Rita Di Leo (née en 1940) appartient au courant intellectuel dit « opéraiste », comme le préfacier Mario Tronti, qui eut une influence notable sur la jeunesse italienne à la fin des années 1960 en incarnant une nouvelle gauche. Pendant quarante ans, à l’université de Naples puis à la Sapienza de Rome, elle a étudié les relations entre le Parti et les classes laborieuses en Union soviétique, au point de devenir l’une des rares spécialistes de ces questions en Europe. Dans ce premier ouvrage traduit en français, elle livre donc le résultat de quelques décennies de réflexion sur une question lancinante : pourquoi l’expérience soviétique s’est-elle achevée ?
François Furet (Le passé d’une illusion, Laffont, 1995) et bien d’autres qu’elle n’apprécie guère ont donné leur diagnostic. Rita Di Leo y voit justement la responsabilité d’une élite bourgeoise qui a fini par avoir la peau des travailleurs et des intellectuels révolutionnaires. Ce qu’elle nomme la « politique-projet » a donc été condamné tant dans l’URSS de Lénine que dans la Chine de Mao. Lorsque cette Expérience profane s’est achevée, soixante-quatorze ans plus tard, certains ont parlé de fin de l’histoire. A sa façon, Rita Di Leo rompt le silence sur ceux qui se sentent orphelins d’un dessein inachevé.
Voici un livre dérangeant, habilement construit, écrit au cordeau. Certains le trouveront trop nostalgique, trop indulgent avec Staline, trop muet sur les millions de victimes. Il a le mérite de bien connaître son sujet et de proposer une vision cohérente de ce que le grand historien marxiste britannique Eric Hobsbawm appelait le « court XXe siècle » qu’il voyait s’étirer de 1917 à la chute du mur de Berlin. Il montre aussi combien la fin de l’Union soviétique a eu une influence déterminante sur la crise du modèle européen.
En fin de compte, Rita Di Leo se désespère de voir les utopies et la politique chassées par le marché, dans un monde où le savoir-compter l’a emporté sur le savoir-penser. « Le capitalisme tel qu’il est aujourd’hui est le résultat d’une triple équation entre le producteur chinois, le consommateur américain et le petit ou moyen actionnaire Apple qui boursicote en ligne. » Certes, mais il faut rappeler tout de même que l’histoire n’est pas achevée et que l’on vit aussi mal dans une utopie que dans un compte en banque…
L. L.
