Patrimoine

Que peut-il advenir des manuscrits volés de Louis-Ferdinand Céline ?

Louis-Ferdinand Céline en 1932 - Photo GALLICA

Que peut-il advenir des manuscrits volés de Louis-Ferdinand Céline ?

Mercredi 4 août, Le Monde révèle l’existence de milliers de feuillets rédigés par Louis-Ferdinand Céline. Cette annonce fait l’effet d’une véritable bombe et pose des enjeux patrimoniaux et éditoriaux. 

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Par Pauline Gabinari,
Créé le 06.08.2021 à 18h44,
Mis à jour le 06.08.2021 à 19h00

Quatre livres inédits, des variations de récits et des documents personnels. En tout, des milliers de feuillets rédigés par Louis-Ferdinand Céline ont été retrouvés, comme l'a révélé Le Monde mercredi 4 août. Disparus depuis près de 80 ans, ces textes avaient été volés lors de la libération de Paris en 1944, alors que l'auteur et sa femme fuyaient l'Hexagone en direction du Danemark.

Tombés dans l’oubli, ces manuscrits refont surface au début des années 2000 quand un inconnu contacte Jean-Pierre Thibaudat, alors journaliste à Libération. Il lui dit être en possession de nombreuses pages écrites de la main de Céline. Puis, il les lui confie avant de lui faire promettre de ne pas les rendre public tant que Lucette Destouches est en vie. Bouleversé par cette découverte, le critique lit une à une les pages, les classe puis les retranscrit pendant quinze ans.

Rentre accessible

Le 8 novembre 2019, la femme de l'écrivain meurt. Quelques mois plus tard, Jean-Pierre Thibaudat se retrouve dans le bureau de Me Emmanuel Pierrat. "Il souhaitait savoir comment transmettre au mieux ce trésor qu’il avait dans les mains", nous explique cet avocat spécialiste du monde de l’édition et par ailleurs collaborateur à Livres Hebdo. Ensemble, ils cherchent les ayants-droit, qu’ils trouvent en la qualité de François Gibault et Véronique Chovin. Désormais, tout l'enjeu est de savoir ce que vont devenir ces milliers de feuillets écrits de la main de l’un des plus célèbres écrivains du XXe siècle et devenus une propriété privée. 

Mise à part une dation des 1000 feuillets de Mort à crédit présents parmi les manuscrits, les ayants-droits ne se sont pas prononcés quant à l’avenir de la découverte. Il s’agit pourtant d’un enjeu d’ordre patrimonial, selon Emmanuel Pierrat. "Il faut rendre accessible ces manuscrits pour faire avancer la recherche", estime celui qui a suivi l’affaire depuis ses premiers frémissements. Pour lui, l’Etat devrait les classer "trésor national" afin qu’ils ne s’égrènent pas entre des investisseurs privés. Distinguer un bien "trésor national" empêche toute sortie du territoire français. Il devient alors interdit de le vendre sans accorder la primauté d’achat à l’Etat. Cette transaction facilite le passage de biens culturels dans le domaine public.  

Un chantier éditorial

Au-delà de l’aspect matériel des manuscrits, c’est l’entièreté de la compréhension de l’œuvre de Céline qui est questionnée. Les quatre ouvrages inédits, c'est-à-dire LondresCasse-pipeLa volonté du roi Krogold, 240 feuillets d’un manuscrit innomé racontant la guerre ainsi que les 1000 feuillets supplémentaires de Mort à crédit, donnent une toute autre dimension à son travail. "Il faut tout refaire sur Céline, insiste Emmanuel Pierrat. Pas un seul livre ni un seul commentaire sur lui n’est intact après cette découverte". Dans une interview accordée à L’Obs, le biographe de Louis-Ferdinand Céline, Emile Brami, confirme d’ailleurs cette pensée : "Il faudra, avant que nous puissions les lire, tout un travail universitaire de lecture […] de mise en perspective et de notes qui prendra du temps". Au moins trois ans, évalue le spécialiste. 

Face à ce labeur considérable qui attend les chercheurs, Emmanuel Pierrat met en évidence les quinze années de travail de Jean-Pierre Thibaudat. "Il est allé jusqu’à décrypter les gribouillis qui résumaient certains mots récurrents comme Ferdinand ou Bébert", glisse-t-il, impressionné. Tout ce travail de retranscription a été conservé par la critique puisqu'il s’agit d’une entreprise personnelle. 

"Il s'agit enfin d'un enjeu commercial à travers l'édition grand public" pour publier ces nouveaux textes ou compléter les romans déjà édités de l'auteur, ajoute Emmanuel Pierrat. Alors que l'œuvre de Louis-Ferdinand Céline, intégralement publiée chez Gallimard, tombera dans le domaine public d'ici dix ans, les yeux se tournent vers la maison qui acceptera cet immense chantier éditorial. Qui prendra cette aventure à bras le corps ? 


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