Distribution

La grande redistribution

A Malesherbes, dans le bâtiment principal d’Interforum - Photo OLIVIER DION

La grande redistribution

La reprise de Volumen par Interforum comme le rapprochement de la Sodis et d’UD accélèrent la concentration de la distribution de livres. Via leurs filiales spécialisées, Editis, Madrigall et Hachette Livre contrôlent au moins 80 % du marché. La réduction du nombre d’acteurs s’accompagne d’une hausse des capacités de traitement et d’une intensification de la concurrence.

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Par Hervé Hugueny,
Créé le 02.10.2015 à 00h00,
Mis à jour le 19.10.2015 à 10h30

Le nouveau mouvement de concentration et de réorganisation de la distribution de livres en France entre dans une phase concrète qui va durer plusieurs mois, aussi bien chez Editis que chez Madrigall, mais avec des options différentes. Interforum commence par réaménager et agrandir ses bureaux de l’immeuble Paryseine, à Ivry, pour accueillir les salariés de Volumen, ex-filiale de diffusion-distribution de La Martinière, reprise par son homologue du groupe Editis le 22 juillet. "Tout doit être prêt pour le 1er janvier prochain", indique Eric Lévy, directeur général d’Interforum et responsable de la bonne marche de l’opération "Athéna", qui désigne en interne la reprise et l’intégration de Volumen. A Orly, la trentaine de salariés qui traitent les retours de Volumen préparent leur déménagement pour la même date à Malesherbes, sur le site principal d’Interforum, ce qui entraînera la fermeture de leur entrepôt et un licenciement pour ceux qui ne peuvent suivre le transfert de leur activité.

"En juillet la Sodis a basculé sur le progiciel SAP, déjà chez UD, pour la partie financière. Nous avons privilégié une approche par étapes plutôt qu’un big bang." Dominique Wettstein, Madrigall - Photo FLAMMARION

Départs

Le début de 2016 verra aussi Minuit, Corti et Zulma quitter Volumen pour rejoindre le CDE et la Sodis, filiales de diffusion et de distribution de Gallimard-Madrigall. Corti a fait jouer la clause qui lui permettait de dénoncer son contrat en cas de vente. Les deux autres ont choisi de ne pas renouveler le leur, qui arrivait à terme fin 2015. Une déception pour Eric Lévy, qui regrette que ces éditeurs aient pris leur décision sans attendre de tester une configuration dont la mise en place sera prudemment étalée sur deux ans. C’est l’opération la plus importante depuis la fusion, en 2004, des distributions de La Martinière et du Seuil, qui a donné naissance dans la douleur à Volumen. L’autre exemple de même envergure remontait à la charnière des années 1990 et 2000 avec la fusion-intégration de Livredis (Larousse, Nathan) au sein d’Interforum.

Madrigall se montre aussi prudent dans le rapprochement de la distribution de Gallimard (Sodis) avec celle de Flammarion (UD), qu’il a repris pourtant depuis 2012. L’opération ne concerne pas les flux physiques et les entrepôts, mais uniquement les systèmes d’information et de gestion, et l’installation à la Sodis du progiciel SAP, déjà chez UD. "En juillet, la Sodis a basculé sur SAP pour la partie financière. Le pilotage de ces grands systèmes est délicat, et nous avons privilégié une approche par étapes plutôt qu’un big bang. Au niveau de la distribution, les deux sociétés vivent leur trajectoire en parallèle, avec des profils et des services différents", explique Dominique Wettstein, directeur général chargé de la distribution chez Madrigall. L’étape à venir dans les prochains jours concernera le déploiement de l’outil informatique des équipes de diffusion. La fin du programme est prévue en février, avec "l’objectif d’éviter d’impacter l’activité des éditeurs et des libraires", insiste Dominique Wettstein.

Minuit, Zulma et Corti chez CDE-Sodis

Emblématiques d’une édition littéraire exigeante, Minuit, Corti et Zulma rejoindront le 1er janvier la diffusion CDE et la distribution Sodis (groupe Madrigall). Une perte de chiffre d’affaires de 5,5 millions d’euros, mais surtout une perte symbolique pour Volumen. Aucun des trois éditeurs ne met en cause la qualité des équipes de l’entreprise rachetée par Interforum-Editis, dont ils supposent et souhaitent qu’elle perdure, mais ils évoquent une sorte de manque d’affect avec l’image d’Interforum. "Ce groupe est organisé pour la distribution de livres attendus du public, alors que nous publions des livres qu’une partie du public n’attend pas, et qui demandent donc un traitement différent", explique l’un d’entre eux, qui ne souhaite pas être cité.

