Politique du livre

Grandeur et limites du projet de loi sur les bibliothèques

Grandeur et limites du projet de loi sur les bibliothèques

La proposition de loi sur les Bibliothèques que le Sénat vient d’adopter affirme le principe de l’accès libre et gratuit. Mais, le diable se nichant dans les détails, elle valide aussi une mise sous tutelle politique des établissements.

Ceci expliquant peut-être cela, l’absence d’une loi spécifique n’a pas empêché les bibliothèques publiques de connaître depuis les années 70 un fantastique essor et, surtout, une transformation sans précédent. La vertu principale de la proposition de loi que le Sénat vient d’adopter est de valider cette profonde métamorphose. 
 
Le modèle de bibliothèque qui en résulte est défini dans « l’exposé des motifs » de la loi, comme celui d’un « lieu plastique », paradoxal, pluriel, évolutif, dont le dénominateur commun est le livre. Une structure ouverte et métonymique en quelque sorte. Une institution en continuité-rupture avec son propre passé puisqu’elle n’est plus centrée exclusivement sur des collections d’imprimés mais sur la mobilisation d’une pluralité indéterminée de vecteurs et d’usages de la connaissance, tout en restant fidèle aux livres. 
 
Une caractérisation aussi peu statutaire en préliminaire d’un projet de loi est à marquer d’une pierre blanche. L’affirmation du principe de l’accès libre et gratuit affirmé dans les articles 2 et 3 l’est tout autant. 
 
Deux bémols


Il serait plus clair, cependant, de préciser que cette liberté d’accès à la connaissance, comme celle de penser en son for intérieur dont elle découle, ne doit connaître aucune limite, même celle d’une simple inscription à des fins de traçage culturel pourtant prisée par une certaine bibliothéconomie. Un tel accès libéral au savoir et à la culture, gage de la liberté de penser, est une caractéristique des bibliothèques publiques. Il est sans équivalent dans aucune autre institution : il faut le graver dans le marbre. 
 
Quant au pluralisme, la loi a grandement raison de le porter au pinacle. Il est la clef de voûte de la lecture publique. Il n’est pas sûr cependant que l’article 7 n’ait pas l’effet inverse puisqu’il prévoit que « les orientations générales de la politique documentaire » doivent être présentées « devant l’organe délibérant de la collectivité territoriale ». En pensant protéger les bibliothécaires cet article les soumet, dans leur cœur de métier, à un contrôle a priori.
 
Entendons-nous bien. Les bibliothèques doivent évidemment soumettre à leurs tutelles leurs projets de développement et de bonne utilisation de l’argent public. Inversement, elles doivent appliquer les décisions de celles-ci en matière d’organisation et de développement de la lecture publique. Néanmoins, on les voit mal présenter leurs « politiques documentaires » au-delà de grands principes qui ne mangent pas de pain et avec un degré suffisant de précision pour apporter les preuves de leur pluralisme. 
 
Caractère universel


La construction d’une offre pluraliste en bibliothèque est une affaire de tous les instants qui se mène collectivement dans les équipes, en fonction de l’actualité éditoriale (au sens large) et des interactions complexes avec les lecteurs. Elle ne peut s’évaluer qu’a posteriori et se juger éventuellement qu’au coup par coup face à des cas concrets exhibés par tel élu ou tel usager (on en a eu de nombreux exemples). Les grandes orientations d’une « politique documentaire » décidant, par exemple, de mettre l’accent sur les sciences ou sur le jeu vidéo ne la garantissent en rien. Le terme même de politique documentaire est d’ailleurs intrinsèquement contradictoire. 
 
En outre, les choix documentaires d’une bibliothèque publique, en dehors de son secteur patrimonial, n’ont rien à voir avec ceux d’un musée ou même avec la programmation d’un théâtre, qui correspondent à l’identité patrimoniale et culturelle de l’institution concernée ou de sa tutelle. Ils ont au contraire un caractère indéterminé, pour ne pas dire, de façon ronflante, universel.
 
L’intérêt pour cette problématique du pluralisme s’est trouvé relancé, il y a plus de 20 ans, par les menées de quelques municipalités du sud de la France qui étaient intervenues directement dans les choix documentaires de leurs bibliothécaires et avaient prononcé des sanctions à leur égard. Révulsée à juste titre par cet interventionnisme, une partie de la corporation des bibliothécaires a cru bon de retourner le doigt de gant, de pratiquer l’aïkido, en proposant de mettre les municipalités face à leur responsabilité en leur demandant de définir en amont leur politique documentaire, pensant protéger ainsi les professionnels. 

Politisation et tutelle
 
Cette suggestion court le risque d’une politisation de la lecture publique. On peut comprendre que le Sénat, assemblée de bonne compagnie, n’y trouve rien à redire. On peut tout de même regretter qu’il cautionne, sans même s’en apercevoir peut-être, la mise sous tutelle d’un corps intermédiaire. En effet, la conscience professionnelle des bibliothécaires les prédispose, quelles que soient leurs opinions personnelles par ailleurs, à favoriser le dialogue entre les tribus et à se garder des extrémismes. Leur rôle est plus que jamais important, immergés qu’ils sont, au plus près des gens, dans les turbulences de « l’archipel français »* et des réseaux sociaux. Tout au plus auraient-ils besoin d’une instance déontologique nationale qui, comme l’ordre des médecins ou des infirmiers, trancherait les différends. Mais, ces cinquante dernières années de développement et de métamorphose ont prouvé qu’avec la confiance de leurs tutelles ils étaient capables de garantir un véritable pluralisme.
 
Il serait dommage qu’un projet de loi globalement aussi pertinent et bien intentionné laisse entrebâillée la porte d’un retour … de bâtons.

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*L’Archipel français, Jérôme Fourquet, 2019, Seuil.
 
 
 
 

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