Entretien

M. Quintanilha, Fauve d'Or 2022 : "Dans la société brésilienne, il est impossible de ne pas montrer la violence"

Marcello Quintanilha le vendredi 25 mars à Paris. - Photo Dahlia Girgis

M. Quintanilha, Fauve d'Or 2022 : "Dans la société brésilienne, il est impossible de ne pas montrer la violence"

L'auteur brésilien Marcello Quintanilha revient sur son travail de création et sur sa vision de la bande dessinée à travers la réalisation de son 6e album Écoute jolie Márcia (Çà et Là), nommé Fauve d'Or du Festival international de la Bande dessinée d'Angoulême le 19 mars.

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Par Dahlia Girgis ,
Créé le 25.03.2022 à 14h47 ,
Mis à jour le 25.03.2022 à 19h17

Livres Hebdo : Vous avez remporté le Fauve d’Or d’Angoulême le 19 mars dernier. Que représente pour vous ce prix ?

Marcello Quintanilha : Je ne dirai pas que je suis triste ! Rien qu’être nominé était déjà une victoire pour moi. En fait, je suis étonné. Pour un artiste, recevoir le Fauve d’Or, c’est vraiment atteindre le top dans sa carrière. Je ne pensais pas qu’une histoire avec une culture brésilienne puisse recevoir ce prix.

Pourtant vous abordez dans votre album des thèmes universels comme l’amour…

Certains thèmes et sentiments sont en effet universels et peuvent toucher un public non brésilien. Je parle de l’amour et de la difficulté des relations entre les humains. Il y a toujours une part de violence dans les relations.

L’amour et la violence parcourent votre album, les deux sont-ils indissociables pour vous ?

Dans la société brésilienne, il est impossible de ne pas montrer la violence. Surtout dans les endroits où l’Etat n’est pas présent comme les favelas. J’avais envie de communiquer sur l’amour, l’amitié et la confiance qui sont des valeurs importantes. Mais parfois, nous sommes amenés dans la vie à faire des choix extrêmes. C’est également ce dont j’ai voulu parler.

Marcello Quintanilha le samedi 19 mars lors de la remise du Fauve d'Or du FIBD 2022.
Marcello Quintanilha le samedi 19 mars lors de la remise du Fauve d'Or du FIBD 2022.- Photo ANTOINE GUIBERT

Comment travaillez-vous le graphisme de vos personnages ?

Je n’ai pas de style particulier. Mon histoire détermine le graphisme. Certains de mes travaux sont plus dans le réalisme, là je propose un graphisme expressionniste. J’ai utilisé 28 couleurs pour travailler sur cet album. Je voulais que le lecteur ait une sensation d’explosion de couleur avec toutes ces tonalités. Elles sont différentes de la réalité : Marcia a la peau violette, le ciel est vert… Je le vois comme une métaphore de notre déconnexion.

Une déconnexion par rapport à soi-même ?

Une déconnexion dans tout. Les personnes ont du mal à trouver leur place dans le monde. C’est d’autant plus vrai avec les crises économiques. Les Brésiliens ou même ceux qui vivent en Amérique du Sud sont plus impactés : il est encore plus difficile pour eux de trouver leur place dans ce monde.

Diriez-vous que votre album a un parti-pris politique ?

Pas spécialement. Je raconte des histoires de gens réels et notamment de la classe ouvrière. Ce n’est pas des biographies, mais je m’inspire de choses réelles pour en faire mes fictions. Par exemple, le physique de certains personnages est inspiré de gens que je connais, le prénom Marcia est celui d’une amie… Le symbolisme est plus fort dans la fiction. Marcia et sa fille Jacqueline par exemple se ressemblent énormément sur le plan physique. C’est comme si la mère voyait sa fille en elle-même.

Des personnages de femmes fortes, de personnes issues de la pauvreté, ou dans le dessin, des corps corpulents… Est-ce une volonté particulière de montrer ces aspects de la réalité ?

Il n’y a pas de volonté contestataire. J’avais envie de faire quelque chose sans filtre. Quand j’ai commencé à faire de la bande dessinée, j’avais 16 ans et c’était les années 80, c’était très difficile de travailler comme ça. Aujourd’hui cela a évolué, nous voyons d'avantages d’histoires avec des femmes au parcours fort, il y a une plus grande universalité dans la représentation.

Marcello Quintanilha le vendredi 25 mars à Paris.
Marcello Quintanilha le vendredi 25 mars à Paris.- Photo DAHLIA GIRGIS

Pourquoi était-ce plus difficile dans les années 80 ?

J’avais par exemple montré un travail à un éditeur brésilien où je parlais de la classe ouvrière. Il m’avait répondu qu'on voyait trop de la pauvreté dedans et que ça n’allait pas plaire. Et pourtant, le sujet de mon album n’était pas sur la pauvreté.

Comment s’est passée votre collaboration avec les éditions Çà et Là ?

J’ai vu leur travail sur internet puis je leur ai proposé mon projet Tungstène. Depuis nous travaillons ensemble. Les éditeurs avec qui je travaille ont beaucoup de similitudes : ils sont engagés et souvent ce sont des maisons indépendantes. Le plus important est la relation de confiance que j’ai avec eux.

Tungstène avait été adapté au cinéma, serait-ce le cas pour Marcia ?

Pour l’instant, il n’y a pas de projet en cours, mais j’aimerais beaucoup ! Je trouve très intéressant de voir adapter un de mes travaux dans un autre média que ce soit le cinéma, le théâtre ou autre, et voir comment une autre personne le travaille à sa manière.

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