Romans de la rentrée : le palmarès 2013 des libraires

Lemaitre sort du noir

1er roman français : Au revoir là-haut de Pierre Lemaitre, Albin Michel. Venu du polar, Pierre Lemaitre surprend avec ce roman que personne n’attendait si haut dans le cœur des libraires. L’univers de l’après-guerre de 14-18, l’intrigue policière et le talent romanesque de l’auteur sont pour beaucoup dans ce succès.Les romans de Sorj Chalandon et de Claudie Gallay complètent le podium. - Photo Thierry Rajic/Figure

Lemaitre sort du noir

Parmi les 250 romans qu’ils ont aimés dans cette rentrée littéraire, les libraires ont plébiscité Au revoir là-haut du côté français et Canada du côté étranger, saluant le retour d’un romanesque cherchant à expliquer le monde.

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Par Clarisse Normand ,
Créé le 17.10.2013 à 18h49 ,
Mis à jour le 09.04.2014 à 17h41

Les libraires ont été séduits cette année par des textes dotés d’un solide souffle romanesque. En phase avec les médias, ils n’ont pas hésité à porter en tête de palmarès des ouvrages de 500 pages avec en littérature française Au revoir là-haut de Pierre Lemaitre et en littérature étrangère Canada de Richard Ford.

Auteur connu pour ses polars, Pierre Lemaitre fait même l’objet d’un véritable plébiscite de la part des libraires qui le placent en première position quels que soient leur âge, leur sexe et leur type de librairie. Au-delà du tableau sociologique de la France de l’après-guerre de 14-18, beaucoup saluent la construction narrative de l’ouvrage qui tient en haleine le lecteur jusqu’au bout, le comparant à La vérité sur l’affaire Harry Quebert de Joël Dicker, paru l’an dernier et toujours présent dans les meilleures ventes.

1er roman étranger : Canada de Richard Ford, L’Olivier. Remarqué par la critique, le brillant roman de Richard Ford l’emporte devant ceux, plus inattendus en tête de liste, de Laura Kasischke et de Bergsveinn Birgisson.- Photo S. ROUDEIX/OPALE/L’OLIVIER

Si, du côté français, ils ont élu - une fois n’est pas coutume - un écrivain publiant pour la première fois dans le cadre de la rentrée littéraire, les libraires ont inversement, du côté étranger, confirmé leur attachement à un auteur dont ils avaient déjà apprécié le précédent roman, L’état des lieux, n° 2 de notre palmarès en 2008. Il reste que Richard Ford est talonné de près par sa compatriote Laura Kasischke dont l’univers oppressant séduit davantage, ouvrage après ouvrage, le public français.

 

 

Auteurs confirmés.

Fondé comme chaque année sur une enquête menée auprès de plus de 300 responsables de rayons littérature, notre nouveau palmarès LivresHebdo/I+C fait la part belle à des auteurs confirmés que les libraires ont déjà eu l’occasion d’apprécier mais qui ne sont pas pour autant leurs têtes de liste habituelles. Ainsi, Sorj Chalandon, Claudie Gallay, Véronique Ovaldé, Valentine Goby ou encore Thomas B. Reverdy, particulièrement salué par les hommes et les moins de 35 ans, arrivent dans les six premiers rangs, damant le pion aux pointures que sont Yasmina Khadra (23e), Marie Darrieussecq (26e) ou encore Eric-Emmanuel Schmitt (30e)… En revanche, les libraires n’ont retenu parmi leurs vingt titres préférés en littérature française qu’un seul premier roman, L’extraordinaire voyage du fakir qui était resté coincé dans une armoire Ikea de Romain Puértolas (8e), alors que la production en comptait davantage cette année (86 contre 69 l’an dernier et 74 en 2011). Il faut atteindre le 34e rang pour trouver à nouveau un premier roman, Chambre 2 de Julie Bonnie, apprécié surtout par les moins de 35 ans et les responsables de grandes surfaces culturelles, l’ouvrage ayant d’ailleurs été récompensé par le prix du Roman Fnac.