C’est bien l’ambition d’Interforum, qui doit toutefois entreprendre chez Volumen une réorganisation bien plus profonde en raison des pertes considérables de l’ex-filiale de La Martinière, de l’ordre de 7 millions d’euros par an. L’effectif d’environ 300 personnes pourrait être divisé par deux. Des solutions de reclassement sont proposées chez Interforum, mais une partie des salariés pourraient préférer partir, d’autant que l’ex-actionnaire a accepté de financer un plan de départ d’environ 5 millions d’euros. Si la diffusion sera préservée, avec le maintien de trois équipes de premier niveau, s’engage Eric Lévy, la distribution sera complètement transformée, mais en conservant Ballainvilliers, contrairement aux craintes initiales des personnels concernés. Le site sera traité comme une extension de celui de Malesherbes, et intégré dans l’ensemble Interforum. "Début 2016, nous remettrons en service la chaîne de cross dock que Volumen avait conçue en partenariat avec Chapitre, et stoppée depuis la faillite du réseau, ajoute Eric Lévy. Elle convient parfaitement à l’étiquetage des livraisons des supermarchés et permet de traiter parallèlement des préparations de commandes distinctes. Nous allons donc transférer ces flux depuis Malesherbes. Les offices de tout le groupe seront aussi traités à Ballainvilliers, hors export et hypermarchés."

Séduire des éditeurs tiers

La migration se terminera en 2017 avec le transfert des réassorts de Ballainvilliers à Malesherbes. Au cœur de la distribution, le réassort suppose une infrastructure plus sophistiquée que l’office, dont dispose Interforum. "Cette spécialisation nous permettra d’améliorer la qualité et la fiabilité de nos services", ajoute Eric Lévy, qui prévoit très prochainement de communiquer sur cette réorganisation vers les libraires et les éditeurs. Le DG d’Interforum est aussi bien décidé à séduire des éditeurs tiers pour rentabiliser la capacité de traitement supplémentaire dont il dispose.

La Sodis est dans le même état d’esprit. Les trois éditeurs à venir de Volumen ne compensent pas la perte des Arènes, de Bayard ou encore d’Odile Jacob, qui ont rejoint le Centre de distribution du livre (CDL) d’Hachette et dont le volume d’affaires atteint environ 40 millions d’euros. "Tout en étant un outil industriel, notre distribution est plus souple que celle de nos deux principaux concurrents, capable de débloquer une situation en urgence, car c’est la seule dont le service relation client est sur place", fait valoir Helène de Laportalière, directrice commerciale de la Sodis, tout en reconnaissant que la concurrence était "très rude" entre les distributeurs.

C’est aussi l’analyse de l’Autorité de la concurrence, qui a donné son aval au rachat de Volumen, bien que l’opération renforce la concentration de la distribution, avec trois blocs qui contrôlent au moins 80 % de l’activité. Avec une part de marché minimale de 30 %, Interforum "fera face à une pression concurrentielle exercée principalement par le groupe Madrigall, qui détient une part de marché comprise entre 35 % et 45 % lorsque sont prises en compte seulement les ventes aux tiers et entre 25 % et 35 % lorsque sont également prises en compte les ventes internes, et par Hachette, dont la part de marché est comprise entre 20 % et 30 %. De plus, la nouvelle entité devra faire face à la concurrence de deux opérateurs de taille plus modeste, que sont Média-Participations et Albin Michel [Dilisco]", selon l’Autorité.

Appétit de conquête

En privilégiant la croissance interne, Hachette a bien renforcé ses positions, avec ses trois reprises de contrats importants en 2014 - dont celui des Arènes, inauguré avec le succès de Merci pour ce moment, le témoignage vitriolé de Valérie Trierweiler. "J’entends dire depuis quinze ans que Maurepas est saturé, mais la place n’est pas un problème, on s’adapte en fonction des flux que nous devons traiter. Depuis plusieurs années, notre politique de distribution d’éditeurs tiers est affirmée, et si nous devons en intégrer de nouveaux, nous le ferons", prévient Michèle Benbunan, directrice de la branche industrielle et commerciale d’Hachette, dont le site principal est à Maurepas (Yvelines).

Les principaux éditeurs indépendants peuvent profiter de cet appétit de conquête des distributeurs, qui améliorent continûment leurs capacités de traitement. Ils seront très courtisés pour peu qu’ils aient le bon profil du point de vue du distributeur : "Moins il y a de titres et plus il y a de volume, mieux c’est", résume à l’extrême Guillaume de Bary, directeur des relations clients d’UD, même si, ajoute-t-il, "tout dossier mérite d’être examiné".

Les 10 premiers acteurs de la distribution en France

Les profils des distributeurs sont très différents, selon le nombre de références, le nombre d’exemplaires expédiés ou leur chiffre d’affaires. La Sodis dispose ainsi d’un fonds considérable, correspondant à celui de sa maison-mère Gallimard. Le type de livres (plus ou moins de volumes à petit prix, poches ou mangas) influe aussi sur la productivité et la rentabilité.

Petits mais précieux

A côté des grands distributeurs qui sont dimensionnés pour servir en priorité des éditeurs réalisant plusieurs millions d’euros de chiffre d’affaires, plusieurs prestataires sont adaptés à des maisons plus modestes. BLDD, la diffusion-distribution des Belles Lettres dont Hervé Doussau, son P-DG, défend un service "cousu main", est un des principaux (160 éditeurs distribués), dédié principalement à la littérature générale, aux sciences humaines et aux beaux livres, avec 50 salariés, diffusion comprise, répartis sur deux sites au Kremlin-Bicêtre (Val-de-Marne) et à Gaillon (Eure).

