Peut-on encore innover éditorialement et répondre aux problématiques liées au secteur de la jeunesse, lorsque les coûts augmentent et que les budgets se resserrent ? Dans un marché jeunesse contracté, la Frankfurt Kids Conference a choisi, mercredi 7 octobre, de réfléchir à des solutions pour l’avenir. Sous la thématique « Rewriting the Future », deux échanges ont surtout mis en avant une idée : la contrainte économique n’empêche pas toujours l’innovation.
À ce titre, le parcours de l’autrice de BD américaine Raina Telgemeir est un cas d’école. En déclinant en roman graphique la franchise littéraire de son idole Ann Martin, l’autrice de Smile, Sisters ou encore Guts (Scholastic/Gallimard Jeunesse), vendus à environ 18 millions de copies à travers le monde, a réactivé sous un nouveau format une importante propriété intellectuelle.
Une initiative qui a également permis de légitimer l’idée qu’un roman graphique de plus de 150 pages pouvait tout à fait intéresser un public de préadolescentes, entre 8 et 12 ans. « N’essayez pas de réécrire l’avenir, laissez la prochaine génération d’auteurs écrire sa propre version », a donc conseillé Raina Telgemeier aux professionnels présents.
« Ce qui aurait pu être un obstacle, nous l'avons transformé en force »
Les meilleures stratégies se situeraient-elles dans les marges ? Au Brésil, Marianna Warth, qui a hérité de Pallas éditions, s’est par exemple introduit en littérature jeunesse en misant sur un enjeu local : la valorisation des voix afro-brésiliennes. « Plus de 50 % de la population brésilienne est noire », a affirmé l’éditrice, racontant que sa thématique phare, longtemps boudée par les librairies, a finalement trouvé un écho retentissant lorsque les politiques l’ont finalement intégré aux programmes scolaires.
En Inde, Tara Books a poussé encore plus loin l'idée d'un modèle éditorial alternatif. Fondée en 1994 par Gita Wolf, la maison a bâti sa réputation sur une fabrication artisanale assumée, en s'appuyant sur des savoir-faire locaux plutôt que sur les imprimeries commerciales. « Ce qui aurait pu être un obstacle, nous l'avons transformé en force », a résumé sa fondatrice. Sérigraphie, formation de relieurs et travail direct avec des artistes issus de communautés locales ont ainsi constitué les piliers d'un modèle pensé, à l'origine, comme une alternative pour de jeunes lecteurs quasi exclusivement nourris d’ouvrages anglo-saxons et donc en manque de représentations plus en phase avec leur quotidien.
Le cas de The Night Life of Trees en est un illustre exemple. Fondé sur l'art et le folklore de plusieurs artistes, l'ouvrage, sérigraphié à la main, a remporté le Bologna Ragazzi Award en 2008. Une réussite qui, bien que basée sur un modèle artisanal alternatif, n’empêche pas la maison d’explorer de nouvelles choses. Notamment des techniques d'impression, de l’impression « en bloc », procédé très ancien en Asie, à la machine Heidelberg Letterpress datée de 1965, en passant par la risographie. Une manière, là encore, de transformer une contrainte industrielle en parti pris éditorial et esthétique.
Temps long et valorisation des catalogues
La maison n’est d’ailleurs pas la seule à faire le pari d’approches qui peuvent sembler à contre-courant du rythme de l’industrie. C’est le cas, notamment des éditions La Doux, créées au sein du groupe Les Nouveaux Éditeurs, et distinguées par le prix de l'éditeur jeunesse à Bologne en 2025, quelques mois seulement après leur création. Chaque année, par exemple, la maison fondée par Karine Leclerc et Sophie Chanourdie organise deux à trois résidences d’auteurs qui durent une semaine. « Cela leur permet de stimuler leur créativité », a expliqué Karine Leclerc, qui ne s’imagine plus travailler autrement.
Certains éditeurs cherchent, quant à eux, à tirer parti des technologies, qui peuvent notamment constituer un levier pertinent de valorisation du catalogue. Chez Carlsen, grande maison allemande, Anja Kemmerzel s'est ainsi présentée comme une « manageuse de métadonnées ». Avec son équipe, elle cherche à « optimiser la performance des titres de fonds », en s’inspirant des plateformes de commerce en ligne et de leurs algorithmes pour comprendre les comportements d’achat.
Une difficulté d’autant plus particulière pour le livre jeunesse où les lectures de l’enfant dépendent surtout des choix des prescripteurs, au premier rang desquels les parents. « Une mère qui cherche un livre d’activités pour une fille de quatre ans a besoin d’informations clés différentes d’un lecteur new adult ou d’un fan de manga », illustre Anja Kemmerzel.
À partir de grandes quantités de données, son équipe identifie donc des critères et des termes employés par les internautes pour rechercher un récit particulier, puis traduit les « attributs » littéraires d’un ouvrage dans un langage algorithmique. Pour cela, elle s’appuie notamment sur la base allemande VLB et sur l’analyse automatisée par IA des « reading rationales », ces motivations profondes qui conduisent un lecteur à acheter un livre.
De ces échanges ont ainsi émergé un horizon des possibles, avec une approche pas toujours spectaculaire de l’innovation. « Peut-être que nos budgets sont plus petits que dans de plus grosses entreprises, mais c’est précisément cela qui nous oblige à être plus créatifs. Et c’est ça, qui peut faire la différence », a résumé Mariana Warth.
