« À six mois de la Foire de Bologne, Francfort reste un temps fort pour l’édition jeunesse », affirme Nicolas Roche, directeur général de France Livre, qui a accueilli 56 marques jeunesse sur le stand français à Francfort. Si la Foire de Bologne demeure en effet le rendez-vous incontournable de l’édition jeunesse, la Buchmesse offre aussi une occasion supplémentaire aux professionnels d’entretenir leurs liens, ou encore de prendre le pouls des marchés internationaux. Un enjeu d’autant plus important que l’édition jeunesse représente le premier secteur en matière d’achats et de cessions de droits.
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À ce titre, les conversations entre éditeurs internationaux ont fait apparaître un panorama de préoccupations partagées, parmi lesquelles le recul de la lecture chez les jeunes, la contraction des ventes, des budgets publics sous pression ou encore des échanges commerciaux plus soupesés. Autant de trajectoires nationales qui, d’un pays à l’autre, sont confrontées différemment, en fonction des leviers et des soutiens disponibles pour chacun.
« Tout le monde fait face aux mêmes difficultés »
« Je pense que tout le monde fait un peu face aux mêmes difficultés et souffre d’un peu tout », résume Mélanie Roland, directrice d’Alice éditions. Installée en Belgique francophone, cette maison jeunesse partage en effet avec le marché hexagonal, dont elle dépend grandement, des inquiétudes similaires. Comme en France, le secteur jeunesse de la Belgique francophone a ainsi reculé d’environ 4 % en valeur, d’après l’Association des éditeurs belges (ADEB).
Pour la dirigeante, cette contraction des ventes s’explique inévitablement par un affaiblissement généralisé de la pratique de la lecture. « Le score de la Belgique au test PIRLS [Programme international de recherche en lecture scolaire, qui mesure les compétences en lecture des élèves à la fin de leur quatrième année de scolarité obligatoire] est très mauvais », illustre-t-elle, précisant que la France ne devance le pays que d’une place.
La maison colombienne LuaBooks enrichit chaque année son catalogue de deux à trois nouveautés, alliant technologie et album traditionnel.- Photo ECPour télécharger ce document, vous devez d'abord acheter l'article correspondant.
« C’est bien simple, notre marché se contracte dans un pays qui, en plus, est en crise », ajoute-t-elle. Le système éducatif belge traverse en effet une période de forte austérité, marquée par une baisse notable des moyens disponibles. Résultat, les enseignants, prescripteurs essentiels, manquent non seulement de temps, mais surtout de ressources pour faire vivre le livre en classe.
Les politiques publiques, garantes de la vitalité du secteur
En Colombie, les inquiétudes sont elles aussi politiques. Lizardo Carvajal, fondateur de LuaBooks, maison indépendante qui allie albums jeunesse et technologie, redoute l’effet des coupes budgétaires annoncées dans le secteur culturel par le gouvernement d’extrême droite, nommé en août dernier. « En tant qu’éditeurs indépendants, nous sommes très inquiets, on ne sait pas ce qui va se passer », confie-t-il.
Une inquiétude nourrie par d’autres problématiques en matière d’accès à la lecture, notamment l’analphabétisme, qui concernait encore « 10 % de la population », ainsi que la persistance de fortes inégalités entre écoles publiques et privées.
Pour tenter d’offrir une réponse à ces enjeux, LuaBooks produit des albums papier qui dialoguent avec le numérique. Chaque ouvrage est ainsi lisible par une application qui permet d’animer les illustrations en 3D et d’accompagner le récit d’une narration sonore. Une façon de rester proche des usages contemporains des jeunes lecteurs. « La lecture doit être avant tout une source de plaisir », assure-t-il.
Entre diversité et exportation à l’internationale, une équation complexe
Mais cette créativité se heurte néanmoins à un marché local vampirisé, d’après l’éditeur, par la domination de grands groupes internationaux tels que Planeta et Penguin Random House, capables d’importer des volumes d’ouvrages considérables, vendus à des prix défiant toute concurrence et mettant à mal la production locale.
