Prix unique du livre (2/8)

Jérôme Lindon: Il était Minuit moins Une

Après ces quelques années d'une guerre féroce face à la littérature industrielle, Jérôme Lindon continuera la bataille avec la publication de Jean Echenoz (photo, en 1999), Éric Chevillard, Christian Gailly... - Photo OLIVIER DION

Jérôme Lindon: Il était Minuit moins Une

On l'appelle communément « loi Lang ». Mais on aurait pu aussi bien la baptiser « loi Lindon » tant le directeur des éditions de Minuit a bataillé dès les années 1970 pour faire adopter ce symbole de l'écologie culturelle du pays. Récit. 

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Par Pauline Gabinari,
Créé le 19.04.2021 à 08h30,
Mis à jour le 20.04.2021 à 11h48

Les esprits s'échauffent. Nous sommes le 24 octobre 1980. La cour d'appel de Paris vient de confirmer son jugement. Les Éditions de Minuit sont condamnées à reverser 10 000 francs à la Fnac. Elles doivent même insérer un droit de réponse dans La Fnac et les livres, l'ouvrage cinglant, signé Jérôme Lindon, son directeur, qui y étrille l'enseigne pour les prix imbattables qu'elle pratique à l'époque : « Est-il encore temps d'enrayer l'épidémie qui, après les libraires, tuera les éditeurs indépendants et réduira les créateurs au silence ou à la soumission ? écrit l'éditeur de Marguerite Duras. Sans doute. Mais le voulons-nous vraiment ? Je ne sais : non seulement les civilisations sont mortelles mais il leur arrive parfois de se suicider. » À l'orée d'une ère de massification de la littérature, ce procès marque l'apogée d'une guerre acharnée entre libraires, grandes surfaces et éditeurs. Une lutte sans merci, une bataille politique dans laquelle l'ancien résistant et maquisard s'est très tôt engagé, de toutes ses forces. À rebours de l'image austère qu'il a toujours dégagée : celle d'une silhouette sévère, hiératique, qui se dessine dès 6 heures du matin le long du boulevard Arago où il vit pour rejoindre son bureau, refuse toute réception et dîner mondain. Et pour cause, dit la légende, il se couche tous les soirs à 21 heures.

L'énorme menace

En 1974, Jérôme Lindon est déjà célèbre pour s'être engagé contre la guerre d'Algérie en publiant notamment La question d'Henri Alleg, avoir découvert le futur Prix Nobel de littérature Samuel Beckett et édité Alain Robbe-Grillet, Nathalie Sarraute et Claude Simon.

Cette même année, la Fnac ouvre son premier magasin à Montparnasse instituant 20 % de rabais sur l'intégralité de ses livres. Pour l'éditeur insoumis, cette situation met en péril l'écologie du livre. Inquiet, il se confie. « Il me parlait du problème des librairies et de l'énorme menace que la Fnac constituait à ses yeux pour la diversité culturelle » se souvient Benoît Peeters dans une interview donnée à Diacritik.

En 1979, poussé par le syndicat des libraires de l'époque, la Fédération française des syndicats de libraires (FFSL), le ministre de l'économie René Monory instaure un arrêté portant son nom. Désormais, seuls les libraires pourront fixer leur prix de vente. La nouvelle mesure crée la colère des éditeurs qui « persuadés, pour la plupart, des méfaits de l'arrêté Monory sur le livre, à moyen terme, entendent mener une action ferme » (Le Monde, 18 janvier 1980). Jérôme Lindon ne perd pas de temps. Pour contourner la législation, Minuit diffuse des publicités de ses livres en indiquant un prix, surmonté d'un astérisque « Prix relevé à la librairie Autrement dit », laquelle appartient à... Minuit. Furie des libraires : ceux-ci menacent de boycotter la maison.

