Écologie

Édition durable : le livre au vert

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Édition durable : le livre au vert

L'édition, qui publie beaucoup sur l'écologie, devrait être exemplaire dans la gestion de l'écosystème de son activité. L'essentiel de son pouvoir se trouve dans le choix des fournisseurs, et le nerf de la guerre reste le papier, dont le système de certification fait aujourd'hui débat._ par Hervé Hugueny et Clarisse Normand

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Par Hervé Hugueny, Clarisse Normand,
Créé le 01.03.2019 à 00h00,
Mis à jour le 01.03.2019 à 15h25

Alors que son poids économique est faible par rapport à d'autres secteurs autrement plus importants comme les transports, l'agriculture ou l'énergie, l'édition subit des reproches récurrents d'atteinte à l'environnement, qui pointent surtout les deux extrémités du cycle de vie d'un livre : l'origine de la matière première utilisée pour fabriquer le papier dont il est constitué (la forêt) et la destruction d'ouvrages neufs retirés du commerce (le pilon).

Le label Forest Stewardship Council (FSC) a été créé en 1993 par le WWF et Greenpeace. - Photo MICHEL COMBE/LH

Pourtant, les volumes en jeu ne sont pas considérables : selon le bilan 2017 de l'Agence de l'environnement et de la maîtrise de l'énergie (Ademe), la consommation de papier pour le livre en France se limite à 2,5 % des 8,9 millions de tonnes de papiers et cartons utilisés dans le pays, soit 218 500 tonnes, une proportion à peu près constante. Quant au pilon, à 30 944 tonnes en 2017, selon la dernière enquête du Syndicat national de l'édition (SNE), il représente 14,1 % du papier imprimé pour le livre. Les mailings postaux et les prospectus publicitaires consomment 1,1 million de tonnes de papier.

En République du Congo, deux multinationales forestières se sont lancées dans la gestion durable de la forêt sans tenir compte des intérêts des population locales. - Photo COPIE D'ÉCRAN /ARTE

« On devrait nous féliciter et nous encourager pour ce que nous réalisons au nom du développement durable, au lieu de nous mettre en accusation dans des rapports pour lesquels nous n'avons pas été consultés, et auxquels on nous somme de répondre dans les 24 heures », s'agace Pascal Lenoir. Près d'un an après la sortie de l'étude de WWF France sur l'édition jeunesse, le président de la commission environnement du SNE, et directeur de la fabrication de Gallimard, s'indigne toujours de la méthode, volontairement alarmiste pour aimanter les médias. Titré « Les livres de la jungle : l'édition jeunesse abîme-t-elle les forêts ? », ce rapport de 126 pages était paru en mars 2018, à la veille de Livre Paris, au moment du pic d'attention dont bénéficient le livre et l'édition pendant ces quelques jours.

Les entrepôts de Prisme, à Créteil. - Photo OLIVIER DION

Dans la forêt

Pour preuve de cette gestion responsable et soucieuse de l'environnement, Pascal Lenoir rappelle les résultats de l'étude du SNE sur la consommation de papier par les éditeurs, publiée quelques mois avant le rapport du WWF : « En 2016, 93 % des papiers utilisés étaient certifiés FSC ou PEFC, ou recyclés, contre 73 % cinq ans auparavant. D'autre part, le papier est réalisé à partir d'une matière renouvelable, et il est recyclable. On ne peut pas accuser le livre d'être nuisible à l'environnement. Il n'y a pas eu dans notre secteur de scandale de trucage de normes techniques », rappelle-t-il, faisant allusion au « dieselgate » de l'industrie automobile.

Le pilon, dernière étape de la vie du livre, avant le recyclage. - Photo AII RIGHTS WAIVED UNDER CC0 WAIVER/D COETZEE

Le travail éditorial en lui-même relève d'une activité tertiaire à l'impact limité sur l'environnement. En revanche, il mobilise des fournisseurs industriels en amont, dans la production de papier et l'impression des livres, et utilise du transport en aval, jusqu'aux points de vente, également de faible impact sur l'environnement. En matière de gestion écoresponsable, la décision majeure des éditeurs se est dans le choix de leurs prestataires, qu'ils sélectionnent en s'appuyant sur le contrôle effectué par les organismes privés de certification forestiers et papetiers, socles de toute la chaîne de confiance.

