Nicolas Roche : "des plans B pour tout" | Livres Hebdo

Par Fabrice Piault, le 29.04.2020 à 18h00 Le jour d'après

Nicolas Roche : "des plans B pour tout"

Nicolas Roche, directeur général du Bureau international de l'édition française (Bief), confiné fin avril à Paris - Photo DR.

Troisième épisode du feuilleton de Livres Hebdo « Le jour d'après »rédigé à tour de rôle par différents professionnels du livre. Aujourd'hui Nicolas Roche, directeur général du Bureau international de l'édition française (Bief).

« J’ai hâte de retourner en librairie. A Paris, chez Josette, rue des écoles, chez Xavier, rue de Bretagne, chez Michèle, rue de Jouy... En province, partout où j’allais. Avant. A l’étranger, dans les librairies francophones, quand les conditions le permettront là aussi. En parlant d’elles, elles qui souffrent tellement, de Rome à Santiago, de Hong-Kong à Abidjan, de Taipei à Berlin, de Beyrouth à Amsterdam… Si le Bief a contribué à la mise en place de mesures pour les aider, il faudra tous ensemble et rapidement revoir tout le circuit et les conditions d’approvisionnement pour qu’elles puissent tout simplement continuer à exister. 1 800 000 Français vivent hors de France, veulent lire en français, sans compter tous les étrangers, étudiants ou non, qui veulent apprendre et lire dans notre langue. Aidons-les. Sauvons-les.

Il y a des raisons d’espérer : l’implication et la solidarité montrée par les professionnels et les pouvoirs publics dans les annonces respectives faites par les grands groupes sur les reports d’échéances pour les libraires et du CNL et du ministère de la Culture sur des plans d’aide. Avant vraisemblablement d’autres plans et d’autres annonces qui seront les bienvenues. Ce plan massif qui doit se mettre en place pour 2020 et certainement 2021. Il faudra rester solidaires.

Culturellement, économiquement, diplomatiquement

Et l’activité internationale des éditeurs dans tout ça ? Nous avons tous le nez dans les problèmes de nos métiers en France (et ils sont si nombreux et si importants), mais il faut redire à quel point les cessions de droits et l’export sont des sujets majeurs. Culturellement, économiquement, diplomatiquement. Si, pour un temps, les œuvres ne voyageaient plus, si les traductions se tarissaient ?

Dans le monde entier, les éditeurs bouleversent leurs programmes de parutions. En France, c’est au minimum entre 20% et 40% des titres qui pourraient ne pas sortir cette année. C’est donc moins de titres à vendre à l’étranger. C’est aussi et très vraisemblablement moins de titres qui seront achetés en attendant de voir comment l’activité redémarre et le temps de faire paraître les titres déjà prévus.

La langue française est depuis plusieurs années celle qui est la plus traduite après l’anglais. Les éditeurs du monde entier s’intéressent à ce que nous publions. Mais, avec les responsables de droits, les sous-agents, les agents aussi, il va nous falloir encore plus pousser les feux qu’avant pour faire connaître les œuvres des écrivains et des illustrateurs français. Travailler main dans la main. Garder, renforcer les programmes d’aides à la publication au CNL et dans les Instituts français à l’étranger où les responsables des bureaux du livre continuent de faire un travail exemplaire, même en ce moment. Solidarité encore.

Donner de la visibilité aux éditeurs

Après les annulations en cascade des événements internationaux depuis le mois de février (Taipei, Londres, Livre Paris, Bologne, Varsovie pour les foires) qui se poursuivront jusqu’à l’été, et des rencontres avec les éditeurs étrangers que le Bief prévoyait d’organiser (en France, aux Etats-Unis, au Japon et au Portugal – pour ne citer que celles des prochaines semaines), on me demande souvent comment je vois l’avenir.

Est-ce que la foire de Pékin se tiendra fin août ? Peut-être, mais sans nous. Il n’y a pas d’avion pour envoyer les milliers de livres prévus. Pas de billets. Et personne n’ira tant que la situation sanitaire ne se sera pas sensiblement améliorée.

Est-ce que la foire de Francfort se tiendra en octobre ? Peut-être, mais dans ce cas, elle ne ressemblera pas aux précédentes. Si elle se tient, nous travaillons avec le ministère de la Culture à essayer d’aider les maisons les plus fragiles à y aller. Solidarité encore. On attend des annonces de la foire début mai. Quoiqu’il en soit, on se décidera avant fin mai. Il faut donner de la visibilité aux éditeurs.

Est-ce que les foires et les rencontres avec les partenaires étrangers se passeront dorénavant en visio ? Sans doute certaines d’entre elles dans les prochains mois. Il faudra apporter de la créativité, de l’originalité dans les formules qui seront proposées. Mais je ne crois pas un seul instant que la technologie puisse à brève échéance totalement remplacer les foires du livre qui existent depuis 500 ans.

On ne règle pas tout en visio

Et puis, on ne règle pas tout en visio, ce n’est pas vrai. L’édition, c’est un métier de contact, d’engagement, de partages d’enthousiasmes. Retrouver de la spontanéité, une idée qui fuse entre deux portes, voir un haussement d’épaules, un sourire, toute cette communication non verbale qui nous fait tant défaut. Sauf quand un invité sur Zoom commence à bailler. La réunion est trop longue. Ça va faire du bien de se retrouver – un peu – au bureau.

Le Bief a heureusement une formidable équipe pour imaginer et mettre en place de nouveaux projets en 2020 et 2021, pour épauler tous les acteurs à l’international. Chaque jour de nouvelles idées. On travaille à des plans B pour tout. On essaie de répondre à tous les sympathiques messages que nous recevons à chaque fois que nous lançons une initiative. On prend un peu plus de temps pour les uns et les autres. Je crois que cela durera.

Un peu après le jour d'après

Je pense aussi à French Publisher’s Agency, notre agence à New York. A Alice et Pascale. Et Janet qui arrive dans quelques jours comme agente. Dans cette ville qui paie un si lourd tribut. L’activité redémarre un peu outre-Atlantique, elles sont sur le pont. Elles sont formidables, mélange de foi et de cet enthousiasme américain qui nous fait quelquefois défaut. Les responsables de droits vont avoir besoin d’elles et elles seront là. Solidarité toujours.

Enfin, terminant ce papier vers midi, je pense aux pâtes à la poutargue qu’on s’est promis de remanger avec Karine Tuil et Véronique Olmi, au Bellini qu’on boira avec Tatiana de Rosnay, aux rires devant un couscous avec David Foenkinos. Et après 40 jours à travailler tous les jours, à une journée de repos, à Versailles par exemple, ou ailleurs. Avant de tous se retrouver, car un peu après le jour d’après, nous nous retrouverons. Et ce sera si bon. »

Et vous ? Racontez-nous comment vous voyez le jour d’après, comment vous imaginez la relance de votre activité en nous écrivant à l'adresse  confinement@livreshebdo.fr
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