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Quand les traducteurs sortent de l'ombre

Photo extraite du film « Les traducteurs », de Régis Roinsard (2020). - Photo Magali Bragard:TRÉSOR FILMS

Quand les traducteurs sortent de l'ombre

Longtemps passeurs invisibles, les traducteurs sont de plus en plus sous les projecteurs et sur les premières de couverture. Une reconnaissance amplifiée par l'affaire Amanda Gorman qui a mis en lumière les enjeux politiques de la traduction et la figure même du traducteur. Mais cette nouvelle aura a-t-elle vocation à durer... Et à faire vendre ?

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Par Rebecca Benhamou et Souen Léger ,
Créé le 21.02.2022 à 11h30 ,
Mis à jour le 21.02.2022 à 23h31

Quand on l'interroge sur la « starisation »  récente des traducteurs, Marion Mazauric s'agace. « Si aujourd'hui les traducteurs sont hyper valorisés, c'est parce que cette dynamique a commencé il y a plusieurs années. Dès le début, j'ai mis le nom des traducteurs sur les couvertures parce que ça me semblait fondamental », souligne la fondatrice et directrice de la maison Au Diable Vauvert, créée en 2000. Si d'autres éditeurs mettent un point d'honneur à inscrire le nom du traducteur sur la première de couverture, à l'image d'Actes Sud, Sabine Wespieser, P.O.L., ou encore Le Mot et Le Reste, force est de constater que cette pratique constitue l'exception plutôt que la règle.

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Marion Mazauric (Au Diable Vauvert) partisane de la présence des traducteurs en couverture.- Photo OLIVIER DION

Mais depuis quelques mois, les traducteurs et leurs soutiens se font entendre par voie de hashtags sur les réseaux sociaux (#TranslatorOnTheCover, #NameTheTranslator, #LesTraducteurs-Existent), ou de lettres ouvertes, telle celle publiée le 30 septembre 2021 par la Society of Authors à Londres et signée par plus de 2 500 personnes. Dans la foulée, le groupe d'édition britannique Pan Macmillan s'est engagé en octobre à faire figurer systématiquement le nom des traducteurs sur les couvertures de livres. 

Un auteur comme les autres 

Côté français, si les traducteurs s'entendent encore trop souvent dire qu'il n'y a « pas de place » en couverture pour leur nom, la profession sort de l'ombre comme en témoigne la pléthore d'ouvrages consacrés à la traduction l'automne dernier. Parmi eux, l'essai Par instants le sol penche bizarrement (Robert Laffont) de Nicolas Richard, qui a traduit de l'anglais plus de 120 livres en trente ans, et dans lequel il examine son métier à la loupe. Mais aussi Le typographe de Whitechapel (Actes Sud) de Rosie Pinhas-Delpuech, où celle-ci s'interroge sur son propre lien à la langue hébraïque. Sans oublier l'ouvrage collectif, Faut-il se ressembler pour traduire ? (Double ponctuation) qui questionne la légitimité d'une traduction et la figure même du traducteur, à la suite de l'affaire Amanda Gorman qui a défrayé la chronique début 2021.

Car si les traducteurs font l'actualité, c'est en partie depuis l'investiture du président américain Joe Biden, où la poétesse Amanda Gorman a déclamé les vers de La Colline que nous gravissons (Fayard), traduits en France par la chanteuse Lous and the Yakuza. La polémique a commencé aux Pays-Bas, lorsque la maison d'édition Meulenhoff a annoncé, le 23 février, que la romancière Marieke Lucas Rijneveld se chargerait de la traduction. Deux jours plus tard, dans le quotidien Volkskrant, la journaliste Janice Deul a fustigé le fait qu'« une artiste de l'oralité, une femme, jeune, noire et fière de l'être » n'ait pas été choisie pour la traduction. Résultat : la Toile s'est emballée, le traducteur catalan Victor Obiols a à son tour été remercié par son éditeur, et sa traduction, bien qu'achevée, n'a pas vu le jour. En France, c'est André Markowicz, traducteur de Dostoïevski, qui a été l'un des premiers à monter au créneau, dans Le Monde du 11 mars : « Personne n'a le droit de me dire ce que j'ai le droit de traduire ou pas. » 

