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Juana Macari, directrice de BD à Bastia : « Chez nous, on vit l’instant, on attrape le moment »

Juana Macari, directrice de BD à Bastia - Photo © Raphael Poletti, 2021

Juana Macari, directrice de BD à Bastia : « Chez nous, on vit l’instant, on attrape le moment »

Le festival BD à Bastia se tient du 4 au 7 avril, avec une programmation d’expositions allant de Luz à Camille Jourdy, en passant par Matthias Lehmann et une exposition collective autour de la sorcellerie. Une manifestation gratuite et familiale, sans séances de dédicaces planifiées. Juana Macari, directrice du Centre Culturel Una Volta, qui l’organise, revient sur les spécificités de cet événement corse.

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Par Benjamin Roure,
Créé le 03.04.2024 à 14h58

Livres Hebdo : BD à Bastia cultive depuis 31 ans une identité singulière dans le paysage des festivals de bande dessinée. Qu’est-ce qui constitue, encore aujourd’hui, sa spécificité ?

Juana Macari : Je pense que cela tient beaucoup au fait qu’il n’y a pas de partie « salon du livre » dans le festival, et donc pas de séances de dédicaces organisées. Les auteurs dédicacent s’ils le souhaitent et quand ils le désirent. C’est d’ailleurs assez déconcertant pour eux, car cette habitude est tellement ancrée dans le milieu… Cela change complètement l’ambiance, car les visiteurs peuvent ainsi plus librement échanger avec les auteurs croisés dans le Centre culturel, et surtout évitent de perdre du temps et de l’énergie dans une file d’attente. Même si nous sommes, je crois, les seuls à fonctionner ainsi, nous ne reviendrons pas sur ce principe, c’est trop précieux.

La configuration des lieux pousse aussi à la convivialité plutôt qu’à un développement plus « commercial ».

Oui, le Centre culturel Una Volta, installé en centre-ville, n’est pas fait pour accueillir des stands d’éditeurs. C’est aussi sa force : quand on entre, on est immédiatement dans l’espace du café, où se déroulent les rencontres publiques d’auteurs. Nombreux sont les visiteurs, qui venaient pour les expositions, à s’arrêter alors par hasard pour découvrir un artiste en train de parler de son œuvre. Quand on est visiteur à BD à Bastia, on attrape le moment, on vit l’instant, on n’est pas dans la planification. Je suis persuadée que ce format à taille humaine est dans l’air du temps.

Les institutionnels, vos partenaires locaux, ou même les éditeurs ne vous poussent-ils pas à grandir, pour rayonner davantage, dépasser un certain entre-soi, ou pour générer plus de revenus ?

On a beau être sur une île, dans une ville de taille modeste, je suis toujours surprise de voir chaque année des gens que je n’ai jamais croisés ailleurs. La visibilité de BD à Bastia est déjà excellente, avec les nombreux partenariats avec des médias du continent, ainsi que le soutien du CNL et de la Sofia. Et on a des visiteurs de toute la Corse qui viennent notamment des scolaires. C’est un tour de force d’accueillir plus de 3000 visiteurs en trois jours dans nos expositions ! Et comme elles restent en place durant un mois, on peut aussi recevoir des classes plus tard.

Votre programmation, que ce soit en bande dessinée ou en illustration jeunesse, est assez pointue. N’est-ce pas un frein pour le public ?

Bien sûr, les gens sont toujours attirés par les têtes d’affiche, et c’est pour cela que nous essayons de maintenir un équilibre entre des choix exigeants et des œuvres plus grand public. Mais il faut faire confiance à l’intelligence des enfants et des habitants en général, et si le programme est bien accompagné et expliqué, il est accessible à tous. Cela tient aussi à la polyvalence du Centre culturel, qui programme de la musique, du spectacle vivant ou de l’art contemporain en ses murs, tout au long de l’année.

Cela passe également par une présence d’auteurs au long cours, via des résidences.

Nous organisons en effet des temps de résidence pédagogique avec des classes, en lien avec la Cité éducative de Bastia. Et pour la première fois cette année, nous avons prolongé l’invitation de l’illustrateur Jérémie Fischer par un mois de résidence de création, pendant lequel il a pu développer son projet personnel baptisé Itinérances, un recueil de collages réalisés lors de ses voyages, et qui donc intégrera des images de Bastia. Jérémie Fischer est resté longtemps avec nous, et a été un peu "l’artiste invité" de l’année. Cette résidence, initiée par le conseiller livre et lecture publique de la Collectivité, pourrait être reconduite l’an prochain.

L’inflation générale, les charges salariales, la dérive des coûts de l’énergie impactent durement les associations depuis quelques années. Comment se maintient Una Volta ?

Le soutien de la ville de Bastia et de la Collectivité de Corse est indispensable au bon fonctionnement du Centre culturel et leurs financements demeurent stables. Mais effectivement, on fait de plus en plus attention à notre budget, en programmant un peu moins d’expositions, en invitant un peu moins de professionnels du continent, en réemployant davantage les matériaux de nos scénographies… L’ensemble de la programmation du Centre est concerné, mais nous faisons en sorte que BD à Bastia, l’événement qui le fait rayonner, ne soit pas trop bousculé. Et je multiplie les dossiers de demandes de subventions, notamment au chapitre de la politique de la ville. Car, afin de conserver notre indépendance, je ne souhaite pas réclamer d’argent aux éditeurs, qui d’ailleurs ne s’y retrouveraient pas.

BD à Bastia fait partie des membres fondateurs du Club 99, nouvelle fédération des festivals BD de France, avec les Rendez-vous de la BD d’Amiens ou Formula Bula à Paris notamment. Que vous apporte-t-il ?

Pour nous qui vivons sur une île, travailler les réseaux professionnels est primordial, au risque de rester isolés. On se connaissait finalement très peu entre festivals, et la prégnance de la question de la rémunération des auteurs nous a poussés à nous réunir. Nous sommes en train de mettre en place des méthodologies de travail et de réfléchir à comment ouvrir le Club à d’autres festivals. Un événement professionnel pourrait se tenir fin septembre à Paris, à l’occasion de Formula Bula.

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