La future élection

Très tôt Jérôme Lindon politise le débat pour combattre ce qu'il désigne comme « une économie concourant à la destruction du tissu nécessaire à la survie du livre ». Ainsi, il écrit dans Le Monde en 1979 : « M. Giscard d'Estaing a dit qu'il aurait souhaité être Flaubert ou Maupassant. Ne risque-t-il pas plutôt de passer pour celui qui aura laissé s'éteindre la tradition séculaire du livre de littérature ? » Quelque temps plus tôt, en 1977, il a monté l'Association pour le Prix Unique qu'il défend bec et ongles auprès des médias et des politiques. Une loi reste pour lui la « seule solution » pour mettre à « égalité de tarifs la petite libraire de Montauban et le "libre-service" gigantesque de Paris ». Voyant les librairies de Paris asphyxiées par la grande surface, il écrit la fameuse brochure contre la Fnac qui lui vaudra un procès perdu. Il cultive et multiplie aussi les échanges avec les candidats à la future élection présidentielle. Si VGE reste silencieux, Jacques Chirac l'assure qu'il soutiendra son projet. Le 17 novembre 1977, c'est François Mitterrand qui lui écrit : « Après mûre réflexion, le secrétariat National à l'Action Culturelle du Parti Socialiste a acquis la conviction que le prix unique est effectivement, pour les raisons que vous indiquez vous-même dans votre lettre, la meilleure solution. »

Le 23 avril 1979, Lindon envoie l'amabilité à Mitterrand : « Vous avez été le seul, monsieur le premier secrétaire, à annoncer la crise de la librairie et à préconiser la seule mesure qui s'imposait [...] : l'instauration d'un prix de vente unique pour le livre. » De ces échanges, naît la 100e proposition du programme socialiste pour les prochaines présidentielles : « La libération du prix du livre sera abrogée. »

La plus grande librairie

Le 10 mai 1981, Jérôme Lindon vient de publier Agatha, la pièce de Marguerite Duras lorsque le visage de François Mitterrand se pixélise sur les écrans de télévision. Jack Lang, est aussitôt désigné ministre de la Culture. La Fnac est à l'époque considérée comme la plus grande librairie de France avec ses dix magasins. Le combat législatif, lancé par Lindon, peut vraiment commencer.

La semaine qui suit la nomination, et malgré des nouvelles politiques réjouissantes, c'est la panique dans le bureau du nouveau ministre : « Mes collaborateurs reviennent vers moi et me disent que l'on s'est totalement mis le doigt dans l'œil ! Ce n'est pas un simple arrêté qui peut instaurer le prix unique du livre. Il faut une loi ! », se rappelle Jack Lang dans le texte de Mohammed Aïssaoui (Que vive la loi unique du prix du livre, en partenariat avec Gallimard, 2021). Les locaux des Éditions de Minuit, installées rue Bernard- Palissy, dans le 6e arrondissement, ne sont pas si éloignés de ceux de la rue de Valois. Jack Lang y retrouve Jérôme Lindon et lui livre son inquiétude : « Je lui dis : "C'est la catastrophe. Comment va-t-on faire ? Parce que concevoir un arrêté en quelques heures, c'est possible. Mais une loi, c'est impossible". » Fidèle à son sens du combat, l'éditeur lui répond alors : « Eh bien vous ferez une loi ! Allez-y ! Bagarrez-vous ! » Trois mois plus tard, le 10 août 1981, la loi sur le Prix unique du livre est adoptée.

La tension ne retombe pas pour autant. Quand L'amant obtient le prix Goncourt en 1984, Leclerc décide de le vendre sans respecter le prix unique. Là encore, Lindon tranche et coupe la distribution du best-seller.

Après ces quelques années d'une guerre féroce face à la littérature industrielle, l'éditeur continuera la bataille avec la publication de Jean Echenoz, Éric Chevillard, Christian Gailly... Un combat salué, le jour de son oraison, par Jack Lang : « Il a été l'honneur et la grandeur de l'édition française. Lindon est notre principal inspirateur de la loi sur le prix unique du livre. [...] Les auteurs, les éditeurs, les libraires et les amoureux du livre peuvent lui en être éternellement reconnaissants. »


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