Paris

Le prochain Salon reprendra-t-il la porte ?

Houellebecq versus Modiano : la réunion de Gallimard et de Flammarion est symbolisée de manière spectaculaire sur leur stand commun. - Photo OLIVIER DION

Le prochain Salon reprendra-t-il la porte ?

Dédicaces d’auteurs, animations, débats : grâce à ce tiercé gagnant, le Salon du livre de Paris a fait le plein de visiteurs porte de Versailles, malgré une fréquentation en légère baisse. Si la manifestation débutait dans un contexte troublé, entre rumeurs de déménagement et absence de certains éditeurs, sa bonne tenue a rebattu les cartes, laissant le champ ouvert pour l’avenir.

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Par Marine Durand,
Créé le 27.03.2015 à 00h00,
Mis à jour le 16.04.2015 à 02h43

Alors que le soir de l’inauguration, toute la profession bruissait d’un déménagement du grand hall de la porte de Versailles vers le plus valorisant (et élitiste ?) Grand Palais, l’affluence dans les allées et les chiffres de ventes de cette 35e édition du Salon du livre de Paris, du 20 au 23 mars, ont fait bouger les lignes. Le Syndicat national de l’édition (SNE), qui devait statuer sur la question lors de la prochaine réunion de son bureau, a finalement décidé qu’il était urgent d’attendre. Il faut dire, que malgré quelques grincements de dents autour du coût des stands ou de "l’oubli" du chauffage le premier jour de la manifestation, le Salon 2015, rassemblant 1 200 éditeurs et 3 500 auteurs, a rempli son double rôle de grand événement populaire et de rendez-vous phare pour les professionnels.

La manifestation des auteurs samedi 21 mars dans les allées. - Photo OLIVIER DION

Le selfie plutôt que le passage en caisse

Comme souvent, les nombreuses "têtes d’affiches" du livre (Marc Levy, Ken Follett, Gilles Legardinier, Sorj Chalandon, Bernard Werber, Tatiana de Rosnay…) ont fait se déplacer les foules, venues glaner un autographe, un petit mot ou une photo. Certains fans se sont même laissés aller à acheter des livres, même si la tendance était plus au selfie immédiatement partagé sur Instagram qu’au passage en caisse.

Avec 180 000 entrées comptabilisées, "la fréquentation accuse pourtant un léger tassement", selon Bertrand Morisset, commissaire général du Salon. Une baisse de 10 % par rapport à 2014 qu’il explique par un plan Vigipirate renforcé, la tenue des élections départementales le même week-end ou encore la grève à Radio France, qui aurait dû largement relayer l’événement. Pas de quoi gâcher la fête pour autant : entre un Cluedo géant orchestré par la SNCF, des expositions sur le cinquantenaire de L’Ecole des loisirs et les 70 ans de la "Série noire", diverses démonstrations culinaires, les organisateurs avaient tout prévu pour amuser petits et grands. Un bémol côté jeunesse : certains acteurs importants comme Bayard-Milan ou Hachette Jeunesse-Gautier-Languereau avaient fait l’impasse.

Fred Vargas absente, son dernier roman tenait la vedette. - Photo OLIVIER DION

Le loup d’Orianne Lallemand et Eléonore Thuillier chez Auzou ou la littérature fantastique pour les adolescents et jeunes adultes ont fait le plein : Sophie Audouin-Mamikonian (Tara Duncan, XO), Anne Plichota et Cendrine Wolf (Oksa Pollock, XO) ont signé pendant plus de trois heures, et Cassandra O’Donnell (Malenfer, la forêt des ténèbres, Flammarion Jeunesse) pendant deux heures et demie. L’espace Tourisme, nouveauté 2015, n’a pas vraiment trouvé son public. On pouvait par ailleurs s’initier aux dernières innovations technologiques. Les imprimantes numériques de livres tenaient le haut du pavé et L’Espresso Book Machine, installée sur le stand des Puf, s’est taillé un franc succès tant auprès du président de la République que de son Premier ministre. Librinova, avec le concours de Youboox, organisait la toute première réunion de "booktubeurs", ces jeunes gens tellement passionnés de livres qu’ils ont pris l’habitude d’en parler dans des vidéos sur Youtube.

Rendez-vous en 2016 avec la Corée du Sud

Olivier Dion - François Hollande avec Olivier Bétourné, P-DG du Seuil : "Le Piketty ? Ah non, je ne le prends pas, je l’ai déjà lu !"

