Rentrée littéraire

Palmarès Livres Hebdo des libraires 2017: honneur aux drames

Sorj Chalandon, classé par les libraires à première place des romans français avec "Le jour d’avant", chez Grasset. - Photo J.-F. PAGA/GRASSET

Palmarès Livres Hebdo des libraires 2017: honneur aux drames

Très attendues, les nouveautés de la rentrée littéraire 2017 ont suscité l’enthousiasme des libraires. Derrière leurs deux favoris, Sorj Chalandon côté français et Colson Whitehead côté étranger, ils ont ouvert leur cœur à une nouvelle génération d’auteurs.

J’achète l’article 4.5 €

Par Clarisse Normand,
Créé le 22.09.2017 à 00h00,
Mis à jour le 22.09.2017 à 11h54

Parmi les 581 romans de la rentrée littéraire 2017 répertoriés par Livres Hebdo, les libraires ont plébiscité : Le jour d’avant de Sorj Chalandon (Grasset) côté français et Underground Railroad de Colson Whitehead (Albin Michel) côté étranger. Deux textes engagés et dramatiques (condition des mineurs pour le premier, ségrégation raciale pour le second), qui s’intéressent à l’histoire et à la société et sont portés par un vrai souffle romanesque.

Colson Whitehead, dont "Underground Railroad" chez Albin Michel a été classé premier dans la catégorie Romans étrangers. - Photo MADELINE WHITEHEAD/ALBIN MICHEL

Apprécié des libraires, Sorj Chalandon a déjà figuré dans plusieurs de nos précédents palmarès : Profession du père et Le quatrième mur ont été classés au 2e rang respectivement en 2015 et 2013, et Retour à Killybegs au 8e en 2011. Mais cette année, l’auteur suscite un véritable engouement avec l’histoire de Michel Flavent, désireux de venger son frère Jojo, mineur mort au moment de la catastrophe de Liévin en 1974. Quels que soient le circuit de distribution, l’âge et le sexe des libraires, le titre se voit classé en première position. Même les gros lecteurs ont placé en tête de leurs préférences "ce roman multidimensionnel construit comme un policier", selon Vincent Jaboureck (Dédicaces, Rueil-Malmaison).
 

Avec Underground Railroad, grand roman sur le racisme couronné aux Etats-Unis par le prix Pulitzer et le National Book Award, Colson Whitehead fait lui aussi l’objet d’un plébiscite. Toutes les catégories de libraires l’ont placé sur la première marche du podium en littérature étrangère, à l’exception des grandes surfaces culturelles qui l’ont classé 2e après La salle de bal d’Anna Hope. La performance de l’auteur américain apparaît d’autant plus notable que ses six titres précédents, publiés en France chez Gallimard, étaient passés quasiment inaperçus. Avec Underground Railroad paru chez Albin Michel, il s’impose auprès des libraires comme de la presse et des jurys de prix, dont le Femina qui l’a retenu dans sa première sélection étrangère.
 

Moins intello que d’habitude

Quasi unanimes sur les deux lauréats, les libraires le sont également sur la qualité de la rentrée littéraire 2017. Après un début d’année difficile et pauvre en parutions du fait des élections présidentielle et législatives, celle-ci était attendue avec impatience et elle n’a pas déçu. "Equilibrée et riche comme elle ne l’avait pas été depuis longtemps", se félicite Franck Brunet (Furet du nord, Lille), "riche et variée" selon Sophie Todescato (Les Temps modernes, Orléans), "ouverte, hétéroclite et moins intello que d’habitude" selon Béatrice Leroux (Gibert Jeune, Paris 5e).

A l’issue de notre enquête menée, comme chaque année, auprès de 300 libraires, il apparaît que ces derniers ont été particulièrement sensibles aux nouvelles voix. Toujours plus perméables aux découvertes en littérature étrangère, ils ont cité, dans cette catégorie, neuf auteurs - soit presque la moitié de leur palmarès - dont les romans sont traduits pour la première fois en France. Ainsi d’Emily Fridlund, Maja Lunde et Gail Honeyman, tous trois très appréciés par les moins de 35 ans, Nathan Hill, Viet Thanh Nguyen, Brit Bennett, Karl Geary, Barney Norris et Roxane Gay. A l’exception de la Norvégienne Maja Lunde, dont Une histoire des abeilles est déjà un best-seller en Norvège et en Allemagne, tous sont anglo-saxons. Le palmarès compte aussi deux seconds romans, La salle de bal d’Anna Hope (2e) et Les buveurs de lumière de Jenni Fagan (12e) qui contribuent à ce que la littérature anglo-saxonne pèse près des trois quarts du palmarès étranger.

