Portrait

Javier Marías, un écrivain né homme de lettres

Javier Marías, un écrivain né homme de lettres

Javier Marias - Photo LEONARDO CENDAMO / Leemage via AFP

Javier Marías, un écrivain né homme de lettres

L'un des auteurs espagnols les plus lus au monde s'est éteint le 11 septembre des suites d'une pneumonie. Il avait 70 ans. 

Par Pierre Georges,
avec AFP Créé le 13.09.2022 à 12h44

Grand observateur des relations amoureuses, Javier Marías, décédé le 11 septembre à Madrid d'une pneumonie à l'âge de 70 ans, était devenu l'un des écrivains espagnols les plus réputés et les plus lus dans le monde. Ce Madrilène était l'auteur de 16 romans, mais aussi de nouvelles, d'essais, de traductions remarquées ou encore d'innombrables articles, et avait été publié dans plus de 40 langues et près de 60 pays.

Né le 20 septembre 1951 à Madrid, Javier Marías avait grandi dans une famille d'intellectuels. Sa mère, Dolores Franco, était professeur de littérature et son père, Julian Marías, un philosophe renommé et l'un des plus proches disciples de José Ortega y Gasset. "J'ai été un enfant privilégié", confiait-il en 2013 au quotidien ABC, conscient d'avoir eu des parents "cultivés" et "fondamentalement honnêtes (...) avec ce que l'on appelle des principes, ce qui est un peu démodé aujourd'hui, mais ne devrait pas l'être". Javier Marías disait également avoir eu la "chance de disposer d'une excellente bibliothèque".

Et la chance, encore, de connaître très jeune d'autres horizons que l'Espagne de l'après-guerre civile. Militant républicain, son père fut en effet contraint de s'exiler un temps et d'enseigner aux Etats-Unis.

Premier roman à 19 ans

Javier Marías n'a que 19 ans quand il publie son premier roman, "Los dominios del lobo". Mais il doit attendre ses 35 ans et son cinquième livre, L'Homme sentimental (El hombre sentimental, 1986, publié à l'époque en France par Rivages), pour obtenir la reconnaissance du monde littéraire.

Viendront ensuite Le Roman d'Oxford (Todas las Almas, 1989), qui évoque son expérience de professeur au sein de la célèbre université britannique, puis Un coeur si blanc (Corazón tan blanco, 1992), qui confirme définitivement son succès.

"Il avait alors des soucis financiers, mais Carmen Balcells (agent littéraire de géants de la littérature en espagnol comme Gabriel García Márquez et Mario Vargas Llosa) fit traduire en allemand ce livre, qui s'est placé en tête des ventes en Allemagne", se souvient le traducteur et linguiste Rafael del Moral, qui inspira à Javier Marías le personnage central de son livre suivant, Demain dans la bataille pense à moi (Mañana en la batalla piensa en mí).

Ce roman vaut à l'auteur d'obtenir en 1995 le prix Rómulo Gallegos, l'une des plus hautes distinctions de la littérature en espagnol, avant la sortie dans les années 2000 de son ambitieuse trilogie Ton visage demain (Tu rostro mañana).

En 2012, l'écrivain déclenche une vive polémique en Espagne en refusant de recevoir pour Comme les amours (Los enamoramientos) le prix national de littérature narrative, attribué par le gouvernement conservateur de Mariano Rajoy, qu'il attaque régulièrement dans ses articles publiés par le quotidien El País.

En français, il a été publié par Rivages jusqu'en 2000, puis par Gallimard, chez qui tout ces derniers ouvrages sont disponibles, notamment Berta isla, dont la version poche est parue chez Folio en 2021, et Tomas Nevinson annoncé par l'éditeur pour janvier 2023. 

Refus des prix officiels

Ayant auparavant averti qu'il n'accepterait jamais de prix officiel "quel que soit le parti au pouvoir", il explique aussi qu'il aurait trop honte d'accepter un prix jamais décerné ni à son père ni au romancier espagnol Juan Benet, l'un de ses maîtres.

Dans les journaux, ses chroniques sont souvent féroces. Et dans des interviews, il attaque le dirigeant de droite Mariano Rajoy, qualifié d'"idiot", mais aussi le chef du parti de gauche radicale Podemos, Pablo Iglesias, traité de "figure dictatoriale et mégalomane", ou le parti socialiste, qu'il juge "abêti"...

Membre de l'Académie royale espagnole de la langue depuis 2008, il s'exprimait dans un français et un anglais remarquables. Cinéphile acharné et grand fan du Real Madrid, Javier Marías était aussi le souverain du royaume fictif de Redonda, un "titre" devant son nom à un îlot des Petites Antilles.

En dépit de son républicanisme, il prenait très au sérieux ce rôle de roi et avait décerné au cinéaste espagnol Pedro Almodóvar le titre de "Duc de Tremula", et au réalisateur américain Francis Ford Coppola celui de "Duc de Megalopolis". Javier Marías, qui continuait de travailler sur une machine à écrire, avait subi peu avant l'épidémie de Covid-19 une délicate opération du dos, selon le quotidien El País.

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