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Jean-Jacques Pauvert est mort

Jean-Jacques Pauvert

Jean-Jacques Pauvert est mort

On lui doit la reconnaissance de Sade comme écrivain, l'audace d'avoir publié l'oeuvre intégrale du Marquis et Histoire d'O. Cet éditeur atypique et franc-tireur est décédé samedi 27 septembre à 88 ans.

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Par Vincy Thomas
Créé le 28.09.2014 à 16h17 ,
Mis à jour le 04.10.2014 à 22h17

L’éditeur et écrivain Jean-Jacques Pauvert est mort samedi 27 septembre à Toulon, à l’âge de 88 ans, a annoncé sa fille Camille Deforges. L’éditeur avait été victime d’un AVC, le troisième, en août dernier, a-t-elle ajouté.

Le plus jeune éditeur de France

Né le 8 avril 1926, dans le quartier parisien de Montmartre, Jean-Jacques Pauvert fut le premier dans l’histoire de l’édition à oser publier intégralement Sade de 1947 à 1955. Il est également connu pour avoir édité le roman érotique Histoire d’O en 1954. «Mon père était un très grand éditeur, un défenseur des libertés contre toute forme de censure, comme ma mère, ils étaient des êtres libres», a déclaré Camille Deforges.

En 1945, à l’âge de 19 ans, il fonde une maison d’édition et une librairie, Le Palimugre. «Je crois que j’ai été le plus jeune éditeur de France», dira-t-il. Deux ans plus tard, Jean-Jacques Pauvert publie intégralement Sade, auteur interdit à l’époque. Il avait découvert les Cent vingt journées de Sodome dans une collection hors-commerce durant la deuxième guerre mondiale. Critiques et libraires refusent les ouvrages.

Sade et la censure

Sur sa publication, il met son nom et son adresse sur les couvertures des livres, ce qui l’entraînera dans un procès très médiatique durant de longues années. Pauvert est alors suspendu de ses droits civiques. Cet « éditeur malgré lui » tel qu’il se définissait, a contribué au recul de la censure en France. Sade est reconnu comme écrivain par la cour d’appel en 1958 et s’oppose à la destruction des livres. Un tiers du chapitre consacré à la censure dans l’ouvrage de référence L’édition française depuis 1945 se rapporte à lui.

A l’occasion du 200ème anniversaire de la mort du Marquis de Sade, célébré en décembre prochain, Le Tripode a publié il y a un an Sade vivant, biographie rédigée par Jean-Jacques Pauvert et parue en trois volumes aux éditions Robert Laffont entre 1986 et 1990.

Histoire d’O et le scandale

En 1954, il publie Histoire d’O. La première année est, pour la carrière du livre, une «catastrophe». Il faudra deux décennies pour l’écouler. Seuls les juges s’y intéressent. Le livre est interdit aux mineurs. Albert Camus lui répète : «jamais une femme ne pourrait imaginer des choses pareilles!». Il avait récupéré le manuscrit auprès d’un autre éditeur contre un chèque sans provisions de 100000 francs.
Ce cancre est entré chez Gallimard en 1941, grâce à son père journaliste, comme apprenti-vendeur, avant de vivre une carrière tumultueuse, jonchée de procès contre «les lois absurdes qui, depuis 1945, font l’armature de la censure française». À la fin des années 60, il est le patron d’une importante maison, puis d’une deuxième, puis d’une librairie qui vend par correspondance dans le monde entier.

De Vian à Breton

Entre temps, La Palimugre devient les éditions Jean-Jacques Pauvert, qui seront reprises intégralement par Hachette en 1979. Durant ces années, «JJP» relance la carrière d’un auteur qu’on ne lisait guère, Boris Vian, ressuscite aussi Raymond Roussel, édite Sartre, Malraux, Aymé, Gide, Queneau puis André Hardellet ou Albertine Sarrazin. Il sort Georges Bataille de la clandestinité et devient le dernier éditeur d’André Breton (Manifestes du surréalisme). En 1972, alors que sa société souffre financièrement, l'un de ses auteurs Jean Carrière obtient le Goncourt pour son roman L’épervier de Maheux.
Parallèlement, il a lancé de surprenantes maquettes de livres et une nouvelle édition du Littré, alors tombée dans le domaine public, renommée Littré-Pauvert. Avec Jean-François Revel, il créée la collection « Libertés ». Il reprend à l’éditeur Eric Losfeld la revue Bizarre. C’est lui aussi qui incite Régine Deforges à créer sa maison d’édition. «Je crois avoir été un bon commerçant, oui. Quelques fois avec un peu d’avance évidemment», avait-il confié dans une interview. Il n’a jamais cessé de faire son métier : « Editeur, je n'ai jamais cessé de l'être, jusqu'à ces dernières années. C'est un métier qui se perpétue... jusqu'à la fin ! » affirmait-il en 2013 au Nouvel Observateur.

L’érotisme en fil conducteur

Il avait raconté ses nombreux faits d’armes éditoriaux dans ses mémoires, dont le premier tome, qui s’arrête en 1968, La traversée du livre, fut publié il y a 10 ans chez Viviane Hamy. Le second tome en projet n’a pas été publié.

Amoureux physiquement du livre, gros lecteur, bibliophile, ce défenseur de la liberté et éditeur atypique était aussi un auteur prolifique. En tant qu’écrivain, on lui doit notamment l’Anthologue historique des lectures érotiques de l’Antiquité à nos jours, œuvre en cinq volumes parue chez Stock entre 1979 et 2001. Plus récemment, Jean-Claude Lattès a publié Métamorphose du sentiment érotique et La Musardine Mes lectures amoureuses. Sa correspondance épistolaire avec Guy Debord, dont il a dirigé la réédition des œuvres chez Gallimard au début des années 1990, est parue dans Correspondance, volume 7 chez Fayard en 2008.

Toujours un peu à l’écart du secteur du livre, il se désolait souvent de l’industrialisation du secteur : « Non, ce n'est pas l'édition qui est malade, ce sont les éditeurs. Jamais les livres ne se sont si bien vendus, et ils se vendraient deux fois mieux encore, si on ne publiait pas n'importe quoi » disait-il dans un entretien à Candide.

Pour lui livre était sacré. Au début de ses Mémoires, il lançait : « "travailler dans le livre", qu'est-ce à dire ? Les livres, c'est un monde à part. Un monde de fête, un monde secret. »

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