Cofondateur en 1993, avec Greenpeace, du Forest Stewardship Council (FSC), WWF n'accorde sa confiance qu'à ce label et considère que le Program for the Endorsement of Forest Certification Schemes (PEFC), créé cinq ans plus tard à l'initiative des professionnels européens de la filière bois, n'est pas fiable. Il accuse donc les éditeurs, qui le privilégient à une large majorité, de ne pas « être à la hauteur des responsabilités qu'ils détiennent » dans leurs choix de papier.

En pleine rentrée littéraire 2017, une autre étude intitulée « Un livre français : évolutions et impacts de l'édition en France » s'en prenait à la conception des ouvrages de littérature générale. Le Bureau d'analyse sociétale pour une information citoyenne (Basic) affirmait que la filière émettait des gaz à effet de serre à un niveau très élevé, et que ses profits se payaient de coûts sociétaux supportés par l'Amérique du Sud, d'où vient une part importante de la pâte à papier utilisée en France. Une affirmation vivement contestée par Pascal Lenoir, qui rappelle que la majorité des papiers utilisés dans le livre vient de l'est et du nord de l'Europe.

Il y a au moins une certitude : le papier constitue le poste le plus important de l'impact environnemental d'un livre. « Il en représente 70 % », souligne Marie Décamps, responsable de la fabrication de Terre vivante, éditeur spécialisé dans les guides pratiques d'écologie, qui avait réalisé en 2011 une analyse du cycle de vie de ses ouvrages, la seule à ce jour dans le secteur. D'où l'importance des débats sur la provenance du papier, récemment crispés sur la confiance à accorder aux labels PEFC et FSC, à la base des bonnes pratiques revendiquées par l'édition.

Des labels décriés

Deux documentaires ont durement contesté leur organisation, présentée comme laxiste. En janvier 2017, un reportage de « Cash investigation » (France 2) se moquait de la procédure de certification de PEFC, qui repose dans sa phase initiale sur une autodéclaration de bonne foi, transformée en farce. PEFC s'est indigné de la méthode, et a fait valoir que les contrôles avaient bien lieu a posteriori suivant des règles elles-mêmes vérifiées par les pouvoirs publics. Greenpeace France n'a pas manqué d'ajouter que « le label FSC présente davantage de garanties, même s'il n'est pas exempt de reproches et pose de réels problèmes dans certains pays, notamment en Afrique », peut-on encore lire sur son site.

Des problèmes si importants que la branche suisse de Greenpeace décidait en septembre 2017 de résilier son adhésion, en raison du déséquilibre de la gouvernance tripartite, partagée entre les entreprises, les ONG et les représentants des populations locales. En mars 2018, Greenpeace International se retirait à son tour, jugeant la mise en œuvre du label « particulièrement faible dans certaines régions à haut risque » en raison de la fragilité des institutions et de la corruption. Et en octobre, Arte diffusait un reportage accusateur, montrant qu'au Brésil et au Congo notamment les habitants de zones forestières certifiées n'étaient pas mieux protégés face aux appétits des exploitants. Un site baptisé FSC-watch, animé par d'anciens membres du label, publie aussi de longues critiques à l'encontre de l'ONG.

FSC conteste ces accusations, en soulignant les améliorations produites auprès des populations et au sein de la biodiversité par ses procédures très détaillées de certification de ses dix principes et 70 critères. L'ONG souligne aussi que d'autres branches de Greenpeace, au Canada et aux Etats-Unis, ont réaffirmé leur soutien. Le WWF, par la voix d'un de ses porte-parole, dénonce un documentaire à charge qui oublie les succès de l'organisation.

De fait, ce mode de protection rencontre des problèmes plutôt dans les pays où il doit quasiment remplacer des pouvoirs publics défaillants, voir s'y opposer. Or le marché de la pâte à papier est mondial, et la certification est un élément important de sa circulation, et de sa valorisation dans l'étape suivante de la production de papier. Dans leur argumentaire, les deux organisations insistent bien sur ce point.

