Avant-critique Essai

Géraldine Ruiz, "Lina ne ment jamais. La journaliste et la voyante de Brocéliande" (Julliard)

Géraldine Ruiz - Photo © Charlotte Krebs

Géraldine Ruiz, "Lina ne ment jamais. La journaliste et la voyante de Brocéliande" (Julliard)

La journaliste Géraldine Ruiz compose une enquête personnelle et littéraire sur une cartomancienne bretonne qui bouleverse son sens de la rationalité.

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Par Marie Fouquet,
Créé le 02.02.2024 à 09h00

Effets miroirs. C'est dans la forêt de Brocéliande, en 2019, que l'autrice rencontre pour la première fois la cartomancienne Lina. « Avant [...], j'étais indifférente à l'ésotérisme, à Dieu, à la sorcellerie. » Géraldine Ruiz est journaliste, plutôt habituée à l'enquête, à la recherche rationnelle de preuves ou de faits pour l'exposition et l'analyse d'une situation ou d'un sujet. L'une des premières scènes de son récit se déroule dans le cabinet d'une gynécologue qui la met en garde contre une grossesse « gériatrique » - terme médical pour désigner une grossesse qui a lieu après 35 ans - si elle attend quelques années de plus pour tomber enceinte. Cette confrontation pragmatique et froide avec le réel représenté par ce genre d'injonction sociale est bien vite battue en brèche par l'arrivée dans sa vie d'une voyante cartomancienne dont une amie lui parle au téléphone alors qu'elle sort tout juste de son rendez-vous chez la gynécologue. Elle et la voyante seraient « liées », lui annonce mystérieusement son amie, transformée par les tirages de la fameuse Lina.

Dans Lina ne ment jamais, Géraldine Ruiz compose un récit qui pourrait sembler fictionnel, si elle n'assurait pas d'emblée que les faits relatés sont bien réels, à quelques modifications près pour respecter l'anonymat des protagonistes et la fluidité du texte. Le personnage de la voyante, le déplacement du terrain de l'enquête journalistique à celui du récit personnel, l'opposition entre le rationnel et le spirituel, la description du lien sororal avec ses amies jusqu'à former une petite communauté, les histoires d'amour... tous les ingrédients sont réunis pour un roman qui réhabiliterait les « sorcières » modernes. Sauf que l'autrice utilise la première personne, explicite la mise en abyme de son projet d'écriture et en dévoile les coulisses, use d'autodérision et ose quelques clichés, et parvient à restituer ses inspirations parfois contradictoires dans un récit libre et haletant. Sans cesse, le texte balance entre des perspectives opposées et confronte le lecteur à ses propres préjugés.

Davantage encore que la recherche d'un éclaircissement à travers les cartes sur son existence, Géraldine Ruiz comprend vite que sa rencontre avec Lina suscite un désir déjà présent en elle, celui d'écrire. De même, Lina se met en tête que la journaliste rédigerait sa biographie et donnerait forme écrite à son histoire et à ses dons. L'effet miroir permanent entre ces deux personnages ouvre la question de la confiance et de la confession, de l'interprétation et de la quête de sens, que ce soit dans l'écriture, pour l'autrice, ou dans le tirage, pour Lina. Leur relation, motivée par des intérêts différents- l'une cherche à clarifier son histoire, l'autre à la voir restituée dans un livre-, devient progressivement la métaphore d'une œuvre commune et collective.

Géraldine Ruiz
Lina ne ment jamais. La journaliste et la voyante de Brocéliande
Julliard
Tirage: 3 000 ex.
Prix: 20 € ; 224 p.
ISBN: 9782260056263

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