Jean-Jacques, etc. In Memoriam | Livres Hebdo

Chronique Juridique

Emmanuel Pierrat

Emmanuel Pierrat est avocat au Barreau de Paris et écrivain. Il codirige avec Sophie Viaris de Lesegno et Sirma Guner le cabinet Pierrat & Associés, qui compte une douzaine d’avocats. Emmanuel Pierrat est spécialiste en droit de la propriété intellectuelle. Il a été membre du Conseil de l’Ordre du Barreau de Paris et du Conseil National des Barreaux. Il est Conservateur du Musée du Barreau de Paris. Il écrit dans Livres Hebdo depuis 1995. Emmanuel Pierrat a publié de nombreux ouvrages juridiques sur le droit de l’édition et le droit du livre, ainsi que d’essais et livres illustrés sur la culture, la justice, la censure et la sexualité. Il est l’auteur de romans et récits parus notamment au Dilettante et chez Fayard. Il a traduit, de l’anglais, Jerome K. Jerome et John Cleland, ainsi que, du bengali, Rabindranath Tagore. Emmanuel Pierrat collectionne les livres censurés et notamment les curiosa. Il est Président du Prix Sade et du Pen Club français, organisation d’écrivains internationale fondée en 1921. Il préside également le Comité des Écrivains pour la Paix du Pen International. lire la suite

Il y a 5 ans 8 mois - 2 commentaires Blog

Jean-Jacques, etc. In Memoriam

Jean-Jacques Pauvert

Jean-Jacques Pauvert est mort ce samedi 27 septembre, incarnant le combat contre la censure et pour Sade.

Nous déjeunions tous les quinze jours dans ce même restaurant italien, près de Saint-Sulpice. J’avais même pensé et émis l’idée de poser un micro, tant Jean-Jacques avait commencé de raconter sa vie, celle de l’édition, des ciseaux d’Anastasie.

Il se moquait de Tchou, dont je suis devenu l’avocat et abondait sur Losfeld, dont je défendais la mémoire à travers sa veuve, puis fille.

Jean-Jacques Pauvert avait initié sa compagne, Régine Deforges, partie il y a quelque mois à peine. Elle peut s’enorgueillir d’une gloire similaire à celle de Jean-Jacques avec ses dizaines de poursuites en correctionnelle pour sa maison, L’Or du temps. Il lui a fallu affronter avec d’autant plus de courage ce monstre inlassable qu’une jeune et belle femme, décemment, en devenait encore plus diabolique, aux yeux des magistrats, qu’un vieux libidineux.

Jean-Jacques et Régine ont édité en même temps Lourdes lentes d’André Hardellet, avec des couvertures différents mais toutes deux très neutres (elles sont rangées côte à côte dans ma bibliothèque). A leur grand étonnement, une seule des deux éditions a été poursuivie.
Ensemble, encore, ils ont enfanté l’éditeur-écrivain Franck Spengler, grâce à qui j’ai pu publier des livres sortis de l’Enfer de la Bibliothèque Nationale.

Les aventures éditoriales de Jean-Jacques Pauvert sont désormais presque toutes officielles, de ses premières tentatives, à dix-sept ans et quelques, en passant par la publication de tout Sade et de milliers d’autres, à découvert ou en catimini. Il en est de même avec son « frère ennemi » (l’expression est mienne), Eric Losfeld, qui n’a laissé que quelques indices de ses nombreuses activités littéraires dans Endetté comme une mule. André Balland suivit la même voie, écopant de procès en rafales, tandis que Christian Bourgois se battait de front auprès des ministres pompidoliens. Dans une moindre mesure, Claude Tchou, eut même l’idée de proposer une série de libertins du XVIIIe dans une lourde cage, fermée d’un fragile cadenas. Jérôme Martineau suivit leurs pas en érotisme, jusqu’à ce qu’il révélât, dans une documentaire télévisé, qu’il avait été membre de la LVF, les sinistres SS français… Maurice Girodias, qui fonda, en 1953, les mythiques Olympia Press, a été longtemps « le plus célèbre de ces inconnus.» Son parcours, a priori exemplaire, a pris du plomb dans l’aile quand Herbert Lottman, décédé lui-aussi cette triste année, a révélé, en 1986, son sinistre passé sous l’occupation.

« Pauvert » a donc survécu à tous. Jean-Jacques se vantait d’ailleurs d’avoir déposé son nom sous toutes les formes et coutures : « J.-J. Pauvert », « éditions Pauvert », « Pauvert éditeur », etc. Afin de mieux repartir après chaque faillite.

Durant deux à trois heures de nos déjeuners aux allures de confessionnal, il évoquait Boris Vian, Queneau et Breton. Georges Bataille s’est métamorphosé en enjeu. Roussel et Panizza se sont ajoutés au catalogue.