La 36e édition du Salon du livre de Paris se tiendra du 17 au 21 mars 2016 et mettra la Corée du Sud à l’honneur.

L’actualité, hélas moins heureuse, s’était aussi frayé un chemin jusqu’à la porte de Versailles. Les éditeurs de bande dessinée ont profité du salon pour remettre un chèque de 300 000 euros aux familles des victimes de la tuerie de Charlie Hebdo. Dimanche, un hommage a été rendu à la navigatrice Florence Arthaud par le biais d’une lecture publique et pudique de son dernier ouvrage, Cette nuit, la mer est noire (Arthaud). Et pendant les quatre jours, le stand de la Tunisie a accueilli les témoignages de sympathie du public après l’attentat du musée du Bardo (voir photo p. 19).

Si le Salon du livre reste un précieux moment de rencontre avec les lecteurs pour les auteurs et les éditeurs, le bilan des ventes dimanche était plutôt moyen, en dehors des succès liés aux grosses signatures, chez Robert Laffont ou au Livre de poche (qui a bénéficié de l’absence de Fayard et Lattès et accueilli sur son stand les très populaires Marc Lavoine et Grégoire Delacourt). Les éditeurs de BD accusaient une baisse de 10 % à 20 %. Madrigall et Actes Sud ont constaté des ventes en "léger recul". A noter cependant que les deux groupes avaient réduit leur stand, d’un "bon tiers pour le premier", de 20 % pour le second.

Le rendez-vous incontournable de la Scelf

Lundi soir, il valait mieux se tourner vers le pavillon du Brésil, pays à l’honneur cette année, pour retrouver des interlocuteurs souriants. Satisfaite de ses 8 000 titres écoulés, la délégation brésilienne espérait aussi un impact positif sur les ventes de droits.

Car c’est aussi là la vocation du Salon du livre : permettre des échanges fructueux entre les différents acteurs de la profession. Les rencontres audiovisuelles de la Société civile des éditeurs de langue française (Scelf), qui ont mis en relation plus de 200 producteurs de cinéma et près de 80 maisons d’édition, ont fait salle comble et s’installent comme un rendez-vous incontournable.

Innovation de ce 35e Salon, l’opération "Talentueux indés" a permis à des éditeurs indépendants francophones de "pitcher" l’esprit de leur catalogue devant une centaine de professionnels des ventes et d’achats de droits.

Comme chaque année, les libraires étaient présents, aussi bien comme visiteurs que comme responsables de stands. Ils se sont pressés au déjeuner organisé par le SNE lundi 23 mars, au cours duquel a été remis un chèque de 30 000 euros à l’Association pour le développement de la librairie de création (Adelc), comme aux différentes tables rondes. Les grands projets collectifs de 2015 étaient présentés, à commencer par l’Observatoire qui sera commercialisé en juin, ou encore le système MO3T, développé par Orange pour vendre des livres numériques.

Les auteurs, eux, ont tiré parti de l’événement pour manifester contre la précarité de leur condition, à l’initiative du Conseil permanent des écrivains (CPE), en défilant aux cris de "pas d’auteurs, pas de livres".

Absences remarquées

Outre les maisons littéraires du groupe Hachette Livre, deux acteurs ont finalement brillé par leur absence. Pour la deuxième année consécutive, les Rencontres de la traduction ont été annulées, l’Association des traducteurs littéraires de France et l’Association pour la promotion de la traduction littéraire refusant de payer un droit d’entrée de 90 euros décidé en 2014. Les mêmes causes produisant les mêmes effets, les bibliothécaires ont eux aussi refusé de s’acquitter d’un tarif jugé prohibitif pour participer au cycle de conférences qui leur était dédié, entraînant l’abandon du projet Biblidoc. Ces déconvenues, compensées selon le commissaire général par un plus grand nombre de petites maisons et d’éditeurs étrangers, mettent finalement en lumière la problématique principale du Salon du livre de Paris : être suffisamment rentable pour rémunérer son organisateur, Reed expositions, et son propriétaire, le SNE, qui tire un quart de son budget annuel de la manifestation.

Grand Palais : les pour et les contre

Changer de lieu, oui, mais un déménagement au Grand Palais ne recueille pas tous les suffrages. Pourquoi pas les Berges de Seine ou la Villette ?

