Interview

Isabelle Rome : « Tous mes choix sont guidés par la lecture »

Isabelle Rome, ancienne ministre en charge de l'égalité hommes-femmes, s'appuie, dans son ouvrage, sur les témoignages qu'elle a pu recueillir. - Photo Olivier Dion

Isabelle Rome : « Tous mes choix sont guidés par la lecture »

Avec La fin de l'impunité (Stock), l’ancienne ministre à l’égalité femmes/hommes, Isabelle Rome, poursuit son combat contre l’impunité judiciaire et morale, fardeau des féminicides et autres violences faites aux femmes. 

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Par Kerenn Elkaim,
Créé le 01.02.2024 à 11h11

Livres Hebdo : Vos parents étaient instituteurs. Comment vous ont-ils transmis l’amour des mots ?

Isabelle Rome : Je suis née avec cet amour et avec les valeurs de la République. Ma cour d’école était aussi celle de ma maison. Tous les matins, mon père notait une citation de Hugo, Vallet ou de philosophes au tableau. Ainsi, tous mes choix ont été guidés par la lecture. Peut-être que mon sens de la justice est dû à ce romantisme littéraire. Que ce soit en tant que femme engagée, mère et juge, j’ai été inspirée par Rousseau, Montesquieu, Levinas, Simone de Beauvoir ou Michèle Perrot, la première à s’intéresser à l’histoire des femmes et des démunis, avec une vision universaliste. Dès que je sens l’injustice ou le mépris à l’égard des victimes, ça me rend malade. Loin de nier mes émotions ou ma colère, je reste dans la raison.

Pourquoi ce livre s’est-il imposé ?

C’était une nécessité après avoir été juge, haut fonctionnaire et ministre, tant j’ai réalisé tout ce qui avait avancé, mais tout ce qui restait à faire pour protéger les femmes. On ne s’en sortira pas sans véritable révolution juridique ! Cela passera par des textes, des pratiques et des mentalités. Être ministre a été une expérience riche, qui m’a permis de lancer des plans nationaux contre les discriminations, les inégalités, la haine ou la violence sexuelle, conjugale et intra-familiale.

Rappelons que 7 viols sur 10 sont classés sans suite. Sa définition : tout acte de pénétration sous la contrainte, la violence, la menace ou la surprise. J’aimerais y ajouter « non librement consentie », puisque le consentement est essentiel. L’impunité subsiste, car l’ordre établi demeure ancestral et patriarcal. Aussi doit-on le déranger pour faire évoluer les choses, via l’école, les médias ou la justice. Dire que le terme « féminicide » n’est pas encore inscrit dans le Code pénal...

Vous estimez que « nous sommes responsables de la protection des femmes ». Pourtant, les statistiques restent catastrophiques, en matière de viols et de féminicides.

Les féminicides n’augmentent pas, mais on a du mal à les faire reculer, malgré nos efforts. C’est pourquoi je prône une justice spécialisée et « un pacte nouveau départ », afin que les femmes maltraitées puissent s’extraire physiquement, psychologiquement et financièrement d’une relation mortifère. L’éducation et la prévention restent primordiales pour éviter le passage à l’acte. Le combat contre les violences faites aux femmes incarne le fil rouge de ma vie, parce qu’il touche à la dignité humaine.

Tel est le moteur de mon engagement et de l’égalité. Or, il n’y aura pas d’égalité réelle tant qu’une telle impunité demeure envers ces crimes. Si on n’éradique pas le mal à la racine, y compris quant aux propos et comportements sexistes, les femmes continueront à perdre confiance en elles. La violence débute toujours par les mots et l’humiliation, alors éduquons les esprits.

Cette problématique est aussi visible sur le plan international, puisque vous insistez sur le fait que la France développe une « diplomatie féministe ».

C’est l’un des rares pays à aider d’autres nations à soutenir l’égalité hommes/femmes ou à lutter contre les violences faites aux femmes. Même si le viol comme arme de guerre, commis en ex-Yougouslavie ou au Rwanda, a été reconnu par des tribunaux internationaux, il n’y a guère de condamnations. Or, dès qu’un peuple est attaqué, on assiste à des viols, à des tortures, à de la barbarie, à l'instar de ce qu'ont vécu les femmes en Ukraine ou plus récemment en Israël, le 7 octobre. Il faut une justice, mais comme l’affirme le Dr. Mukwege – Prix Nobel de la Paix - on doit aussi « réparer les vivants » et les accompagner, pour qu’ils ne soient pas des victimes à vie.

L’éducation est-elle la clé ?

On construit très tôt des préjugés, des inégalités, du sexisme, de la violence ou du racisme. Ces fausses images favorisent la peur de l’Autre et transmettent une culture de la domination ou de la soumission. Le porno l’illustre bien : l’éducation sexuelle est fondamentale à l’école. La prévention est donc un pilier à améliorer. La lutte contre les inégalités et la violence se rejoignent. Aussi doit-on ouvrir le champ des possibles aux filles et aux garçons, afin de permettre leur épanouissement professionnel, social et intime. Au-delà d’une culture de consentement, il s’agit d’apprendre à connaître l’Autre et soi. Au lieu de se résigner, on devrait privilégier l’entraide et rêver d’un monde différent.

 

Isabelle Rome
La fin de l’impunité
Stock
196 pages 
19,50 euros.

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