Rentrée d'hiver 2022

Michel Houellebecq, "Anéantir" (Flammarion) : La possibilité du "nihil"

Michel Houellebecq - Photo LIONEL BONAVENTURE / AFP

Michel Houellebecq, "Anéantir" (Flammarion) : La possibilité du "nihil"

Le nouveau roman de Michel Houellebecq nous projette à la fin du second mandat du président à travers un récit de crise existentielle sur fond d’élections et d’inquiétantes attaques informatiques. Et avec comme horizon pour son héros le rien. Michel Houellebecq signe un roman réaliste aux accents dystopiques mais non dénué d'un certain romantisme, qui dessine en creux une soif d’absolu à jamais frustrée.

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Par Sean Rose ,
Créé le 30.12.2021 à 01h01

« Un roman est un miroir qui se promène sur une grande route. Tantôt il reflète à vos yeux l’azur des cieux, tantôt la fange des bourbiers de la route. Et l’homme qui porte le miroir dans sa hotte sera par vous accusé d’être immoral ! Son miroir montre la fange, et vous accusez le miroir ! » La définition de l’œuvre de fiction que donne Stendhal dans Le rouge et le noir est celle du roman réaliste. Michel Houellebecq en tant que héraut du réalisme postmoderne n’a fait que tendre un miroir aux lecteurs du début du troisième millénaire. Plus balzacien que stendhalien – en ce que, pareil au grand écrivain de La comédie humaine, il a un projet total – l’auteur d’Extension du domaine de la lutte entend dessiner une topographie de la France contemporaine et bâtit une œuvre qui dépeint les symptômes endémiques de l’époque, embrassant l’ensemble des phénomènes sociétaux qui s’y manifestent : néant de la vie de bureau, misère sexuelle et affective, individualisme effréné, consommation qui tourne à vide, néo-libéralisme du désir, perte de repères, islam radical, paupérisation de la classe moyenne…

Miroir-sorcière de notre époque

De son premier roman susmentionné, publié chez Maurice Nadeau en 1994, à ce nouveau roman, anéantir, à paraître le 7 janvier chez Flammarion, en passant par Les particules élémentaires (Flammarion), La possibilité d’une île (Fayard), Sérotonine (Flammarion), ou, bien sûr, La Carte et le territoire (même éditeur) qui lui valut le prix Goncourt en 2010, Michel Houellebecq promène son miroir. Mais la surface de vif-argent chez l’« écrivain-topographe » n’est pas si lisse, quoique disent les détracteurs de son style : si l’écriture apparaît blanche, c’est que le siècle a un goût de plastique, ni tout à fait plane : cette glace-là est bombée, tels ces miroirs qu’on appelle sorcières, et reflète la réalité de manière légèrement déformée. Quant à « l’azur des cieux », si tant est que dans ses pages s’y réfléchisse un bout de firmament, il peine à percer à travers la grisaille. Le reliquat d’idéalisme des personnages se prend le mur du réel, toujours saumâtre.

Les fictions houellebecquiennes offrent le reflet de la réalité au prisme de l’ironie corrosive et de la nostalgie radicale du narrateur. La courbure de l’image que renvoie le miroir convexe du récit n’est autre que celle du temps. Houellebecq, grand lecteur de l'auteur américain de science-fiction H.P. Lovecraft, à qui il a consacré un essai, aime jouer sur la temporalité. Aussi n’est-il pas rare qu’il pousse le curseur vers un avenir proche anticipé. Consumérisme sexuel, attentats, manipulation génétique, mouvement des gilets jaunes, crispations identitaires… Force est de constater qu’en le lisant, on a l’impression que Michel Houellebecq a tout vu venir. Gardant le doigt sur le pouls de notre postmodernité, et toujours l’œil dessillé sur les conséquences logiques d’un progrès en mode accéléré (on songe au philosophe Paul Virilio qui pensa le revers de la médaille de la vitesse), l’écrivain revient en cette rentrée d’hiver avec un grand œuvre de quelque 700 pages qui ambitionne de dépeindre l’état de la France de presque demain. Et, bien sûr, pour l’auteur d’Anéantir, demain c’est maintenant.

Une particule supplémentaire

Anéantir, c’est Les particules élémentaires, avec la dimension politique-fiction en plus. Dans le deuxième roman de Houellebecq, on suivait les destins parallèles de Michel et son demi-frère Bruno, élevés par leurs grands-parents respectifs, après que leur mère soixante-huitarde les eut abandonnés. Ici, on a de nouveau affaire à une fratrie – un frère, une sœur et leur benjamin beaucoup plus jeune qu’eux. En vérité, c’est Paul Raison, le haut-fonctionnaire en pleine crise de milieu de vie qui est le héros du roman : il est sans enfant et marié à une femme avec qui il ne fait plus tant l’amour mais que rembourser leur appartement. Paul est le fil rouge qui traverse à la fois la France naguère profonde et dite aujourd’hui « périphérique » et le paysage politique hexagonal, puisqu’il travaille au Ministère de l’Économie sous la tutelle du grand argentier Bruno Juge, potentiel candidat à l’élection présidentielle.

