Profession regardeuse. Devenir ce que nous voyons. Cette formule inspire ce Socrate au musée. Elle invite aussi à déjouer le piège qui consiste à transformer les œuvres en « démonstrations savantes ». Il faut au contraire inverser la formule qui dit qu'il faut savoir pour voir. « Si une peinture pense, que pense-t-elle ? Et que peut-on penser grâce à elle ? » Vaste question à laquelle il ne faut sans doute pas répondre au risque de perdre quelque chose de rare, d'inattendu, de renouvelé chaque fois que l'on s'arrête devant un tableau ou que l'on entend une musique. Si l'œuvre ne change pas, le ressenti est chaque fois différent. C'est aussi cela que nous dit à sa façon Laurence Devillairs. « Après des années de pratique, je suis arrivée à la conclusion que la philosophie ne résout pas des problèmes mais qu'elle invite à saisir des énigmes. » L'une des plus grandes est celle de l'art.
Spécialiste de Descartes, Laurence Devillairs a séduit près de 9 000 lecteurs cette année avec Vengeance, le droit de ne pas pardonner (Stock) et anime l'émission Les philosophes au pouvoir chaque samedi sur France Culture. Dans cette promenade évidemment illustrée, elle explique que regarder, c'est déjà philosopher. En silence, sans les mots. Ceux-là viennent après. On se souvient des ouvrages de Daniel Arasse, dont le fameux On n'y voit rien ! (Denoël, 2000). L'historien expliquait combien il était difficile non pas d'aller au-delà des apparences, mais de se saisir de celles-ci. Socrate au musée rend aussi hommage au travail d'Alain Jaubert qui, dans son émission Palettes sur La Sept/Arte, a éduqué les téléspectateurs au regard. Reste les artistes, ceux qui n'ont pas eu besoin d'expliquer leurs œuvres pour qu'on les comprenne, mais que les visiteurs ont souvent bien saisies, comme le président de la République Louis-Napoléon Bonaparte qui aurait donné un coup de cravache sur Un enterrement à Ornans de Gustave Courbet lors de sa présentation au Salon de Paris en 1850 où il se serait reconnu dans un personnage du tableau.
Mais qu'est-ce que la philosophie peut nous dire de l'art ? Il faudrait sans doute là aussi retourner la question et se demander ce que l'art apporte à la philosophie. L'ouvrage de Laurence Devillairs n'est pas qu'une explication d'images comme il y a des explications de textes. Il évite « le parcours de santé ». En avançant « de mystère en mystère », en cherchant « ce que [la philosophe a] vu, ce qui [l]'a regardée », il se propose moins d'expliquer que de donner envie à travers Monet, Manet, Renoir, Caillebotte, Van Gogh et d'autres moins connus comme le Nabi hongrois József Rippl-Rónai. La philosophie, comme elle le dit, consiste alors à mettre un nom sur ce désir. Dans la lignée de La splendeur du monde (Stock, 2024), Socrate au musée est une invitation à sortir de la caverne pour entrer à Orsay, pour « voir, voir mieux, voir plus ». Pour parodier un slogan célèbre, la question posée est aussi simple que vertigineuse : Tu t'es vu quand t'as vu ?
Socrate au musée. Pourquoi l'art nous rend heureux
Robert Laffont/Musée d’Orsay
Tirage: 9 000 ex.
Prix: 22,90 € ; 288 p.
ISBN: 9782221284506