 

C’est en littérature étrangère que les libraires sont le plus sensibles aux nouvelles voix. Et de fait, un tiers de leurs vingt titres préférés émanent d’auteurs traduits pour la première fois. A commencer par La lettre à Helga de l’Islandaise Bergsveinn Birgisson, placée 3e et publiée par Zulma qui creuse son sillon dans les territoires du nord. Sont également cités Absolution de Patrick Flanery (14e), La vie à côté de Mariapia Veladiano (16e), La cravate de Milena Michiko Flasar (17e), Le restaurant de l’amour retrouvé d’Ogawa Ito (18e), En mer de Toine Heijmans (19e) et Sous la terre de Courtney Collins (20e).

 

 

La fin du nombrilisme.

Julie Jacquier de la librairie des Batignolles, à Paris, a choisi Confiteor de Jaume Cabré chez Actes Sud et L’invention de nos vies de Karine Tuil chez Grasset.- Photo © OLIVIER DION
Les libraires ont apprécié l’éclectisme de la rentrée qu’ils jugent plus manifeste encore que les années précédentes. Pas de titre écrasant, pas de thématique prédominante, pas de polémique détournant l’attention : « C’est l’idéal pour nous, sachant que nous avons plein de bonnes choses à proposer », estime David Vincent (Mollat à Bordeaux) qui salue la fin du nombrilisme et l’émergence de titres « surprenants » comme Esprit d’hiver de Laura Kasischke ou Faillir être flingué de Céline Minard. A Paris (librairie des Batignolles), Julie Jacquier a elle aussi été sensible à certaines « prises de risques », que ce soit sur le sujet, avec L’invention de nos vies de Karine Tuil, ou sur la forme, avec Confiteor de Jaume Cabré. Plus réceptif à la littérature étrangère, Jean-Pierre Ohl (Georges à Talence) apprécie surtout «le retour du romanesque en lien avec des questions contemporaines ». « Finalement, tout le monde peut y trouver son plaisir », résume avec satisfaction Marina Sauvage (Quai des mots à Epinal).

 

La baisse de la production (555 romans, contre 646 l’an dernier) n’a pas nui à la qualité. Au contraire même, si l’on en juge par le nombre d’auteurs cités : 139 en littérature française (contre 138 l’an dernier), et 109 en littérature étrangère (contre 84 et 86 en 2012 et 2011). « En supprimant une centaine de titres, les éditeurs sont allés à l’essentiel. Ce qui nous a permis de tomber plus vite sur de bons livres », observe Jacky Raimbault (Des livres et nous, Périgueux).

Sans rien perdre de leur curiosité, les libraires ont encore beaucoup lu : 22 ouvrages en moyenne pour les libraires du premier niveau, 14 pour ceux du second, seules les grandes surfaces spécialisées enregistrent une baisse avec 13 titres (contre 16 en 2012 et 20 en 2011). Il est vrai que l’épaisseur de nombreux livres, comme Confiteor (5e), La femme à 1 000° (8e) ou encore L’enfant de l’étranger (10e), a pu ralentir le rythme des lectures.

 

 

Présenter la rentrée aux lecteurs.

Sensible à « l’ouverture » de la rentrée, François Reynaud (Les Cordeliers, Romans-sur-Isère) a lu selon ses goûts : « Les titres que l’on apprécie sont aussi ceux que l’on défend le mieux. C’est devenu essentiel pour vendre. Nos clients veulent aujourd’hui avoir l’assurance que l’ouvrage qu’ils ont l’intention d’acheter leur plaira et nous demandent de plus en plus de justifier nos choix ». Forte du succès l’année dernière de la présentation de la rentrée organisée auprès du grand public à la médiathèque de la ville, la librairie réédite l’expérience avec sa consœur La Manufacture et la renouvelle cette année dans deux médiathèque rurales.

