« Nous souhaitions ancrer la maison là où elle était déjà », confie Benoît Verhille. Il y a 18 ans, l’éditeur fondait avec sa compagne et associée, Marielle Leroy, la maison indépendante La Contre Allée. Reconnue pour sa ligne engagée, son fonds dédié aux traductions de littérature étrangère et pour son catalogue inauguré par le récit des cendres de l’ancien cœur industriel de la capitale des Dogues, elle renoue aujourd'hui avec ses origines.
Désormais implantée au centre de Fives Cail, un écoquartier pensé depuis 2005 en concertation avec les habitants, la maison a acquis les murs d’un local qu’elle entend transformer en « vitrine de la diversité éditoriale indépendante », mais aussi en patrimoine garantissant sa pérennité face aux fluctuations économiques et politiques qui traversent le secteur du livre.
Une ancienne friche industrielle
Situés à l’angle d’un des bâtiments de la halle gourmande, près du passage de l’Internationale, les locaux de la maison, encadrés de grandes baies vitrées, s’ouvrent sur le cœur palpitant du nouveau quartier. Un emplacement qui résonne curieusement avec l’histoire de la maison.
À ses débuts, l’ouvrage collectif À chacun sa place (2008), ou encore D’azur et d’acier de Lucien Suel (2010) ont ainsi ravivé la mémoire du quartier autrefois habité par Fives Cail Babcock, ancien fleuron de l’industrie métallurgique, pour interroger la façon dont les individus s’inscrivent et s’immiscent dans un environnement physique choisi.
Mais ce nouvel ancrage est aussi le fruit d’un long cheminement. Après de nombreuses réflexions autour de projets collectifs et plusieurs années à naviguer d’un local à un autre selon les contraintes et les besoins, l’opportunité d’acquérir un espace s’est finalement présentée. « Je ne crois pas trop au hasard, mais je crois qu’il faut être attentif aux signes », philosophe Benoît Verhille.
Un financement éthique
C’est ainsi qu’un jour d’avril 2025, l’éditeur s’arrête sur un local signalé par un panneau « A vendre ». Sans trop hésiter, il décroche son téléphone. Quelques jours plus tard, un agent immobilier le conduit sur un autre site adjacent. C’est là que le coup de foudre opère. « Ça a été une sorte d’alignement des planètes. On a invité un ami architecte à projeter l’aménagement à travers la vitrine et je crois pouvoir affirmer qu’à partir de ce moment-là, c’est une somme de bonnes volontés et de personnes clés qui nous ont permis de concevoir un tel montage dans un environnement économique propre », explique l’éditeur.
Pour financer l'acquisition du nouveau local, la maison s'est tournée vers la Nef, une coopérative bancaire qui se définit comme "éthique".- Photo LA CONTRE ALLÉEPour télécharger ce document, vous devez d'abord acheter l'article correspondant.
Très vite, la question du financement s’impose en effet comme un enjeu crucial, impossible à compromettre ou à négocier pour une structure attachée à la cohérence de ses engagements. « Il n’était pas possible d’emprunter de l’argent à des banques qui financent des choses contraires à l’ADN de la maison », résume le dirigeant.
En complément de son apport personnel, Benoît Verhille se tourne alors vers la Nef, une coopérative de finance solidaire qui affirme ne soutenir que des projets à dimension écologique, sociale ou culturelle. La maison a également lancé une cagnotte en ligne, notamment pour réunir les finances manquantes à l'aménagement, notamment le mobilier, du lieu.
« Inviter les gens à entrer mais aussi, à l'image de la maison, entrer en dialogue avec l'espace public »
Après la signature de l’accord du prêt, l’acquisition des murs est finalisée à la fin du mois décembre 2025. Aujourd'hui, l’équipe de La Contre Allée détient enfin les clés du local, dont les travaux se sont achevés cet été. Si quelques ajustements restent à finaliser, la maison se projette déjà dans l’appropriation pleine et entière de ce nouvel espace.
« Le but est d’inviter les gens à entrer mais aussi, à l’image de la maison, d’entrer en dialogue avec l’espace public », souligne Benoît Verhille. Lectures, ateliers, masterclasses d’auteurs et d’autrices… L’éditeur imagine un grand nombre d’événements appelés à faire vivre le lieu, à incarner concrètement l’univers éditorial de la maison, le tout en générant une activité économique au service de la structure et des auteurs et autrices qui font vivre son catalogue.
« Le lieu est une matrice. C’est à partir de lui que l’on est en train de fomenter des propositions pour accompagner tel ou tel titre », détaille Benoît Verhille. Depuis plusieurs années, la maison coorganise, par exemple, le festival « D’un pays à l’autre » avec le soutien de la région et de la ville. Avec ce nouveau local qu’elle imagine comme « une base pour se replier ou se déployer », elle souhaite désormais faire du lieu le cœur battant de la manifestation, en lien étroit avec les autres commerces alentour. L’objectif est clair : créer des synergies, mutualiser les moyens et renforcer la visibilité auprès du public.
« La concentration éditoriale est devenue indécente »
Une vision qui a inspiré l’aménagement des locaux, composés d’une mezzanine pour accueillir les bureaux, et d’un rez-de-chaussée dédié à la présentation du catalogue. L’ouverture du lieu s’inscrira d’ailleurs dans le rythme du quartier dès le mois d’octobre, avec des plages horaires étendues du mardi au vendredi, à partir de 16 heures. Une personne, en rotation au sein de l’équipe composée de trois permanents, assurera l’accueil, tout en se voyant confier des « tâches minutes », peu exigeantes en matière de disponibilité cognitive.
Cette implantation traduit également la volonté de concevoir autrement l’environnement, éditorial comme social. « La concentration éditoriale est devenue indécente. Les gros vont finir par manger ceux qui restent. Et ces entreprises ont une façon de vivre calquée sur un modèle libéral. Ce sont des ogres », déplore Benoît Verhille.
À rebours de cette tendance, l’éditeur défend plutôt un « modèle économique et politique définitivement fermé », c’est-à-dire un schéma et des moyens alternatifs pour pérenniser son activité et la rendre économiquement viable. Une approche déjà en place, au sein de la maison, grâce au développement de la collection semi-poches qui, brique par brique, a bâti un fonds patrimonial solide, tout en évitant de « recourir aux maisons d’édition de poche dont la politique dessert ou entre en contradiction avec l’œuvre éditée ».
Rendre pérenne la maison tout en conservant son indépendance
Sur la forme comme sur le fond, ce projet immobilier entre donc en résonance avec la ligne éditoriale de la maison. « Aujourd’hui, nous avons 18 ans. C’était donc peut-être le bon moment pour se doter d’un lieu à soi », estime Benoît Verhille qui, en empruntant l’expression de Virginia Woolf, défend l’affirmation d’un espace de liberté dédié à la fiction.
Mais plus encore, cette installation dans un quartier ouvert et en pleine mutation offre l’occasion de faire rayonner les engagements de la maison au-delà d'elle-même. Car si depuis sa création, cette dernière s’attache en effet à interroger le devenir de la condition humaine au sein de la société, en donnant voix à des artistes, des textes et des sensibilités venus de multiples horizons, elle espère désormais, avec ce nouveau lieu, étendre son projet, ses actions. Continuer à faire circuler les idées et faire se rencontrer les gens.

