Mediator : l'histoire du livre à l'origine du scandale | Livres Hebdo

Par Hervé Hugueny, le 22.11.2016 à 19h11 (mis à jour le 22.11.2016 à 20h00) DOCUMENT

Mediator : l'histoire du livre à l'origine du scandale

Irène Frachon - Photo VINCENT GOURIOU / CC BY-SA 4.0

Sans le livre publié aux éditions Dialogues en juin 2010 et le procès intenté par Servier, l'affaire n'aurait sans doute jamais connu un tel retentissement.

Récit du combat de la pneumologue Irène Frachon pour révéler les effets mortels du Mediator sur une partie des patients auquel ce médicament était prescrit, La fille de Brest sort ce mercredi 23 novembre au cinéma. Les risques étaient connus d'une poignée de chercheurs mais c'est son livre publié aux éditions Dialogues, émanation de la librairie du même nom à Brest, qui a provoqué une tempête médiatique et entraîné une réorganisation des services de sécurité sanitaire, gravement défaillants.

Une veille de week-end, cinq jours avant sa mise en vente à l'office du 3 juin 2010, Mediator 150 mg Combien de morts? a fait l'objet d'un référé lancé par le laboratoire Servier, fabricant du médicament. "Servier aurait dû faire profil bas. S'ils ne nous avaient pas attaqués, le livre serait passé totalement inaperçu, et il n'y aurait jamais eu d'autres articles que ceux du Télégramme de Brest et de Ouest France" estime aujourd'hui Charles Kermarec, patron de Dialogues et des éditions du même nom, qu'il venait tout juste de créer.

Servier visait le sous-titre Combien de morts?, diffamatoire et relevant d'une entreprise de dénigrement portant gravement atteinte à ses intérêts, selon son assignation. "Le livre avait été relu par nos deux avocats, François Honorat à Paris, qui s'est occupé de l'affaire du sang contaminé, et par José Dano à Brest, un très bon juriste qui nous suivait depuis longtemps. Mais le juge n'a même pas examiné le contenu !" s'irrite encore le patron de Dialogues.

Combien de morts?

A cette date, la vente du Mediator était pourtant suspendue depuis 6 mois, le laboratoire ne risquait donc pas de perdre des recettes sur ce produit, qui avait déjà été commercialisé sous un autre nom, et retiré en raison des mêmes risques constatés. "On savait qu'il y avait des morts, Irène Frachon le démontrait, on en ignorait juste le nombre, la question était donc parfaitement légitime" soutient l'éditeur. Mais le laboratoire fait valoir que les exemples cités peuvent prêter à d'autres interprétations, que les études font certes état de risques, mais sans conclusion catégorique.

La décision est tombée 8 jours après l'audience et cinq jours après la mise en vente : il fallait supprimer le sous-titre de la couverture, sous peine d'une astreinte de 50 euros par exemplaire laissé en circulation portant encore la question contestée. Dans son ordonnance, le juge Jacques Stoll, un "bon client du rayon histoire de Dialogues" se fait conseiller éditorial: "Il aurait été plus avisé d'intituler l'ouvrage comme suit: Benfluorex :combien de valvulopathies?", écrit-il en faisant référence au nom de la molécule à la base du produit, et à celui des troubles cardiaques mortels qu'elle provoquait.

Liberté d'informer

"J'étais persuadé que Servier n'en resterait pas là, et qu'un procès au fond allait suivre, j'ai cru que c'était la fin de la maison" se souvient le patron de Dialogues, qui a décidé d'organiser sa défense médiatique en rééditant immédiatement le livre avec la mention "Sous titre censuré". La seconde version attire l'attention de la presse nationale, le scandale sanitaire se doublant d'une atteinte à la liberté d'informer. Le Parisien, que Servier avait déjà fait condamner pour des articles sur la précédente version de son médicament, a publié le premier compte rendu de l'affaire, suivi du Nouvel Obs, puis du Figaro, "très mobilisé" note Charles Kermarec. Toute la presse s'est emparée du sujet, à l'exception du Monde, qui intervient seulement fin août regrette l'éditeur, "mais son influence fait réagir le ministère de la Santé qui nomme une commission d'enquête, d'autres études suivent et toute la vérité éclate".

Lorsque l'affaire est rejugée en appel, la décision est inversée: il n'y avait pas lieu de supprimer le libellé "combien de morts" de la couverture du livre selon l'arrêt du 25 janvier 2011, qui condamne Servier à rembourser Dialogues des frais du procès précédent, y ajoutant ceux de la suite de la procédure. L'arrêt expose aussi que le laboratoire était au courant d'autres enquêtes sur son médicament, au niveau européen, et que les risques étaient parfaitement connus, contrairement aux doutes invoqués dans l'ordonnance. Pour l'éditeur, outre la grande satisfaction d'avoir contribué "à faire avancer un légitime débat sur la nocivité d'un médicament", selon les termes de la décision, c'est aussi la certitude d'être libéré de toute assignation ultérieure de Servier.

"Un livre de combat"

Le livre s'est vendu à 13000 exemplaires environ selon Charles Kermarec, qui espère que le film relancera quand même un peu la demande. "Il est toujours disponible, et avec son titre d'origine" insiste-t-il. Il a donné le stock de la version provisoire, avec le "sous-titre censuré" à Irène Frachon, qui l'a distribué à ses étudiants de la fac de médecine. "Je me souviens encore du soir où elle m'a proposé son manuscrit, à la librairie, comme c'est exactement montré dans le film. Nous avons à peine modifié son texte, c'est un livre de combat, écrit avec une bonne plume" raconte l'éditeur libraire, qui avait déjà eu un premier contact rugueux avec le médecin.

"Quand j'avais supprimé la remise immédiate de 5% à la caisse pour lancer une carte de fidélité avec les mêmes conditions, elle m'avait envoyé un mail incendiaire en m'accusant de vouloir ramasser des informations sur les clients. Elle avait raison, et elle était vraiment très fâchée" s'amuse maintenant le patron de Dialogues, sincèrement admiratif de la rigueur morale et "de l'extraordinaire humanité d'une femme exceptionnelle".

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