« Comment encourager la lecture si l’on ne garantit pas l’accès au livre, qui suppose non pas un livre unique pour tous, mais l’accès à différents formats, différents contenus ? », interroge quant à elle Rocio Barros Lopez, directrice de la maison chilienne Pehuén editores. À ses yeux, la baisse, au Chili, du niveau des indicateurs de la lecture et la compréhension écrite est directement liée à « une bibliodiversité insuffisante ».
Si les dispositifs d’achat public existent également là-bas pour les établissements scolaires et les bibliothèques, l’éditrice estime néanmoins qu’il appartient aux éditeurs de contribuer à l’animation et à la visibilité des catalogues. Une équation complexe puisqu’en cherchant des débouchés internationaux, « les productions tentent à s’homogénéiser pour être exportées », constate Rocio Barros Lopez. Le défi consiste alors à préserver des catalogues singuliers, ancrés dans les réalités locales et suffisamment divers pour donner aux jeunes le choix, tout en permettant leur circulation à l’international.
Des dynamiques divergentes
Tous les marchés ne connaissent cependant pas les mêmes dynamiques. Au Brésil, les programmes publics d’achat de livres constituent un soutien important de l’édition jeunesse, « avec des commandes qui atteignent régulièrement des centaines de milliers d’exemplaires pour un titre », assure Ines Silva, directrice de By Rights Agency, qui suit notamment Editora Biruta, une maison brésilienne de renom.
« Le marché local était tellement important que le pays ne s’est tourné vers la vente de droits que très récemment », poursuit l’agente. Aujourd’hui, la tendance évolue : les éditeurs jeunesse brésiliens tentent désormais de faire connaître leurs auteurs à l’étranger, encouragés par les distinctions obtenues par certains titres traduits.
« Dans les pays, les genres qui fonctionnent bien sont souvent similaires mais les tendances commencent souvent dans des pays comme la France et l’Allemagne avant de s'exporter » - Ines Silva.- Photo ECPour télécharger ce document, vous devez d'abord acheter l'article correspondant.
Au Portugal, Ines Silva observe aussi une progression réjouissante de l’édition jeunesse, notamment à travers Máquina de Voar, maison qu’elle accompagne. Après une longue dépendance aux œuvres étrangères, les lecteurs portugais se tourneraient désormais davantage vers des auteurs nationaux.
Des négociations plus prudentes
L’Espagne offre également un autre visage du secteur. Alors que le pays s’est enorgueilli d’afficher, à Francfort, une progression de 3 % de son chiffre d’affaires global, la situation de l’édition jeunesse apparaît plus nuancée. Si le young adult et les livres destinés à la petite enfance restent des segments porteurs, il semblerait que le décrochage de la lecture, dès l’âge de 10 ans, n’épargne pas la Roja.
À cela s’ajoute une crise du « fonds », le marché souffrant d’une production quasi boulimique. « Le marché espagnol est essentiellement un marché de nouveautés, nos catalogues se renouvellent de quasiment 80 % chaque année. C’est un marché de l’achat d’impulsion. On produit le livre, on l’écoule et on pense déjà à la nouveauté suivante », explique Julio Vicente, directeur du marketing et du commerce extérieur pour Editorial Libsa.
En somme, derrière des indicateurs globaux, les réalités seraient faites d’aspérités. Lesquelles ne passent évidemment pas inaperçues dans les échanges de droits. Chez Casterman Jeunesse, Nolwenn Lebret, en charge des droits internationaux, constate de fait une plus grande frilosité des éditeurs étrangers.
Par exemple, les achats chinois, historiquement importants pour l’édition jeunesse française, marquent officiellement le pas. « De manière générale, les éditeurs étrangers semblent plus attentifs aux tendances, poursuit Nolwenn Lebret. Le marché se tend et tout le monde resserre son catalogue. »

