L’autre jour, devant la table des nouveautés, je racontais à une cliente le début du livre de Chloé Delaume, oui ça me dit quelque chose, il y a une histoire avec une grand-mère, ça m’intéresse, j’en ai entendu parler, je ne réalisais pas que je me trompai peut-être, et elle avec moi, car je lisais à ce moment-là un autre livre avec une histoire de grand-mère auquel je ne pensais pourtant pas, Paris-Brest , de Tanguy Viel (aux Editions de Minuit). Je n’en étais pas encore arrivé à un passage important où après une adolescence bretonne survolée, le narrateur, habitant à Paris, revient dans sa famille pour la première fois depuis trois ans, ce que probablement, comme un bon parisien provincial, j’aurai pu faire moi-même il y a quatre semaines si j’exerçais un autre métier. Ce retour est un événement, à plus d’un titre dans cette histoire. Il porte une valise, entre dans la maison, son père, sa mère, son frère, sa grand-mère sont là. Il y a un manuscrit dans la valise. Le manuscrit est un roman familial. Il s’ouvre pendant un enterrement marbre noir luisant soleil fort, comme j’en ai vécu un moi-même. Il s’ouvre parce que la grand-mère est morte. Là surgit une figure, un revenant de l’enfance, le noeud encore ignoré de l’histoire. On sait déjà qu’il y a de l’argent et des secrets qui traînent. On redoute que ça se passe mal. L’absolue perfection du crime revisitait le polar, le roman de gangsters. Insoupçonnable était une histoire de manipulation. Ici c’est une affaire d’héritage, de classes, de silences et de scandale, une tradition. L’autobiographie est détournée, le passé recomposé. En tirant quelques fils, Tom, l’un des morts du livre de Chloé Delaume (écho du Tom est mort de Marie Darrieussecq), et une autre enfance, un autre Tom encore, celui de Denis Lachaud (édité en Babel / Actes Sud), j’en reviens à l’enfance, et l’auteur aussi puisque ce n’est pas son premier livre avec des voix d’enfants. Tom vient d’emménager en banlieue près d’une voie ferrée, il a cinq ans presque six, il écoute les bruits, il joue avec Véronique. Si l’on n’a pas jeté un oeil sur la quatrième de couverture, on ne se doute pas un instant qu’aux deux tiers du récit l’histoire va basculer. Tom est-il vraiment mort ? Tom et Véronique ne sont-ils pas un seul personnage ? Tom va-t-il changer de sexe ? Ici ce n’est pas le genre littéraire qui est détourné, mais l’identité complète du personnage jusqu’à son genre sexuel qui devient flou. Les trains qui passent indiquent bien qu’il existe un ailleurs au-delà du temps de la cruauté juvénile. L’eau et les compétitions modèlent son corps. Et l’on ne cesse de se poser des questions. Comment vider une insulte, un mot, tapette, de son sens ? Le torrent de lave qui s’est formé en lui va-t-il se déverser ? La vengeance est-elle une réponse, ou son simple récit produit-il encore un effet cathartique ? L’auteur est-il entre les lignes ou avec nous du début à la fin ? Et où est le vrai dans tout ça ? Le vrai est au coffre. Le coffre, en chacun de nous. “ C’est brumeux sur la côte... ...Elle tenta de saisir les bribes de phrases qui lui parvenaient à travers le coton... Un matin on a retrouvé un sac noir jeté dans l’herbe. ” Post-scriptum : cette vieille histoire de catharsis (purgation des passions) me fait forcément penser à son “envers”, la distanciation, donc Brecht, donc Jean La Chance (publié à L’Arche), donc allez au théâtre de la Bastille, vite ça finit le 1er février, il y a Clotilde Hesme (actrice chez Christophe Honoré), Tomas Heuer (Masto des Béruriers Noirs), c’est tiré d’un conte de Grimm, c’est génial, c’est punk, c’est poétique, c’est rock’n’roll, on a adoré. Théâtre Bastille Bande annonce du spectacle

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