Dans cette économie de la réputation, le papier FSC peut se vendre ainsi un peu plus cher que le PEFC, peut-être en raison de sa moindre abondance due à un approvisionnement plus restreint : 195 millions hectares de forêts sont certifiées FSC (dont la moitié en Europe), contre 309 millions pour le label concurrent (dont le tiers en Europe). Et 71 millions d'hectares disposent du double contrôle. En France, 8,2 millions d'hectares sont PEFC, dont 2,5 millions en Guyane précise Paul-Emmanuel Huet - directeur exécutif de PEFC France -, contre 60 000 seulement pour FSC, reconnaît Aurélien Sautière, directeur exécutif de la branche française. Editis a opté pour ce label et est même certifié et adhérent de l'organisation. Hachette Livre utilise majoritairement du PEFC sur ses 98 % de papier certifié, le solde étant du recyclé. Le groupe réalise aussi un bilan carbone de son activité, le quatrième étant en cours de réalisation.

Interdiction du chlore pur

S'ils s'approvisionnent auprès d'exploitants forestiers ou de producteurs de pâte certifiés, les papetiers peuvent aussi se recommander de ces labels. Autrefois très polluante, l'industrie papetière brandit le respect des normes environnementales comme un élément de fierté industrielle, et se sait très surveillée. Le chlore pur comme procédé de blanchiment est interdit en Europe, et la plupart des papiers affichent les sigles ECF (pour Elemental Chlorine Free) ou TCF (Totally Chlorine Free). La consommation d'eau, considérable il y a quelques décennies, peut être aujourd'hui réduite à une dizaine de mètres cubes par tonne de papier avec l'installation de circuits fermés.

Le débat à propos du papier s'est déplacé autour de l'alternative entre fibre vierge et fibre recyclée, qui ne convainc pas dans l'édition. Elle ne représentait que 2 % des tonnages consommés en 2016, selon l'enquête du SNE, contre 3 % en 2012. La mise en redressement judiciaire d'Arjowiggins, seul groupe papetier en France spécialisé dans cette production (hors la qualité « journal », parfois utilisé pour du poche), risque de réduire à néant cet usage déjà limité si les trois usines n'intéressent aucun repreneur. « Cela n'a aucun intérêt de se fournir hors de France en papier recyclé, car le transport annule le bénéfice en termes de bilan carbone », explique-t-on chez Hachette.

Ce papier est aussi plus cher. C'est incompréhensible pour les éditeurs, qui soupçonnent un argument de marketing, et non de coût de revient. « Nous atteignons maintenant les mêmes qualités de blancheur et de tenue qu'un papier réalisé à partir de fibres vierges », affirme Aude Montserrat, responsable commerciale chez Arjowiggins, qui se désole de la résistance des éditeurs.

« La fibre recyclée a été chauffée, malaxée, tordue, ses propriétés sont donc altérées par rapport à une fibre vierge, et la qualité du papier s'en ressent », estime Jean-Marc Lebreton, conseil en industries graphiques et édition, qui propose une formation au développement durable à l'Asfored, et conduit par ailleurs un projet de relocalisation en France de façonnage et finition de livre jeunesse. « L'avenir est au papier mixte, composé d'un mélange de fibres recyclées et vierges, celles-ci étant de toute façon indispensables car le papier ne se recycle pas à l'infini », rappelle-t-il. Selon l'Ademe, le bilan carbone de la pâte vierge serait même meilleur, après prise en compte de la récupération d'énergie dans les usines, plus efficace que dans le recyclé.

La fabrication

Côté fabrication, les éditeurs s'en remettent au label Imprim'Vert, détenu par 1 870 imprimeurs en France qui exploitent 2 200 unités de production, ou à la norme Iso 14001, plus rare car plus coûteuse à mettre en œuvre. « Le label coûte de 200 à 600 euros sur trois ans, alors que les frais d'une certification vont de 7 000 à 10 000 euros », indique Matthieu Prévost, responsable environnement de l'Uniic, et référent de cette certification, qui liste l'élimination conforme des déchets dangereux, la sécurisation des stockages des déchets dangereux, la non-utilisation de produits toxiques, la sensibilisation du personnel à l'environnement et le suivi de la consommation d'énergie.