 

Valorisant la littérature étrangère, Liragif (Gif-sur-Yvette) innove aussi et crée le festival VO-VF, construit autour de la traduction avec une quinzaine de traducteurs invités, dont plusieurs participent à la rentrée, tels Josée Camoun (Canada), Aurélie Tronchet (Esprit d’hiver) et Sophie Benech (La fin de l’homme rouge). Prévue du 27 au 29 septembre dans le joli cadre du moulin de la Tuilerie, la manifestation, à laquelle participera la librairie La Vagabonde, vise à mettre en valeur le travail des traducteurs et à faire découvrir des voix venues d’ailleurs. En sens inverse, après avoir souvent organisé des animations hors de ses murs, Des livres et nous met cette année le holà pour se recentrer sur le conseil aux lecteurs et lancer une newsletter. « Une librairie n’est pas un centre culturel », argumente Jacky Raimbault.

 

 

Bientôt la reprise ?

Au-delà des initiatives spécifiques, beaucoup misent sur des rencontres, des vitrines ou des affichettes coups de cœur pour faire découvrir les nouveautés. La plupart anticipent une reprise de la fréquentation de leur magasin mais les libraires du second niveau se montrent plus sceptiques que d’habitude. 30 % d’entre eux ne prévoient pas de reprise, contre seulement 17 % l’an dernier. A Paris, l’équipe de L’Œil écoute a même le sentiment d’une baisse d’activité et perçoit des tensions sur les achats de plus de 20 euros. Mais rien n’est perdu puisque, sur les 50 meilleures ventes Ipsos/Livres Hebdo, 31 sont des nouveautés, dont 19 figurent même dans cette liste depuis la fin août. L’appétit des lecteurs est toujours là. <

 

Les gagnants

Les 20 romans français et les 20 romans étrangers préférés des libraires parmi les nouveautés de la rentrée. L’enquête a été réalisée par I+C pour Livres Hebdo auprès de 323 points de vente.

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Albin Michel s’est mobilisé autour de Pierre Lemaitre

Albin Michel, qui avait publié les deux derniers polars de Pierre Lemaitre, Alex et Sacrifices, a bien failli voir Au revoir là-haut lui échapper. « J’avais constaté les difficultés de mes confrères à réussir leur passage de la littérature noire à la blanche, explique l’écrivain. J’ai cru à un moment devoir opérer moi-même une rupture en changeant soit de nom, ce que je ne voulais pas, soit d’éditeur. » C’est Francis Esménard lui-même, président de la maison, qui à la lecture d’Au revoir là-haut a convaincu son auteur de rester.

« Toute la maison s’est mobilisée, se souvient Pierre Lemaitre, et Pierre Scipion, mon éditeur depuis Alex, a su m’accompagner en comprenant parfaitement mon projet. » Travaillant chez Albin Michel depuis vingt-cinq ans, chargé notamment d’Eric-Emmanuel Schmitt, Gilles Lapouge ou encore Agnès Ledig, Pierre Scipion assure que le franchissement de la barrière des genres s’est fait naturellement. « On retrouve dans Au revoir là-haut des éléments caractéristiques de l’univers de l’auteur : une tension dans l’écriture, une vision du monde assez noire, des personnes toujours limites… Son roman s’inscrit dans l’évolution de son travail. D’ailleurs, dès notre première rencontre en 2010, Pierre Lemaitre m’avait parlé de ce projet. »

«J’ai commencé Au revoir là-haut en 2008, confirme l’intéressé. Mais, à ce moment-là, il arrivait trop tôt. Je me faisais tout juste connaître comme auteur de polars. » Ayant quitté sa maison de l’époque, Calmann-Lévy, après le départ de son éditrice Béatrice Duval, Pierre Lemaitre est arrivé discrètement chez Albin Michel. Remarqué par Lina Pinto, responsable des manuscrits, il y a creusé son sillon dans l’univers du roman policier, comme il le souhaitait, pour pouvoir aujourd’hui basculer vers la littérature avec un projet de fresque couvrant l’ensemble du XXe siècle et dont Au revoir là-haut constitue le premier pas. <



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