« Didier Decoin était un romancier qui avait une haute idée de la langue et de la littérature comme son œuvre en témoigne », a salué l'Académie Goncourt dans un communiqué annonçant la mort de l'écrivain, ce mercredi 5 août, à l'âge de 81 ans.
Il est décédé à l'hôpital de Villejuif (Val-de-Marne), « après s'être battu avec force et courage contre le cancer depuis plusieurs années », a indiqué l'un de ses trois fils, Julien Decoin, également romancier. Il sera enterré « face à la mer, qu'il aimait tant », à Auderville, une commune du cap de la Hague, dans le Cotentin, où il possédait une maison, a-t-il ajouté.
Premier roman à 20 ans
Fils du cinéaste Henri Decoin, figure du cinéma populaire d’après-guerre, Didier Decoin voit le jour le 13 mars 1945 à Boulogne-Billancourt. L’écriture s’impose tôt sur son parcours, mais c’est d’abord par les chemins du journalisme qu’il s’y fraye un passage : France Soir, Les Nouvelles littéraires, Le Figaro, Europe 1… Avant de cofonder le magazine VSD. Amateur de navigation, il fut longtemps chroniqueur à Neptune Moteur, mais c’est bien le roman qui deviendra son port d’attache.
Il n’a que 20 ans lorsqu’il publie Le Procès à l’amour (Seuil, 1966), huis clos où le désir côtoie la violence et l’affolement que provoquent les premiers émois. Ce premier texte, d’emblée salué par la bourse Cino Del Duca, ouvre un parcours d’écrivain inclassable.
Prix Goncourt 1977
Suivront une trentaine de titres où Decoin explore dans un premier temps les affres de la passion avec Élisabeth ou Dieu seul le sait (Seuil, 1970), les vies new-yorkaises de la fin du XIXe dans Abraham de Brooklyn (Seuil, 1972), roman couronné par le prix des Libraires, ou bien encore l’absurdité tenace du monde avec Un Policeman, odyssée dérisoire et obsessionnelle déclenchée par une incivilité minuscule, où un homme traque une offense pour donner sens à son propre naufrage.
Il publie avec une constance métronomique, jusqu’à la consécration en 1977 : John l’Enfer (Seuil) décroche le prix Goncourt, pour un récit en clair-obscur qui dissèque les mirages du rêve américain, les amours incertains, sur fond d’une Amérique tantôt tentaculaire, tantôt fantasmatique.
Son œuvre ne cesse dès lors de se déployer. Plusieurs genres s'y côtoient : polars avec Meurtre à l’anglaise (Mercure de France, 1988) ; fictions intimistes avec Docile (Seuil, 1994), Louise (Seuil, 1998), ou, dans une veine plus sombre, Madame Seyerling (Seuil, 2002) ; récits d’amour très purs avec La Promeneuse d’oiseaux (Seuil, 2002) et Avec vue sur la mer (NIL, 2005). En 2016, il signe Le Bureau des jardins et des étangs (Stock), roman envoûtant, à la lisière du conte japonais et du roman initiatique.
Passionné de faits divers, il a publié en avril son dernier roman, Maypops (Stock), inspiré d'une histoire vraie dans le sud des États-Unis.
Parallèlement, il publie des essais et des récits, allant du très personnel, comme Henri ou Henry (Stock, 2006), hommage romanesque à son père, à l’universel avec le Dictionnaire amoureux de la Bible (Plon, 2009). Il s’adresse aussi à la jeunesse, et consacre plusieurs ouvrages à ses fascinations spirituelles comme Jésus, le Dieu qui riait (Stock, 1999).
Le visage des institutions littéraires
Homme de lettres au sens fort du terme, il fut deux fois président de la Société des gens de lettres, cofondateur de la SCAM, et membre de l’Académie Goncourt depuis 1995, au couvert de Jean Cayrol. Il en devint secrétaire général, puis président entre 2020 et 2024.
« Il n'a jamais cessé de s'investir dans l'Académie Goncourt. Il y a quelques jours, il était encore en train de lire les livres de la rentrée littéraire » en vue de la remise du prix Goncourt début novembre, a témoigné Julien Decoin.
À la tête du plus scruté des jurys littéraires, sous sa houlette furent récompensés Hervé Le Tellier pour L'Anomalie (Gallimard) en 2020, suivis de Mohamed Mbougar Sarr, avec La plus secrète mémoire des hommes (Philippe Rey/Jimsaan), Brigitte Giraud avec Vivre Vite, (Flammarion), Jean-Baptiste Andréa pour Veiller sur elle, (l’Iconoclaste) et Kamel Daoud pour Houris (Gallimard).
Une plume pour l’écran
Didier Decoin consacrait aussi un versant de sa carrière au 7e art. Scénariste, il a collaboré avec Marcel Carné sur La Merveilleuse Visite et La Bible, puis avec Henri Verneuil pour I… comme Icare en 1979, Robert Enrico pour De guerre lasse en 1987, et Maroun Bagdadi pour Hors la vie, salué par le prix spécial du jury à Cannes en 1991.
Sa plume a également nourri les univers de Shin’ichirô Sawai, Bigas Luna pour son adaptation de La Femme de chambre du Titanic, Peter Kassovitz qui porte à l’écran son scénario de Jakob le menteur, et Gérard Corbiau, pour Le Roi danse en 2000.
Parallèlement, il a mené une activité télévisuelle, signant les scénarios des séries Les Misérables en 1998, Napoléon en 2002, et Le Comte de Monte-Cristo, récompensé par un Sept d’Or du meilleur scénario en 1999.
Il s’est éteint en homme de mots, tout à ses multiples vies d’écrivain, de scénariste et d’artisan des lettres. Son fils, Julien Decoin, en témoigne : « Il aimait tellement lire. Soit il lisait, soit il écrivait. »
