Le 2 mai, la librairie LGBT historique parisienne Les mots à la bouche lançait un appel à l’aide sur Instagram. En quelques lignes, ses cogérants alertaient sur une situation financière devenue critique et invitaient leur clientèle à venir acheter des livres pour les soutenir.
Près de trois semaines plus tard, l’effet de cette publication a dépassé leurs attentes. Massivement relayé sur les réseaux sociaux, le message a suscité une vague de soutien de la part de lecteurs, d’auteurs, d’éditeurs et de personnalités du monde culturel. « Tout le monde se mobilise et c’est assez beau de voir ça », confie Jimmy Robert-Tessier, cogérant de la librairie. Malgré ce regain de fréquentation, la situation économique reste fragile.
Une librairie de référence
Pour comprendre cette crise, il faut remonter quelques années en arrière. Fondée dans les années 1980, Les mots à la bouche s’est imposée comme une référence de la littérature queer. Installée pendant près de 40 ans dans le Marais, elle bénéficiait d’un important passage, entre habitués et touristes. Mais en 2020, la librairie est contrainte de quitter le quartier en raison de l’explosion du coût de son loyer. « En 2020, on arrivait en fin de bail, c’était un bailleur privé et le loyer a été aligné sur les prix pratiqués dans le Marais. Le loyer a donc été multiplié par trois, on payait près de 5 500 euros, ce qui était impossible. »
Un loyer qui continue à augmenter
La librairie s’installe alors dans le XIe arrondissement, où se trouvent déjà plusieurs établissements engagés ou spécialisés dans les littératures queers, comme Violette & Co. Le nouveau local appartient à la Foncière Paris Commerce, société liée à la Ville de Paris, qui avait soutenu le projet d’installation. Mais là aussi, le poids du loyer devient difficile à absorber : fixé à 4 300 euros en 2020, il atteint aujourd’hui près de 6 000 euros, charges comprises.
Depuis quatre ans, les discussions avec le bailleur peinent à aboutir. La librairie a tenté de maintenir un équilibre précaire jusqu’au printemps 2026. « Nous nous sommes retrouvés dans cette situation où il était impossible de payer tous nos fournisseurs. » Au fil des mois, la trésorerie s'est rapprochée dangereusement du découvert autorisé, jusqu’à l’impasse du 30 avril.
L'intérieur de la librairie Les mots à la bouche - Photo LLPour télécharger ce document, vous devez d'abord acheter l'article correspondant.
Des projets en suspens
Cette pression financière freine aussi le développement du lieu. « Depuis plusieurs années, nous sommes complètement limités dans nos aménagements et nos investissements. On ne peut rien se permettre. La priorité est de payer les fournisseurs et de se verser nos salaires. » La devanture, abîmée par les travaux de la rue, n’a pas pu être rénovée, tout comme la signalétique du magasin.
Dans le même temps, la librairie a investi dans son site internet, devenu essentiel pour son activité. « Une grosse partie de notre chiffre d’affaires se fait via notre site », explique Jimmy Robert-Tessier, évoquant une clientèle répartie dans toute la France et à l’international.
Mais entre ces investissements, les échéances financières et une légère baisse de fréquentation ces derniers mois, la trésorerie s’est rapidement dégradée. En avril, la situation devient telle que le versement des salaires est remis en question. « On s’est dit qu’on ne pourrait pas verser les cinq salaires en même temps, on a dû réfléchir à un échelonnage. »
Un appel à l'aide entendu
Après l’alerte lancée le 2 mai, l’équipe a pris plusieurs jours pour détailler publiquement sa situation dans un long message publié le 13 mai. « C’était vraiment pour communiquer sur le fait qu’il était important de venir à la librairie en ce moment, une manière pour nous de rendre lisibles nos charges et de relancer la négociation avec la mairie de Paris et notre bailleur. »
Le post a été largement relayé par des maisons d’édition, des auteurs et des personnalités, parmi lesquelles Adèle Haenel et Virginie Despentes. Des éditeurs comme P.O.L ou Le Nouvel Attila ont également participé à la mobilisation.
Des réactions politiques
Cette visibilité entraîne aussi des réactions politiques. « Le post a été énormément repartagé et beaucoup de personnes ont interpellé très directement Emmanuel Grégoire et David Belliard. » Quelques élus se sont déplacés à la librairie, dont David Belliard. « La personne qui a réagi avec le soutien le plus fort et le plus déterminé, c’est Ian Brossat, sénateur du parti communiste, qui a adressé une lettre au bailleur », explique le libraire.
À la suite de cette mobilisation, la directrice de Foncière Paris Commerce a finalement accordé une « franchise » de trois mois sur le loyer hors charges, pour juin, juillet et août. « Ça va nous soulager en partie », reconnaît le cogérant, avant de tempérer : « Mais si le loyer reprend au même taux en septembre, on se retrouvera très rapidement dans la même situation. »
« Ça a été très émouvant de voir une réaction aussi vive »
L’appel a néanmoins produit un effet immédiat sur la fréquentation : « De mercredi à dimanche, nous avons eu plus de fréquentation que les derniers week-ends avant Noël. Ça a été impressionnant. » En magasin comme en ligne, les commandes affluent.
Au-delà du soutien économique, Jimmy Robert-Tessier insiste sur la place particulière qu’occupe la librairie pour son public. « Ça a été très émouvant de voir une réaction aussi vive. » Beaucoup de clients ont raconté le lien intime qu’ils entretiennent avec le lieu : « C’est un endroit dans lequel notre clientèle se sent en sécurité. Il n’y a aucun jugement et les gens savent qu’ils pourront être représentés dans 90 % des livres. »
Un combat commun
Désormais, l’équipe souhaite inscrire ce combat dans une réflexion plus large sur la protection des commerces queer et des librairies indépendantes. En lien avec Violette & Co, les Archives LGBTQIA+ ou encore d’autres commerces du XIe arrondissement, la librairie espère obtenir des mesures durables : « L’objectif est d’obtenir une baisse de loyer pour nous mais aussi de s’organiser avec d’autres librairies et commerces queers pour penser ça ensemble et obtenir une protection. »
Les cogérants disent également craindre le contexte politique à venir : « Ce qui nous inquiète toutes et tous, ce sont les présidentielles à venir. On a besoin que des choses concrètes se passent tant que les gens actuellement au pouvoir peuvent encore le faire. »