Nouveaux talents français

En littérature française, les libraires saluent aussi l’émergence de nouveaux talents. Bien que leur palmarès n’intègre qu’un primo-romancier, Sébastien Spitzer pour Ces rêves qu’on piétine (19e), ils ont apprécié de nombreux jeunes auteurs tels Alice Zeniter, repérée également par les jurys de prix, avec L’art de perdre (2e), Miguel Bonnefoy avec Sucre noir (3e), François-Henri Désérable pour Un certain M. Piekielny (13e), ou encore Kaouther Adimi pour Nos richesses (18e). Si certaines valeurs sûres comme Jean-Philippe Toussaint, Nancy Huston et Eric-Emmanuel Schmitt sont reléguées loin derrière, les libraires ont toutefois distingué les nouveaux opus de Lola Lafon et de Patrick Deville, qui ont particulièrement conquis les gros lecteurs et les hommes. On trouve aussi parmi les préférences des libraires Claudie Gallay, Alice Ferney, Marc Dugain, Jean-Marie Blas de Roblès, Véronique Olmi, le prix du roman Fnac 2017, ou encore Amélie Nothomb, présente chaque année dans notre palmarès.

Conséquence possible de l’émergence d’une nouvelle génération de libraires, l’ouverture vers de nouveaux talents se perçoit également à travers l’élargissement du nombre de romans français cités parmi les coups de cœur de la rentrée. Ils sont 151, un chiffre en forte hausse par rapport aux années précédentes (2016 : 138), alors que seulement 81 romans ont été cités en littérature étrangère (2016 : 103). De même, le palmarès fait apparaître de nombreuses maisons d’édition. Quinze éditeurs sont cités en littérature étrangère et douze en littérature française, dont les toutes jeunes éditions de l’Observatoire.

Mis en appétit grâce aux présentations littéraires organisées avant l’été par les éditeurs, les libraires n’ont pas boudé leur plaisir de lecture. Quel que soit le circuit de distribution, le nombre de livres lus pour la rentrée se rapproche de ses scores les plus hauts depuis la création du palmarès en 2005. Demeurant les plus gros lecteurs, les libraires du premier niveau ont lu en moyenne 22 livres, ceux des grandes surfaces culturelles 17, tout comme ceux du deuxième niveau qui dépassent tous leurs précédents records.

Optimisme

Dans ce contexte, les libraires affichent un optimisme quasi inédit sur le potentiel de redynamisation de leur activité grâce à l’offre de la rentrée littéraire. A plus de 92 %, ils considèrent, tous circuits de distribution confondus, que celle-ci va relancer la fréquentation de leur magasin. Ce que perçoivent déjà certains libraires, qui, à l’instar de Valérie Caffier (Le Divan, Paris 15e), constatent que les clients eux-mêmes sont enthousiastes et n’hésitent pas à se tourner vers des premiers romans. "Avec de nombreuses thématiques historiques, à commencer par la guerre d’Algérie, la rentrée s’annonce facile à défendre", estime Ghislaine Caviglioli (La Marge, Ajaccio), tandis que Nadine Leimacher (Maison de la presse, Haguenau) observe "un intérêt plus marqué des clients que l’an dernier". Hervé Floury (Floury Frères, Toulouse) ou Anaïs Massola (Le Rideau rouge, Paris 18e) peinent encore à percevoir cet engouement. Mais pour Stanislas Rigot (Lamartine, Paris 16e), "entre les livres de la rentrée littéraire et l’arrivée de Ken Follett et de Dan Brown, le socle de Noël est là".

Sophie Todescato : "Je veux entendre une voix"

Sophie Todescato - Photo LES TEMPS MODERNES

Les Temps modernes, Orléans

"Cette année, les valeurs sûres ne sont pas forcément celles que l’on croyait être, se réjouit Sophie Todescato, qui dirige à Orléans la librairie littéraire Les Temps modernes. Un basculement est en train de se dessiner avec la montée en puissance d’une nouvelle génération d’auteurs. Des primo-romanciers mais aussi des auteurs discrets qui saisissent leurs chances et s’affirment. Il me semble que c’est de cette zone du milieu que surgissent les bonnes ondes de la rentrée." La libraire cite, parmi ses coups de cœur français, Léonor de Récondo pour Point cardinal (Sabine Wespieser) et Jakuta Alikavazovic pour L’avancée de la nuit (L’Olivier), et, parmi les étrangers, deux jeunes primo-romanciers : Nathan Hill pour Les fantômes du vieux pays (Gallimard) et Barney Norris pour Ce qu’on entend quand on écoute chanter les rivières (Seuil). Critique sur la place prise par l’exo-fiction, Sophie Todescato laisse aussi aller ses préférences à des textes personnels, dont Nos vies de Marie-Hélène Lafon (Buchet-Chastel), Dans l’épaisseur de la chair de Jean-Marie Blas de Roblès (Zulma), ou encore Souvenirs de la marée basse de Chantal Thomas (Seuil). "Je veux entendre une voix", résume-t-elle.

