Lenglet (Albin Michel, 3e), paru seulement à la fin du mois de septembre, témoigne de la forte préoccupation des Français en contexte de crise sanitaire. Malgré son titre, le livre des prix Nobel d'économie Abhijit v. Banerjee et Esther Duflo, Economie utile pour des temps difficiles, ne parle pas de la Covid-19. Bien que paru le 12 mars au début du premier confinement, il occupe néanmoins une belle 8e place (tableau complet à télécharger ci-contre).

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