Ce jeudi 11 juin, les salariés du groupe Lefebvre sont appelés à cesser le travail à l'appel de la CFDT, du SNJ et du SNJ CGT. Un mouvement social rarissime au sein du leader français de l'édition juridique, fiscale et sociale, cinquième groupe d'édition de l'Hexagone avec 555,891 millions d'euros de chiffre d'affaires en 2024 selon le dernier classement annuel de Livres Hebdo.
Joint par Livres Hebdo, le groupe Lefebvre déclare : « Dans le cadre d'un projet de fusion des sociétés d'édition (Dalloz, Francis Lefebvre et Éditions Législatives, ndlr) prévu pour le 1er juillet 2026, le Groupe Lefebvre a engagé volontairement en mars dernier, des négociations avec les partenaires sociaux visant à mettre en place un nouveau statut social commun, attractif et en phase avec nos ambitions. »
Dans un communiqué commun, les organisations syndicales dénoncent pour leur part une transformation « menée à marche forcée » et alertent sur ses conséquences humaines. « Les équipes sont déjà épuisées par huit ans de plans de transformation perpétuelle », écrivent-elles, évoquant une hausse de l'absentéisme, des cas de burn-out et une dégradation générale des conditions de travail.
La fusion au cœur des tensions
Le principal point d'achoppement concerne en effet la fusion juridique des trois maisons d'édition historiques pour le 1er juillet. « En tant que représentants du personnel, nous étions favorables à cette fusion, explique à Livres Hebdo Catherine Ehlert, représentante CFDT. Elle devait permettre de résoudre un certain nombre de difficultés organisationnelles et de construire un statut social collectif. Des accords avaient été signés avec la direction pour y parvenir. »
Selon les syndicats, l'arrivée de Julien Tanguy à la tête du groupe en juillet 2025 a cependant changé la donne. « On a trois entreprises qui fusionnent avec des régimes sociaux différents. À compter du 1er juillet 2026, c'est le cadre de Dalloz qui doit servir de base. Mais la direction dénonce les accords qui avaient été conclus pour arriver avec une proposition moins-disante », affirme Virginie Guillaume-Thiel, déléguée syndicale CFDT.
De son côté, le groupe Lefebvre évoque « d'importantes disparités en termes d'avantages sociaux » entre ses collaborateurs « du fait d’histoires distinctes alors qu'ils collaborent ensemble depuis plusieurs années. » « Conformément au cadre légal, la direction a annoncé son souhait de dénoncer les accords existants, dans l'optique de réengager des négociations prochainement », nous indique la direction de la communication. Au terme de trois mois « d’échanges approfondis entre la direction et les partenaires sociaux des trois sociétés concernées, ces négociations n’ont malheureusement pas abouti à ce jour », précise-t-elle, avant d'ajouter : « Nous le regrettons car les propositions formulées restent plus avantageuses que celles de la moyenne des salariés du privé français et de la convention collective de l’édition. »
Télétravail, surcharge de travail et risques psychosociaux
La fusion des maisons d'édition n'est pas le seul point de crispation : la modification des règles relatives au télétravail fait aussi partie des motifs de mécontentement. Les représentants du personnel rappellent que le déménagement du siège à La Défense, en 2022, s'était accompagné d'une organisation permettant jusqu'à trois jours de télétravail hebdomadaires. Depuis septembre dernier, les salariés doivent toutefois être présents trois jours par semaine sur site, contre deux auparavant.
Les syndicats évoquent également une surcharge de travail chronique, des postes non remplacés et des indicateurs sociaux jugés préoccupants. « Le taux d'absentéisme des cadres et des managers est supérieur à la moyenne du marché », affirme Virginie Guillaume-Thiel.
L'IA nourrit les inquiétudes
Le conflit intervient alors que le groupe Lefebvre a fait de l'intelligence artificielle l'un des axes majeurs de sa stratégie de développement. Depuis plusieurs mois, la direction affiche son ambition de transformer le groupe en acteur européen de référence des services juridiques numériques, notamment grâce à sa solution d'IA générative GenIA-L.
Pour Jérémie Dumez, « il va sans doute y avoir des investissements massifs à réaliser. Notre ressenti, c'est que la direction ne veut pas que cela affecte les dividendes et cherche donc des économies sur la masse salariale. » Mise à jour 12/06/2026 : sur ce point, le groupe Lefebvre précise : « Nous avons mené plus de 50 recrutements cette année et statué sur une prévision de croissance de 8% de notre masse salariale en France au budget 2026. »
Un mouvement d'une ampleur inédite
Selon les syndicats, un sondage interne a déjà recueilli près de 300 intentions de grève au sein du pôle édition, qui compte environ 600 salariés. « Il y a eu il y a quelques années un débrayage symbolique lors de l'installation dans les nouveaux locaux, mais rien de comparable, souligne Jérémie Dumez. C'est le premier mouvement de cette ampleur. »
Au-delà de la journée du 11 juin, les représentants du personnel réclament avant tout une reprise des discussions. « Nous voulons revenir à la table des négociations de manière transparente », insiste Catherine Ehlert. « Les salariés sont très attachés à leurs marques et à leur entreprise. Mais il faut leur montrer que la direction croit encore en eux. »
Pour sa part, le groupe Lefebvre indique rester « engagé dans la poursuite du dialogue avec les partenaires sociaux et avoir la volonté d'aboutir à un accord équilibré ». Avant de conclure : « La mise en place d’un statut commun constitue un levier essentiel pour répondre aux enjeux de cohérence et d’équité, tout en accompagnant les évolutions profondes d'un marché bouleversé par l'intelligence artificielle. Face à un environnement de plus en plus concurrentiel et internationalisé, cette évolution s’impose pour permettre au Groupe de s’adapter durablement et de poursuivre ses activités avec le niveau d’exigence qui fait sa force. »
