Elle n'est pas de celles qui tombent. À 45 ans, elle estime peut-être en avoir passé l'âge et surtout ne pas pouvoir se le permettre. Le malheur, c'est pour les autres, pour ceux qui ont besoin d'elle. Elle croit en Dieu, avec la discrétion de ceux qui constatent au quotidien combien il est imparfait, et a une foi plus grande encore en son travail. Travailleuse sociale. Une vocation qu'elle a développée d'association en association, au fil des ans et des chagrins, dans des conditions presque chaque fois plus précaires. Elle s'est occupée d'enfants handicapés, de personnes en soins palliatifs, de femmes sans abri, de prostituées, à l'Arche, au Samu social et enfin dans une structure catholique. Longues journées, grande misère. Qu'importe, elle fait de son mieux, toujours, jusqu'au bout de ses forces et sait que lorsqu'elle rentre chez elle, le plus souvent à pas d'heure, son mari l'attend. Aimant. Aimé.

Et puis un jour, il y a cet accident. Comme une atteinte cardiaque qui couve depuis des années, dont on n'a pas su lire les signes précurseurs et qui vous foudroie. Un jour, c'est fini. « Jpp » (« j'en peux plus ») comme il est écrit dans ces SMS qu'elle ne pourra plus envoyer avant longtemps, même à ses proches. Elle ne peut plus se lever, à peine parler, seulement se traîner jusqu'au cabinet de son médecin généraliste dont le diagnostic fait à jamais basculer sa vie : burn-out. Qu'est-ce que c'est ? Rien, justement. Plus encore qu'une dépression : le vide, la dépossession de soi et du monde, une errance infinie dans une vallée de larmes. Après de longs mois et plusieurs arrêts-maladie, le verdict tombe, comme un arrêt de mort : l'annonce de l'inaptitude définitive au travail et le licenciement. Son mari va l'accompagner et essayer de comprendre ce qu'est exactement cette maladie, cette petite mort.

Le mari de cette femme qui pleure, de cette femme qui tombe, c'est Alexandre Duyck. Journaliste de formation, enseignant, il a écrit en 2018 Augustin (Lattès), premier roman très remarqué sur la vie et la mort d'Augustin Trébuchon, un berger illettré, dernier poilu recensé victime du feu ennemi le jour même de l'armistice.

C'est aussi un peu sous le feu ennemi que tombe sa femme. Précarité du travail, rémunération dérisoire, responsabilité immense et souvent échec à satisfaire les personnes dont elle s'occupe, désintérêt des pouvoirs publics... On croit savoir tout cela ; on en découvre ici la face quotidienne la plus horrible. Et puis, il y a cet « effondrement » (c'est le titre de son livre) qu'il faut vivre, auquel il faut survivre, sans se fermer les portes du lendemain. Voilà longtemps (peut-être depuis le sublime Face aux ténèbres, de William Styron) que l'on n'avait écrit aussi justement à ce sujet. Parce que c'est sa femme, parce qu'il l'aime, Duyck a sans doute dû trouver avant tout une juste distance face à son « sujet ». Il y parvient avec la frontalité, le goût du récit et de l'information qui est celui du reporter lorsqu'il se fait écrivain.

Alexandre Duyck
Un effondrement
JC Lattès
Tirage: NC
Prix: 19 € ; 220 p.
ISBN: 9782709667890

Commentaires (0)

Espace réservé aux abonnés

Livres Hebdo a besoin de votre voix. Nous apprécions vos commentaires sur le sujet, vos critiques et votre expertise. Les commentaires sont modérés pour la courtoisie.

Connectez-vous Pas encore abonné ? Abonnez-vous

On vous
RECOMMANDE

Les dernières
actualités