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Amanda Gorman, dont la traduction du poème énoncé à l'investiture de Joe Biden a fait polémique.- Photo KELIA ANNE

 

Crise de légitimité

À l'évidence, la traduction est plus que jamais porteuse d'enjeux politiques. Et la figure même du traducteur est particulièrement scrutée. Faut-il, pour qu'un texte soit juste, que celui qui traduit partage, même en partie, le vécu que celui qui écrit ? « On cherche une vraie synergie de voix, donc on va s'orienter le plus possible vers un écrivain ou un très grand traducteur qui soit proche de la sensibilité et des implicites culturels, politiques de l'auteur », explique Marion Mazauric qui s'était positionnée sur les enchères pour le poème d'Amanda Gorman. « Se dire qu'il faudrait être une femme pour traduire une femme est l'une des aberrations identitaires de notre époque », réagit a contrario Patrice Hoffmann, directeur éditorial chez Flammarion. « La légitimité est dans le travail sur la langue et dans le fait, par exemple, que René de Ceccatty, qui a traduit 15 ouvrages d'Alberto Moravia, connaît pour certains textes les deux ou trois manuscrits qui ont précédé le manuscrit final ! »

Pour le duo de scouts V & P, Valentine Spinelli et Pauline Buisson, l'affaire Amanda Gorman a peut-être amplifié cette mise en lumière des traducteurs, mais elle n'en a pas été le catalyseur. « Voilà déjà une petite dizaine d'années que la presse littéraire et généraliste est beaucoup plus attentive et critique vis-à-vis du travail des traducteurs. Elle veille aussi à ce qu'ils soient nommés, ce qui n'était pas ou peu le cas auparavant. » 

Autre phénomène : la multiplication récente des retraductions. Depuis la dernière rentrée littéraire, c'est le cas, entre autres, de Mrs Dalloway de Virginia Wolf, retraduit par l'écrivaine Nathalie Azoulai (P.O.L.) ; de La ferme des animaux et 1984 de George Orwell, par Josée Kamoun (Grasset) ; ou encore de Comte Zéro de William Gibson (Au Diable Vauvert). « La traduction précédente sur-traduisait le livre dans une langue très punk et très orale », explique Marion Mazauric qui a confié la retraduction de la trilogie Neuromancien, fondatrice du mouvement cyberpunk, à Laurent Queyssi. 

Quand la retraduction fait vendre

« La reconnaissance -est arrivée par cette nouvelle traduction, avec 20 000 exemplaires vendus », assure l'éditrice qui a engagé un processus similaire pour d'autres auteurs phares du fonds comme Octavia -Butler.  « Ces écrivains n'ont été regardés que par une avant-garde pendant 10 ou 15 ans, et ils explosent aujourd'hui », se félicite celle qui a choisi Alice Zeniter pour la traduction de N'importe où sauf ici, de Rob Doyle, paru le 20  janvier. Une évidence littéraire, et non marketing, selon la maison. « Mais si sa notoriété peut nous aider à promouvoir Rob Doyle en France, tant mieux », convient Marion Mazauric. 

Le traducteur est-il donc un atout de marketing éditorial ? « Au Japon, le nom d'un traducteur est un gage de sérieux et de prestige sur une couverture. Il a sa propre aura littéraire, est reconnu par les lecteurs. Ici, on n'en est pas encore là », compare l'écrivaine japonaise Ryōko Sekiguchi, qui a elle-même retraduit en français une partie de l'œuvre de Juni'ichirō Tanizaki. « Quand Marie Darrieussecq a traduit Tigre, tigre ! de Margaux Fragoso, évidemment que ça ne nous a pas desservis, complète Patrice Hoffmann de Flammarion.  Mais les noms de très grands traducteurs comme Dominique Vittoz, star de l'italien, Claro ou Nicolas Richard, restent confidentiels pour le grand public. » Clémence Billault, cofondatrice des éditions Marchialy, abonde dans ce sens. « Le nom d'un traducteur ou d'un écrivain connu peut bien sûr envoyer un signal clair à l'industrie, à l'interprofession. Mais de là à croire que cela a un impact sur les ventes ou le regard du lecteur, on est très loin du compte... » 

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