Mais l'action essentielle de l'édition à cette étape se trouve dans l'ajustement du volume de fabrication aux ventes, grâce à l'impression numérique qui autorise des courts tirages, ou même l'impression à l'unité. En 2017, ils ont fait fabriquer 522 millions de volumes, contre 627 millions en 2006, réduisant l'écart entre impressions et ventes de 41 %. Interforum, filiale diffusion-distribution d'Editis, a installé une imprimerie numérique de grande capacité intégrée à son centre de distribution dans un ensemble baptisé Copernics, qui devrait connaître une extension au Canada. Hachette et Madrigall travaillent au même objectif en partenariat avec des imprimeurs. Poussant encore plus loin le principe de fabrication à la demande, Orséry veut installer des presses numériques en librairie, mais se heurte au scepticisme des éditeurs. Conçu autour d'un robot de fabrication, le projet Gutenberg One, plus ambitieux techniquement, relève à son tour ce défi.

Le transport

Après la production, responsable de 66 % des émissions de gaz à effet de serre selon le bilan carbone d'Hachette Livre en 2015, la distribution représente 19 % de ces émissions, causées par le transport (38 % de ce poste) et les consommables (21 %, pour les cartons, palettes, etc.). Bien gérée, la logistique peut réduire à la fois la charge économique et l'impact écologique du transport, si les flux sont regroupés. C'est l'objectif de la plateforme Prisme, située à Valenton (Val-de-Marne), qui a traité 60 000 tonnes de livres en 2018 pour les librairies de province, dont 25 % liés aux retours. « Sans Prisme, l'impact CO2 du transport serait deux à trois fois supérieur », estime Bouchaib Moudakir, son directeur. Les distributeurs déposent les commandes des libraires sur Prisme, qui les trie et les répartit entre les sept transporteurs agréés, lesquels les regroupent sur leurs propres plateformes avec d'autres livraisons, afin de remplir leurs camions.

A côté du transport, le conditionnement des livres consomme une grande quantité de cartons, plastiques et palettes, et entraîne des circulations aberrantes de cartons quasi vides. « La dimension homogène des emballages amène à gérer du vide », reconnaît Christophe Duvernois, directeur du développement durable et de la R&D du transporteur Geodis, « mais elle facilite le chargement des camions ». Environ un quart des emballages sont réemployés par les libraires pour leurs retours, et les cartons peuvent être recyclés, mais des bacs réutilisables pourraient devenir plus économiques, face à l'ampleur du gaspillage. Aujourd'hui, cette solution reste limitée aux circuits internes des enseignes. Chez Gibert Joseph, les bacs en plastique utilisés entre sa plateforme d'Ivry et ses magasins franciliens représentent « près de 75 % des flux du groupe », selon Richard Dubois, directeur commercial.

La fin de vie

Le livre sorti du circuit commercial classique peut trouver une prolongation sur le marché de l'occasion : c'est une économie de la décroissance, cette réutilisation réduisant la nécessité de produire des livres neufs, et donc l'impact sur l'environnement. RecyLivre en fait un argument écologique, cumulant depuis sa création une estimation d'économie en arbres (27 215), en eau (1 million de m3) et en empreinte carbone (1 500 tonnes). Mais ce circuit, qui connaît une forte expansion sur Internet, surtout sur la place de marché d'Amazon, exclut les auteurs et les éditeurs de ses bénéfices, et la plupart des libraires.

Enfin, étape ultime, le pilon reboucle la chaîne, les livres sortis des entrepôts étant envoyés au recyclage. Contrairement aux espoirs du WWF, qui prépare une étude sur l'économie-circulaire dans l'édition, il n'est pas certain qu'ils servent à refaire du papier à livres. « Comme tous les objets composites, un livre exige plus de traitement qu'un matériau homogène : il faut arracher la couverture, massicoter le dos pour-retirer la colle et récupérer le papier uniquement », explique Jean-Marc Lebreton. En fonction des cours du papier à recycler, des livres peuvent donc être intégralement broyés pour fournir des ballots de second choix destinés au carton, qui sert parfois à emballer...des livres. 

