Les chiffres sont plus que réguliers : 65 000 visiteurs professionnels, venus de 130 pays, se sont rendus à la Foire de Francfort sur les deux seules premières journées, soit rigoureusement le même niveau de fréquentation que l'an dernier. Pour sa dernière édition à la tête de la plus grande foire professionnelle du livre mondial, Juergen Boos dresse un bilan stable : les visiteurs professionnels sont en hausse d'environ 0,1 % mercredi (soit 24 personnes de plus qu'en 2025 !), et d'environ 3 % jeudi, malgré des perturbations aériennes qui ont touché les délégations britanniques.
Ceci avec un total de 4 000 exposants et plus de 3 800 événements prévus sur les cinq jours de Foire, avec un seul indicateur en repli toutefois, celui des droits : 582 tables vendues au Literary Agents & Scouts Centre et au Publishers Rights Centre, contre 591 en 2025. Le nouveau plan de la manifestation, avec des allées élargies, est jugé concluant par la presse allemande, se félicite Juergen Boos, mais en 2027 il faudra composer encore sans le hall 6, toujours fermé pour rénovation.
Contraintes logistiques
Cette réorganisation n’a cependant pas fait l’unanimité. Plusieurs professionnels ont notamment regretté l’importante distance séparant le hall 3.1, qui accueillait les maisons d’édition internationales, et le centre des agents, déplorant que celle-ci ait parfois découragé certains rendez-vous.
« On ne peut pas passer la foire à parcourir des kilomètres à pieds » nous a-t-on glissé. Au-delà des contraintes logistiques, le nouvel agencement aurait également donné au hall 3.1 des airs « d’allées vides ». Un constat partagé par plusieurs professionnels français qui ont également déploré l’absence du stand anglo-saxon à proximité de France Livre. Véritable « haut lieu de rassemblement », celui-ci constituait jusqu’alors un point de passage stratégique permettant aux éditeurs et chargés de droit français de gagner en visibilité auprès des autres professionnels.
À noter qu'un dispositif de comptage par géolocalisation des téléphones mobiles, testé pour la première fois cette année, doit permettre de modéliser de manière plus précise le déplacement des visiteurs sur l'ensemble du Messe.
Côté business, Juergen Boos relève une fragmentation toujours croissante des droits (streaming, jeux vidéo, jeux de société) et une pression sur les marges liée aux abonnements audio autour de sept ou huit euros. Il cite aussi l'essor de l'adaptation audiovisuelle, avec une journée dédiée le vendredi. « Je voulais les deux, le film et le livre », explique-t-il aussi à Livres Hebdo. Après 21 ans à la tête de la Buchmesse, il laissera sa place à Joachim Kaufmann dès le 1er novembre, pour avoir plus de temps à consacrer à son autre passion, « la moto ».
IA et livre audio, évidemment
Sur le fond des sujets ayant agité la Foire, intelligence artificielle et livre audio ont, sans surprise et cette année encore, largement dominé les débats. Passé un nouvel appel à légiférer en ouverture, puis des discours vifs sur le stand France mercredi soir, l'IA a imprégné l'ensemble des rencontres, de bonnes pratiques en études, d'ateliers en conférences. Une présentation du cabinet britannique Maykn expliquant aux éditeurs les bonnes pratiques pour que leurs ouvrages soient conseillés aux lecteurs par les moteurs d'IA a réuni des centaines de professionnels du livre mondial.
Second sujet de fond, l’audio, dont la place dans la foire continue de grandir. Installée jusque-là dans le hall 3.1 sous le nom de Frankfurt Audio (640 m² en 2024, 730 m² en 2025), la zone a déménagé cette année dans le hall 4 et s’étendait pour la première fois sur deux niveaux. Ceci avec un Audio Business Centre réservé aux professionnels au 4.1, un espace grand public au rez-de-chaussée du 4.0, avec une Listening Lounge consacrée à la fantasy et trois studios de podcast, contre un seul l’an dernier.
Audible, Spotify, BookBeat et Pocket FM y étaient tous présents, aux côtés de nouveaux exposants venus de la synthèse vocale : ElevenLabs (qui a annoncé un partenariat d'ampleur avec le distributeur numérique De Marque), InAudio, Elredo Voice… Un signe que la question de la voix artificielle est passée du stade du débat à celui d'exposant.
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Le secteur jeunesse face à la baisse de la natalité
Toujours présente à Francfort, l’édition jeunesse a, cette année, bénéficié d’une nouvelle dimension. Pour la première fois, les éditeurs germanophones ont investi un espace dédié au sein du hall 4.0 aux côtés du pôle audio. Une configuration qui témoigne de la convergence croissante entre les différents supports de lecture.