David Goulois : "L’histoire est très présente"

David Goulois - Photo NATHALIE ROY

Cultura, Chambray-lès-Tours

"Exo-fiction construite autour de personnages célèbres, guerre d’Algérie, l’histoire est très présente dans cette rentrée littéraire", observe David Goulois, libraire chez Cultura, à Chambray-lès-Tours. Annonçant avoir lu près de 70 nouveautés, il a aussi pu sortir des sentiers battus et a repéré quelques pépites chez des petits éditeurs. Parmi elles, Un funambule sur le sable de Gilles Marchand (Aux Forges de Vulcain), Gazoline tango de Franck Balandier (Le Castor astral) ou L’amour est une maladie ordinaire de François Szabowski (Le Tripode). "Avec les réseaux sociaux, avec le prix Libr’à nous, ouvert à tous les libraires qui souhaitent partager et promouvoir leurs coups de cœur, on échange beaucoup entre confrères. Cela entretient notre curiosité et nous permet de découvrir de nouveaux textes et de nouveaux auteurs", se félicite David Goulois, qui entend bien continuer à défricher cette riche rentrée.

Francis Geffard : "Colson Whitehead est devenu un joyau"

Francis Geffard - Photo OLIVIER DION

Depuis sa parution en France le 23 août, Underground Railroad de Colson Whitehead a fait l’objet de plusieurs réimpressions. "Il atteint les 70 000 exemplaires", indique Francis Geffard, son éditeur chez Albin Michel. Un score inespéré quand on sait que les six premiers romans que l’auteur américain a publiés chez Gallimard sont passés quasiment inaperçus dans l’Hexagone au contraire d’autres pays, à commencer par les Etats-Unis, où la plupart ont été salués par la presse et ont trouvé leur lectorat. Joint par Livres Hebdo, Colson Whitehead justifie son choix d’Albin Michel par son "souhait de trouver en France un éditeur plus attentionné". Contacté début 2016 par l’agent de l’auteur, Francis Geffard explique avoir eu le sentiment de reprendre "un chef-d’œuvre en péril. Quand Albin Michel a acheté les droits d’Underground Railroad, Colson Whitehead était une cause désespérée. Aujourd’hui c’est un joyau." Reconnaissant avoir eu de la chance car, entre-temps, le roman a reçu le National Book Award et le prix Pulitzer, Francis Geffard a aussi su mettre en valeur son auteur, l’invitant au printemps à venir en France pour rencontrer les libraires et les journalistes et leur présenter "un grand texte sur le racisme, historique et éminemment politique, qui résonne particulièrement dans le contexte actuel." Des échanges qui, de toute évidence, ont convaincu.

Florence Lorrain : "Que de coups de cœur !"

Florence Lorrain - Photo OLIVIER DION

L’Art de la joie à Paris (15e)

"Que de coups de cœur dans cette rentrée", se réjouit Florence Lorrain. La directrice de L’Art de la joie à Paris cite Underground Railroad de Colson Whitehead (Albin Michel), Nos vies de Marie-Hélène Lafon (Buchet-Chastel), La disparition de Josef Mengele d’Olivier Guez (Grasset), Le sympathisant de Viet Thanh Nguyen (Belfond), et son "chouchou" : L’empereur à pied de Charif Majdalani (Seuil), "une fresque qui s’étend sur un siècle et demi et qui embarque le lecteur dès la première page, s’enthousiasme la libraire. Dans beaucoup de livres, le passé est très présent cette année. Comme si on avait besoin de trouver des repères pour mieux comprendre l’actualité."

Cette offre est en phase avec la demande, si l’on en croit Florence Lorrain. "Les clients manifestent pour cette rentrée un intérêt et un empressement que j’ai rarement connus, observe-t-elle. D’habitude, en août, personne ne s’intéresse encore vraiment aux nouveautés littéraires. Mais là, dès fin août-début septembre, les gens étaient là, curieux et prêts à nous suivre sur nos coups de cœur. Quel plaisir !"

Les libraires lisent plus

Nombre de livres lus dans le cadre de la rentrée littéraire

Source : Livres Hebdo/I+C

Le nombre de livres lus par les libraires pour la rentrée littéraire atteint un niveau élevé. Avec 17 titres en moyenne, les libraires de second niveau dépassent nettement leur précédent plafond de 15. Respectivement à 22 et à 17, ceux du premier niveau et, surtout, des GSC ne sont pas loin de leur niveau maximal.

Un niveau de confiance élevé

La rentrée littéraire va-t-elle redynamiser la fréquentation ?

Source : Livres Hebdo/I+C - Les réponses des libraires par circuits

Les libraires ont rarement considéré de façon aussi unanime la rentrée littéraire comme susceptible de redynamiser la fréquentation de leurs magasins. Après un premier semestre tout en retenue, ils saluent, dans tous les circuits de vente, la qualité et la diversité de la production de romans.


Commentaires (0)

Espace réservé aux abonnés

Livres Hebdo a besoin de votre voix. Nous apprécions vos commentaires sur le sujet, vos critiques et votre expertise. Les commentaires sont modérés pour la courtoisie.

Connectez-vous Pas encore abonné ? Abonnez-vous

On vous
RECOMMANDE

Les dernières
actualités