"Accroître les zones sauvages"

Cyril Dion - Photo OLIVIER DION

La question de l'empreinte écologique du livre ne se limite pas aux émissions de gaz à effet de serre, mais à l'eau, aux produits chimiques et, plus encore, à l'avenir de nos forêts. Les forêts sont non seulement d'indispensables puits de carbone, mais elles sont aussi l'habitat de nombreuses espèces animales et de quelques peuples dans certaines contrées du monde. Accroître les zones sauvages où tous peuvent continuer à vivre est fondamental, alors que près de 60 % des populations de vertébrés ont disparu ces quarante dernières années. L'industrie du livre peut y contribuer, à sa mesure. Cyril Dion

Terre vivante : en quête de papier recyclé

Brigitte Michaud, Terre vivante. - Photo OLIVIER DION

Spécialiste de l'écologie pratique, Terre vivante s'organise en cohérence avec les convictions défendues dans ses livres et avait prévu d'imprimer la totalité de « Facile et bio », sa principale collection sur du papier recyclé d'Arjowiggins. « La mise en redressement judiciaire a tout interrompu », se désole Brigitte Michaud, directrice éditoriale. C'est la deuxième tentative avortée : à la suite de l'analyse de cycle de vie de ses livres, l'éditeur avait déjà décidé d'augmenter son utilisation de papier recyclé, en se fournissant chez Vertaris, papetier grenoblois dont c'était la spécialité, et qui a fait faillite.

« Avec Arjowiggins, nous avions négocié 100 tonnes pour l'année, à un prix assez proche du papier de fibres vierges, qui a bien augmenté, mais nous n'avons même pas reçu la première livraison », regrette Marie Décamps, responsable de la fabrication. Dans l'attente d'un repreneur, Arjowiggins a-suspendu sa production de papier recyclé, ne main-tenant que la fabrication de pâte dans l'usine Greenfield. Terre vivante, qui utilisait déjà environ 200 tonnes de papier recyclé (Eural offset) d'Arjowiggins pour son magazineLes Quatre Saisons, ou du papier mixte (Reprint offset, 60 % de recyclé) pour d'autres productions, doit reprendre du papier de fibres vierges. « Nous choisissons des papeteries intégrées, qui produisent aussi leur pâte et n'ont pas besoin de la transporter », précise Marie Décamps. Terre vivante demande à ses imprimeurs d'utiliser de l'encre végétale, et les sélectionne aussi en fonction de leur distance par rapport à Dilisco, son distributeur situé dans la Creuse. Ils doivent aussi disposer d'un-façonnage intégré, afin de ne pas ajouter de camionnage pendant la fabrication. H. H.

L'ebook, illusion écologique ?

Françoise Berthoud - Photo DR/INRIA

Comparer l'impact sur l'envi-ronnement d'un livre -papier et d'un livre numérique -expose à une réponse frustrante : ça -dépend... de nombreux paramètres. « Si on considère qu'un livre imprimé est lu par deux lecteurs, son impact est réduit de moitié », fait remarquer Françoise Berthoud, ingénieure de recherche au CNRS et fondatrice d'EcoInfo, un groupe de travail et de réflexion sur l'impact climatique des nouvelles technologies. Avec ce critère, les biblio-thèques seraient donc les structures les plus écologiques de la chaîne du livre.

Tout en se gardant d'affirmations tranchées, Françoise Berthoud s'attache à diffuser les faits et les informations propres à susciter la réflexion et la responsabilisation à propos des usages numériques, dont l'immatérialité est trompeuse. « Tout repose sur l'analyse du cycle de vie, et ce qui compte dans le numérique c'est la durée d'utilisation des appareils, en général bien trop courte alors que c'est le paramètre fondamental », insiste-t-elle.

L'effet du fichier lui-même est quasi négligeable, et donc clairement inférieur à l'impact du livre papier, mais il faut y ajouter les ressources nécessaires (eau, métaux rares, plastiques) à la fabrication d'une liseuse, même si elle est moins gourmande qu'un ordinateur, un smartphone ou une tablette. L'étude la plus sérieuse sur le sujet reste celle de trois chercheurs de l'Institut royal de technologie de Stockholm (Suède) publiée en 2011 (International Journal of Life Cycle Assessment), sans égale dans la précision depuis, même si ses auteurs reconnaissent de nombreuses lacunes de données. Toute la chaîne du livre est analysée, en fonction de diverses hypothèses, jusqu'au moyen de transport utilisé par l'acheteur de livres. Côté liseuse, l'analyse du cycle de vie produit l'estimation du nombre de livres numériques lus pour amortir l'impact de l'appareil, en fonction d'une douzaine de critères.