Le salon a également été l’occasion de prendre le pouls, à six mois de la foire de Bologne, d’un secteur dont les réalités varient sensiblement d’un pays à l’autre. Si certains marchés font preuve de résilience, d’autres connaissent des fluctuations plus contrastées. Tous ont néanmoins partagé les mêmes inquiétudes, du décrochage de la lecture à la baisse de la natalité, en passant par le recul, voire la disparition de certaines politiques publiques.
À ce titre, la création de l’Imagination Stage a permis d’accueillir une poignée de nouveaux rendez-vous professionnels, dont la Frankfurt Kids Conference, qui a permis d’interroger l’avenir du secteur, et les marges de manœuvre créatives restantes dans un contexte plutôt morose.
Dix phrases entendues à Francfort
- « À Francfort, tu parles toujours assez bien anglais quand tu achètes, et jamais assez bien quand tu vends » (un éditeur français lors du cocktail de son groupe).
- « L'innovation, c'est la curation. Être éditeur aujourd'hui, c'est sélectionner face à la surabondance d'information » (Piers Pickard, Lonely Planet).
- « Nous ne demandons pas plus d’argent public. Nous demandons que s’exprime clairement une volonté de faire cesser la prédation, en appliquant tout simplement le droit d’auteur » (Vincent Montagne, président du Syndicat national de l’édition, sur l’IA).
- « Ressaisissez-vous ! » (Vincent Montagne, aux députés après le blocage à l’Assemblée nationale de la loi sur la présomption d’utilisation des œuvres, pourtant adoptée à l’unanimité au Sénat).
- « Démanteler ce qui fonctionne, ce serait fragiliser un secteur qui n’en a vraiment pas besoin » (Nicolas Roche, directeur général de France Livre, sur l’inscription du CNL parmi les opérateurs susceptibles d'être supprimés).
- « En ces temps difficiles, la Foire doit entendre nos contraintes économiques, et son avenir passe par un accès plus abordable pour tous » (Nicolas Roche, sur les tarifs de Francfort).
- « Mieux vaut 63 livres vendus aux 63 bons lecteurs que 10 000 exemplaires imprimés dont 500 partent au pilon » (Simon de Jocas, fondateur de Publishers without Borders).
- « Comme la Foire se tient plus tôt cette année, on découvre plus de livres que l'on n’avait pas encore reçus. Il y a plus d'excitation, plus de révélations » (un éditeur français sur son stand).
- « Les éditeurs étrangers semblent plus attentifs aux tendances. Le marché se tend et tout le monde resserre son catalogue » (Nolwenn Lebret, Casterman).
- « Je serais un mauvais manager si j'avais une vision et un plan précis après quatre semaines » (Joachim Kaufmann qui succède à Juergen Boos à la tête de la Foire).
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Le futur de l'édition de voyage… et de la distribution
Un autre temps fort aura été cette réflexion commune, entre éditeurs spécialistes du tourisme, sur leur place aujourd'hui dans un marché où le problème est l'éparpillement de l'information entre internet, livre et IA. « Beaucoup d'éditeurs ne sont plus dans un jeu de volume mais dans un jeu de jugement et de curation », a résumé Piers Pickard, directeur du pôle imprimé de Lonely Planet, mercredi 7 octobre sur la Global Stage, face à Christine Brisch, directrice éditoriale de MairDumont (Marco Polo, DuMont, Baedeker).
« Les gens n'ont pas besoin de plus d'informations, ni de plus de recommandations. Ils veulent un cadre et de la simplicité. L'innovation aujourd'hui, c'est la curation », ont poursuivi les deux dirigeants, expliquant élargir leurs catalogues de plus en plus loin du guide pratique : travel romance, jeunesse, coloriage, beau livre sur les cafés à chats du monde entier… « Nous voulons toucher aussi les gens qui ne voyagent pas », explique Christine Brisch.
Dans la même idée d'une ère où les repères de la recommandation en ligne se brouillent, un autre atelier, tenu lors du Publishing Perspectives Forum, a porté sur les moyens de faire parvenir les livres, imprimés ou non, à leurs bons lecteurs. Mot d’ordre : la précision plutôt que le volume.
« Mieux vaut 63 livres vendus aux 63 bons lecteurs que 10 000 exemplaires imprimés dont 500 partent au pilon », y a résumé Simon de Jocas, fondateur de Publishers Without Borders. Refusant tout catastrophisme, ce dernier a par ailleurs lancé : « Je ne pense pas que l’IA et le marché numérique vont tuer le livre. Au contraire, ils vont l’aider à mieux trouver ses lecteurs et à devenir plus efficace ».