"Il faut que ça change", affirme Jean-Paul Capitani, le directeur du développement d’Actes Sud. Sur ce point, les professionnels croisés dans les allées du Salon du livre sont d’accord. Mais changer pour quoi ? La question apparaît vite comme celle d’un nécessaire renouvellement de concept plutôt qu’un changement de localisation. Comme le résume Olivier Cohen, P-DG de l’Olivier : "Le Grand Palais, pourquoi pas, mais surtout pour quoi faire ?" Une option a été posée par Reed pour réserver le Grand Palais en 2016 mais les avis ne sont pas tranchés et évoluent, à l’instar du P-DG d’Albin Michel, Francis Esménard, qui avouait à l’issue du Salon : "J’étais très partant pour le Grand Palais. Mais aujourd’hui, je me pose la question. Je crains qu’on perde le grand public qu’on rencontre ici."

Vincent Montagne, le président du SNE, doit rencontrer Jean-Paul Cluzel (RMN-GP) pour en discuter : "Porte de Versailles, nous disposons d’une surface de stands de 15 000 m2. Au Grand Palais, elle n’est que de 6 000 m2. Et la jauge de la fréquentation se situe autour de 70 000." L’éditrice Liana Levi, qui fait partie de la commission mise en place au SNE pour réfléchir à l’avenir du Salon, décrit deux camps opposés qui symbolisent l’édition à deux vitesses : les groupes, plutôt contre la porte de Versailles, les petits éditeurs plutôt pour. Mais la typologie est plus complexe qu’il n’y paraît. Passage en revue des pour et des contre.

Les pour : retrouver une âme

Interrogé sur France Inter à propos de l’absence de son groupe cette année, Arnaud Nourry trouvait la piste du retour au Grand Palais "intéressante", car pour le P-DG d’Hachette Livre "la porte de Versailles est un immense univers où, parfois, on perd un peu son âme". Le juré Goncourt, Tahar Ben Jelloun, confirme que "Le Grand Palais, c’est plus chic !" et l’éditeur Guillaume Allary, "fasciné" par la verrière, ajoute que "pour les éditeurs étrangers notamment, on a besoin d’un cadre plus séduisant - avec les restaurants qui vont avec". Etonnamment, plusieurs petits éditeurs plébiscitent cette solution, comme Marianne Zuzula des éditions La Ville brûle : "Ici ce n’est pas très sympa. Le Grand Palais ne me fait pas peur car pour les petits éditeurs, il y a toujours la possibilité de faire des stands collectifs."

Pourtant, les partisans du déménagement ne rêvent pas nécessairement du Grand Palais. "Il faut bouger, mais pourquoi pas plutôt pour les Berges de Seine ?", lance Philippe Robinet (Kero), tandis que la directrice d’Albin Michel Jeunesse, Marion Jablonski, confirme qu’"il faut garder l’esprit populaire du Salon. Pourquoi pas la Villette ?"

Les contre : un entre-soi

Le P-DG d’Editis Alain Kouck prend la défense de la porte de Versailles, avec "son public populaire et familial qui correspond à l’ADN de notre groupe. Nous tenons aussi à cette image très diversifiée de l’édition".

Mais c’est surtout le côté élitiste du Grand Palais qui gêne : "Je suis violemment contre, déclare Paul Otchakovsky-Laurens (P.O.L). Je trouve cette idée stupide. Nous avons besoin du public très divers qui se presse porte de Versailles. Au Grand Palais, ce sera le salon de l’entre-soi." Antoine Gallimard, P-DG de Madrigall, ajoute que si "la formule est usée, il faut la repenser sur place, porte de Versailles, quitte à la rendre plus festive, à refaire une nocturne et à baisser les tarifs en rognant sur les marges du SNE et de Reed". Le président du Seuil, Olivier Bétourné, souhaite aussi "rester porte de Versailles, garder un lieu propice à l’ouverture populaire". Le DG de Points, Patrick Gambache, s’inquiète de la réduction de la surface : "A moins de planter des tentes tout autour, on ne pourra pas y faire entrer la diversité de l’édition." Ce que confirme Marion Hennebert (L’Aube) : "Le Grand Palais, aujourd’hui c’est trop petit, on va aller vers une ségrégation financière."

Le retour au Grand Palais semble, pour le libraire Richard Dubois (Gibert Joseph) chargé du stand des Puf, "un fantasme d’une autre époque, avec une tendance à l’élitisme. [Il s’]interroge sur la place et la visibilité que pourront y avoir les petits éditeurs et les régions." Yannick Burtin (Le Merle moqueur), qui tenait le stand Actes Sud, trouve aussi que "ce retour en arrière ne serait pas un bon message à envoyer au public".






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