Pour l'émission comparée de CO2, il faut près de 40 livres numériques pour un livre papier, et donc le double si celui-ci est prêté à un autre lecteur. Pour d'autres impacts (changement climatique, utilisation de ressources, écotoxicité, etc.), l'équilibre se trouve à une trentaine de livres, mais il en faut près de 80 pour l'atteinte à la couche d'ozone, 200 pour l'acidification de l'air, et environ 400 pour la pollution de l'eau.

D'autres travaux effectués à partir d'observations recueillies auprès d'utilisateurs produisent des résultats contrastés, faute de données fournies par les vendeurs d'appareils ou de livres numériques, qui disposent pourtant de toutes les informations nécessaires via les comptes clients et les applications de lectures installées sur les terminaux. H. H.

Des libraires champions du non-retour

Pour le point de vente, le principal levier d'action en matière d'écologie concerne la maîtrise de ses achats et par suite de ses retours. Dans ce domaine, la librairie traditionnelle se révèle plus vertueuse. Selon l'institut I+C, son taux de retour moyen en 2018 est de 22 %, contre 25,4 % pour les grandes surfaces cultuelles et 29 % pour les hypermarchés.

Parmi les librairies, certaines affichent des taux exceptionnellement bas : 4,9 % en 2018 chez Dialogues à Brest, 11 % au Comptoir des mots à Paris 20e, 11 % chez Comme un roman à Paris 3e... Relevant avant tout d'une démarche économique, les efforts pour diminuer les retours sont « d'abord liés à la volonté du patron », estime Renny Aupetit (Le Comptoir des mots), mais dépendent aussi de la capacité des libraires « à se faire respecter des représentants », note Frédérique Massot (La Rose des vents à Dreux), et « à réassortir de manière très réactive », poursuit Delphine Leborgne (Dialogues à Brest).

Ayant ramené de 25 % à 11 % les retours de Comme un roman, Xavier Moni explique « avoir porté ses efforts sur la réduction du nombre de titres pris à l'unité et développé une vraie politique d'achat ». Face aux exigences de leurs clients, toujours plus pressés, les libraires font valoir l'intérêt de la mutualisation, dont la navette Librest ou le site de géolocalisation Parislibrairies.fr. C. N.

Pas de pilon à l'Échiquier

« Nous avons reçu environ 500 personnes, et vendu 1 500 livres entre 1 et 5 euros. Ce n'est pas une opération rentable, mais nous ne voulons pas que nos livres finissent en pâte à papier », déclare Thomas Bout. Depuis quatre ans, le fondateur de Rue de l'échiquier, maison spécialisée dans les essais et documents d'économie sociale, écologie, BD, qui publie une vingtaine de nouveautés annuelles, organise une journée « sauvés du pilon » : les livres jugés défraîchis et bons pour la destruction par le distributeur sont récupérés, triés, et ceux qui sont vraiment abîmés sont soldés pendant cette braderie d'une journée. « Nous reprenons environ 6 000 exemplaires chaque année, de titres publiés depuis plus de deux ans, dont 40 % sont en réalité encore neufs et remis dans notre stock de secours que nous réexpédions en cas de manquant », explique Thomas Bout.

Diffusée surtout en librairie, Rue de l'échiquier supporte un taux de retour de 25 %, dans la moyenne de l'édition, mais le nouveau logiciel du CDE permet une amélioration des mises en place. « D'après Global gâchis [publié par la maison en 2013], dans l'agroalimentaire, la moitié de la production est perdue entre le champ et l'assiette » : un chiffre qui a marqué l'éditeur, soucieux de ne pas jeter ses livres.

Que deviennent les invendus ?

"Réunir l'ensemble de la chaîne"

Cyril Dion - Photo OLIVIER DION

Comme la plupart des sujets touchant à la question écologique, réduire l'empreinte de la chaîne du livre est chose complexe car elle demande de mettre d'accord des acteurs aux intérêts parfois contradictoires.

C'est pour cette raison que je pense indispensable de réunir des représentants de l'ensemble de la chaîne : forestiers, papetiers, éditeurs, libraires, auteurs, lecteurs, ONG pour trouver des solutions qui sortent des sentiers battus et, surtout, qui soient assumées par tous et pour tous. De nombreuses méthodes d'intelligence collective pourraient y aider ! Cyril Dion

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