L’année 2026 s’achève, nous sommes à la fin du second mandat d’un président qui est un sosie littéraire d’Emmanuel Macron, le chef de l’État qui ne peut plus se représenter depuis la réforme de la Constitution s’apprête à passer le témoin au patron de Paul. La mise en selle n’est pas évidente car Bruno Juge n’est pas le plus charismatique des politiques et renâcle devant l’idée d’une campagne présidentielle. Qu’à cela ne tienne, le locataire de l’Élysée, stratège devant l’Éternel, a imaginé à la place du successeur putatif le candidat idéal : Ben Sarfati le très populaire présentateur du talk-show de TF1.

Dans le même temps, Paul fait des allers-retours entre Paris et le Beaujolais où son père a été hospitalisé à la suite d’un AVC. L’occasion pour lui de se confronter avec sa famille qui entoure le patriarche dans le coma, ce grand commis de l’État à la retraite, ex de la DGSI. Il se rapproche surtout de sa sœur adorée. Cécile fervente catholique et son mari Hervé tout aussi pieux, notaire mis sur le carreau, et lui-même issu d’une longue lignée de chômeurs du Nord, sont le contraire de Paul qui ne sait pas où il va, eux sont habités par leur foi et rayonnent d’une bonté tranquille. Ils sont également aux antipodes du couple branché que forment Aurélien « le petit dernier » au tempérament artiste et son épouse journaliste Indy qui a eu recours à une GPA en Californie avec option géniteur noir. Sa belle-sœur, quoique exhibant son fils comme l’étendard du progrès et du métissage, s’est toujours montrée « plutôt égoïste, avare, et surtout conformiste au dernier degré. » C’est Tradition vs. Coolitude. Et l’on sent bien de quel côté le cœur du narrateur, du moins de Paul, balance. En plus, Cécile comme son époux « votent Marine ».

À contre-courant du narcissisme ambiant

On entend déjà les cris d’orfraie de ceux qui diront de ces pages qu’elles exhalent le remugle de la pensée réactionnaire. Mais l’écrivain doit-il se plier nécessairement au narcissisme humanitariste du moment ? Qui veut faire l’ange fait la bête. Le réel humanisme et le vrai cœur n’ont sans doute rien à voir avec le discours censément bienveillant et la solidarité d’affichage destinés à flatter notre vanité, humaine trop humaine, et nous exonérer de notre égoïsme foncier. Saint-Simon détaillait les turpitudes de Versailles. À chaque époque sa cour. Houellebecq ne prend rien pour argent comptant et explore ici les anfractuosités de l’âme – la complexité des êtres, le tragique de l’individu, ses contradictions, cet insatiable besoin de justification devant l’absurde de l’existence.

Houellebecq nous épargne toutefois un quelconque sermon, mieux, comme pour nous désennuyer, il superpose à cette anatomie de la France une trame policière aux accents d’épouvante. Une inquiétante vidéo de la décapitation du ministre de l’Économie Bruno Juge circule sur Internet. La mise en scène est fictive mais d’un réalisme effroyable. D’autres vidéos virales, d’une prairie désolée, ou du naufrage d’un navire, sont aussi d’une précision ahurissante. Les meilleurs spécialistes d’effets spéciaux s’interrogent sur leur possible véracité. L’enquête se poursuit et l’on tourne les pages, en se demandant quel motif dans la magistrale tapisserie que nous déroule Houellebecq, tous les fils de la narration auront ourdi.

Mais le plus réussi dans ce magnum opus de Michel Houellebecq se trouve encore dans ces moments où le regard de Paul s’abîme et se perd dans le paysage, urbain, ou naturel – un « désert d'hommes », où règne le silence de Dieu. « La brume se dissipa en effet partiellement à la hauteur de Corbeil-Essonne, et l’algèbre lassante des barres, des pavillons et des tours avait bien de quoi annihiler toute velléité d’espérance. » Il y a quelque chose de romantique chez ce réaliste, comme une soif d’absolu sans cesse déçue, à jamais inassouvie. Du Chateaubriand sous Xanax et à l’ère de Tinder, et où il faudra un jour peut-être se résoudre à aspirer à la plénitude du rien.

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