Harmonia Mundi diffuse et distribue un catalogue d’environ 70 éditeurs, essentiellement littéraires.

Ces entreprises ont appris à se préserver de la fragilité qui caractérise souvent les petits éditeurs. "Le principal critère, c’est la cohérence et la continuité du catalogue. Un livre tous les deux ans, c’est insuffisant pour entretenir la visibilité chez les libraires, et cette irrégularité crée des problèmes de trésorerie, avec des retours qui vont arriver avant la publication du titre suivant", explique Philippe Daudin, gérant du distributeur du même nom. Cap Diffusion à Rennes, produit de la fusion des filiales d’Ouest France et de Sud-Ouest, se présente comme le spécialiste de la diffusion des régions.

Pollen sert plusieurs centaines de très petites maisons.

DG Diffusion s’occupe surtout d’éditeurs spécialisés en santé, vie pratique et ésotérisme, qui publient en moyenne deux livres par an. Bien loin de l’univers d’Interforum.

Toujours plus

Tous les distributeurs investissent en vue de réduire leurs coûts, d’accélérer leur capacité de traitement et d’améliorer leur service.

"De nombreuses technologies de préparation de commandes se sont développées, moins coûteuses, plus souples, qui permettent de compacter les flux." Michèle Benbunan, Hachette - Photo OLIVIER DION

"Nous avons une problématique commune : les lignes de commande augmentent, leur volume baisse, le poids moyen des colis diminue, contrairement aux attentes de performance sur les délais", estime Guillaume de Bary, directeur des relations clients d’UD. De 2007 à 2012, la filiale de Flammarion a renouvelé toute son installation, de l’office au réassort, en passant par les retours, pour s’adapter à ces contraintes et à ces exigences.

"De nombreuses technologies de préparation de commandes se sont développées, moins coûteuses, plus souples, qui permettent de compacter les flux dans un nombre de mètres carrés réduit, d’occuper l’espace en hauteur, de gagner de la place sur les allées, explique de son côté Michèle Benbunan, directrice de la branche industrielle et commerciale d’Hachette Livre. Les outils informatiques augmentent aussi la productivité, pour faire face aux 400 à 700 nouveautés à intégrer chaque semaine." Adepte d’un d’investissement constant, "pour éviter de grands à-coups de rattrapage qui peuvent être déstabilisants", Michèle Benbunan fait visiter la dernière installation de Maurepas, son site principal : un système de commandes qui apporte les bacs de livres devant le préparateur, lequel n’a plus à se déplacer. "C’est efficace pour les ventes moyennes", note-t-elle.

A Dourdan, depuis deux ans, la branche distribution de MDS a aussi installé deux modules de cette technologie connue sous son sigle anglais GTM (goods to man), et a démonté une des chaînes de préparation des commandes pour trouver la place nécessaire. "40 % de nos réassorts sont traités ainsi aujourd’hui. Nous traitons trois fois plus de commandes à l’heure", se félicite Bruno Delrue, directeur général de la filiale de Média-Participations, qui vient d’ajouter le Cerf (ex-Sodis) à ses éditeurs distribués, qui représentent 30 à 40 % de son activité. MDS a aussi investi dans un stockeur rotatif vertical, analogue à ceux qu’on aperçoit dans les pharmacies, mais d’une dizaine de mètres de hauteur. Désigné souvent sous le nom de Kardex, son principal fabricant, ce système est adapté aux livres de rotation moyenne à faible.

Un robot prépare les palettes

A Chéniers, dans la Creuse, Dilisco, filiale de Magnard-Vuibert (groupe Albin Michel), a installé cet été une chaîne de préparation qui permet de traiter alternativement l’office et le réassort. "Nous gagnons un à deux jours sur le réassort, et un sur l’office. Au 1er décembre, un nouveau système global de pilotage (WMS) supprimera les saisies sur papier", annonce le directeur général, Alessandro Vai. Les derniers investissements importants remontaient à 2004. "Nous pourrons augmenter notre capacité de traitement de 25 à 50 % dans les locaux actuels", ajoute-t-il.

La Sodis a doté ses préparateurs d’un système de commande vocale qui réduit le taux d’erreurs et augmente leur productivité, et a mis en service un robot qui prépare les palettes à livrer à Prisme. "Il fait le travail de deux à trois personnes, affectées sur d’autres postes orientés sur le contrôle et la qualité", mentionne Hélène de Laportalière, directrice commerciale. Prisme lui-même, le hub interprofessionnel de regroupement des livraisons pour la province, doit sélectionner d’ici à la fin octobre un autre site qui permettrait de décaler les derniers départs de 30 à 60 minutes, et d’augmenter la proportion de commandes servies en 48 heures.


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