Il était devenu éditeur à seize ou dix-sept ans, dans le garage de ses parents, à Sceaux. Or, à l’instar de l’auteur, l’éditeur et l’imprimeur d’un libelle clandestin se dissimulent aussi. Et leur « signature », quand elle est apposée, poétise, plaisante ou provoque : s’entremêlent, dans les rayonnages, des volumes mentionnant qu’ils sont publiés, au choix, « A Paphos, de l'Imprimerie de l'amour », « A Cologne, à la Couronne des amours », « A Lausanne, Au Verger des amours », à « Amsterdam, A l'enseigne de la liberté choisie », « sous le manteau de la cheminée pour les amis de C.C. », à « Reims, A l’enseigne du pied de biche », « à Patpong , le 14 février 1969, tiré à 69 exemplaires », à « Paris, Chez tous les libraires », dans une énigmatique collection intitulée « Les Grandes Etudes françaises de psychiatrie » (pour les Confessions d’un travesti), par « Le Musée secret du bibliophile français », « A Bombay, Imprimerie des bibliophiles », « A Constantinople, De l'Imprimerie du Mouphti », « A Foiropolis, Chez le Docteur Chirouec, rue de la Torchette, 1761. Tiré à cent exemplaires sur papier fort de Hollande » (pour… La France constipée), « A Bikini, aux dépens de quelques amateurs », « à Constantinople, l'année présente », « Au Cap-vert, Éditions fugitives », à « Papeete, Les Bibliophiles créoles », « Aux éditions de l'idée libre », « À Paris, rue de l'Échelle, en Suisse, à Londres, en Prusse & en Hollande chez tous ses créanciers »…

Jean-Jacques racontait que police et justice avaient mis un certain temps à réagir, tant la tradition était installée : « A Sceaux. Chez Jean-Jacques Pauvert » ne pouvait être qu’une adresse de fantaisie.

Dès lors que Sade est en vente libre, selon Jean-Jacques, aucune censure, en tout cas en matière de mœurs, n’a donc plus de raison d’être.
Quant au paradoxe sadien, relevé maintes et maintes fois par Jean-Jacques Pauvert, il se révèle, de jour en jour, de plus en plus pertinent lorsque vient l’heure, déjà avancée dans la nuit, de se pencher sur les annales judiciaro-littéraires. Le jeune éditeur dut lutter jusqu’en 1958 pour que les autorités judiciaires françaises décident de lever le tabou sur l’œuvre du divin marquis. Or, Donatien-Alphonse François a poussé les descriptions de débauche, de crime sexuel et de tortures à leur paroxysme. Tous les commentateurs s’accordent à ne lui trouver aucun égal tant dans l’horreur des scènes et des sévices que dans l’apparente absence de morale. Dès lors que Sade est en vente libre, selon Jean-Jacques, aucune censure, en tout cas en matière de mœurs, n’a donc plus de raison d’être. Le censeur, s’il était logique – mais, rassurons-nous, c’est sa première vertu, il ne l’est pas - serait pris au piège de la décision de 1958.

Grâce à Pauvert, j’ai découvert Sade en Livre de poche, à l’âge de dix ans (un peu tôt pour tout comprendre, dois-je avouer aujourd’hui). Le marquis est aujourd’hui entré dans la Pléiade. Et l’avocat que je suis devenu plaide désormais, trop souvent en vain, en faveur de « pâles copies » des crimes littéraires de l’amour. Ainsi vont les cycles des juges, des ministres et des ligues de vertu, qu’ils ne se soucient guère ni d’histoire ni de cohérence intellectuelle.

Jean-Jacques a narré la première partie de sa vie dans La Taversée du livre. Le volume s’arrête en 1968, l‘année de ma naissance.

Entretemps, Boris Vian, c'est lui. Histoire d'O, c'est lui. Bien avant ses vingt ans ans, il édite son premier livre : un texte de Sartre. Il publie Malraux, Gide, Marcel Aymé, Raymond Queneau. À ses vingt ans, il est le premier éditeur au monde à publier officiellement l'œuvre complète de Sade. Il est le dernier éditeur d'André Breton. Il met Georges Bataille à la place qui lui revient. Il ressuscite - entre autres - Raymond Roussel, Oscar Panizza, Georges Darien. Il révolutionne l'édition en lançant des maquettes surprenantes, une nouvelle édition du Littré, la célèbre collection « Libertés ». Privé de ses droits civiques, il accumule les procès contre les lois absurdes qui, depuis 1945, font l'armature de la censure française.

Tout commence en réalité 1942 quand, à quinze ans, mauvais élève renvoyé de partout, il a fait son entrée en tant qu'apprenti à la librairie Gallimard. Agent de liaison pour la Résistance, il se retrouve peu après dans une prison allemande. Il a seize ans. Sa carrière d'éditeur est tumultueuse. Au travers de fortunes multiples et d'initiatives hasardeuses, il devient à la fin des années 60 patron et propriétaire d'une importante maison d'édition. Pendant ce temps, les métiers du livre changent. En quelque trois décennies mouvementées, dont il nous a fait parfois une description insolite, le livre et la France ont passé, comme il le dit, "du XIXe siècle au XXe".

J’écris ce billet d'adieu depuis le Kirghizstan, au congrès du Pen club. La liberté d’expression n’est pas ici un vain mot et la lutte continue... Bon vent, Jean-Jacques. Faute de pouvoir  déjeuner et comploter ensemble, vole au-dessus de nous et éclaire nos travaux.

2 commentaires déjà postés

Marie Godard - il y a 5 ans à 23 h 40

J'ai noté une erreur dans cet article. Franck Spengler n'est pas le fils de Jean-Jacques Pauvert mais de Pierre Spengler, un industriel suisse. Sa mère est, en effet, Régine Deforges. A titre de référence, voici le lien vers sa page sur Wikipedia: http://fr.wikipedia.org/wiki/Franck_Spengler Merci de faire la correction

Emmanuel - il y a 5 ans à 18 h 16

Vous avez parfaitement raison. J'ai écrit ce billet depuis l'Asie centrale, comme je l'y indique, et quelques heures après la mort de JJP. Mon chagrin m'a fait confondre Franck Spengler et Camille Pauvert qui travaillent l'un et l'autre dans l'édition. Ils savent l'un et l'autre l'affection que je leur porte et celle qui me liait à jean-Jacques comme à Régine.

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